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Publié par Laziz

Bhisma donna à son armée la forme d’un crocodile (makara). En conséquence, les Pandavas optèrent pour la formation du faucon. Ils placèrent Bhima en tête, juste à la pointe du bec de celui-ci; Shikandi et Dristadyumna occupèrent les yeux; la tête de l’oiseau fut représentée par Satyaki* et le cou par Arjuna; l’aile gauche par Virata et Drupada et celle de droite par les frères Kekayas; à l’endroit du dos s’y installèrent l’armée d’Abhimanyu et les fils de Draupadi* bouillonnant d’impatience; et, enfin, à la queue, l’aîné des Pandavas, Yudhistir, flanqué de Nakula et Sahadeva, consolidèrent la formation pour équilibrer les forces et garder le cap.

 

Bhima ne perdit pas de temps et s’engouffra dans la gueule du crocodile. Il était parti pour s’adonner à son occupation favorite, l’extermination des éléphants dressés pour tuer. Ce faisant, il arriva à la hauteur de Bhisma qui avait déjà entamé son travail de destruction massive. Arjuna arriva à ce moment pour stopper son avancée infernale; lui seul pouvait affronter les armes célestes de son grand-père.
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*Aussi connu sous le nom de Yuyudhane, il fait partie de la dynastie des Vrishnis, la lignée à laquelle Krishna appartient. C’est un nom à retenir car il va jouer un rôle majeur dans l’extinction de sa dynastie au moment de la mort de Krishna et de son frère Balaram.

* *Draupadi eut un enfant de chacun des Pandavas, bizarrement ils ne sont jamais cités par leur nom...

 

 

Le roi, Duryodhane, compris que si rien ne changeait dans leur stratégie militaire, le même scénario de ces derniers jours ne manquerait pas de se reproduire. Il alla donc voir Drona pour s’en plaindre et le haranguer. « Tu as toujours été notre conseillé et notre protecteur. Je dépends de ton aide et de celui de Bhisma pour gagner cette guerre. À toi tout seul, tu es capable de tenir même les dieux en échec, que dire des demi-dieux que sont les Pandavas. Après tout, leur puissance est inférieure à la tienne; ne doivent-ils pas leur connaissance des armes à ton savoir? » Drona était blasé d’entendre les plaintes ressassées de son disciple qui ne se rendait pas compte dans quel pétrin il s’était fourré, entraînant à sa suite toute la cour et tout le pays. Il ne cacha pas sa mauvaise humeur : « Il faut être vraiment idiot pour espérer battre les Pandavas. Même après ces derniers jours meurtriers qui nous ont coûté tellement d’hommes, tu n’es pas capable d’en arriver à la réalisation qu’ils sont intouchables et qu’en outre la victoire leur est assurée parce que Krishna est avec eux! On fera de notre mieux, laissa-t-il tombé, si cela peut te rassurer de l’entendre encore une fois, mais au-delà de cette volonté, c’est trop me demander. » Il n’attendit pas la réponse et ordonna à son cocher de filer en direction de l’ennemi.

 

Satyaki, hardi et fougueux, intervint également pour bloquer l’avancée dévastatrice de l’Aïeul et un duel féroce accapara ces deux géants de la guerre. Bhima, qui avait toujours un œil sur lui, vint l’aider parce qu’il jugea qu’il en avait besoin, ce qui était le cas. Alors, des hommes, de part et d’autre, se joignirent à la mêlée et renforcèrent les positions respectives. Perspicace, Drona remarqua que Shikandi s’approchait dangereusement de Bhisma et il se rappela les ordres de Duryodhane au début du conflit, celui de protéger à tout prix l’Aïeul contre Shikandi. Face à ce guerrier qu’il considérait être en vérité une femme, Bhisma tourna le dos sans faire de chichi et s’en alla ailleurs. Tous les Pandavas, menés par Arjuna, harcelaient le vieil homme et lui plaçaient des bâtons dans les roues, à défaut de le mettre hors jeu.

 

Bhisma, cependant, n’était guère affecté mais il était très préoccupé par la colère de Bhima et cherchait absolument à protéger les fils de Dhritarastra contre sa fureur et sa haine devenue proverbiale. Ils eurent encore une fois à se battre l’un contre l’autre. Bhisma lança, contre le fils de Pandu, un dard extrêmement puissant, tout en or et incrusté de pierres précieuses, qui ressemblait durant son vol à un serpent agressif. Mais Bhima réussit à le détruire en plein vol en le sectionnant en plusieurs morceaux. Cette fois ce fut Satyaki qui vint assister Bhima constatant la virulence des attaques du vieil homme. Tous deux tentèrent de lui courber l’échine, sinon de le faire reculer, mais sans succès. Satyaki, qui ne manque pas de courage, s’approcha de plus en plus prêt du vieillard tout en le couvrant de flèches, mais ce dernier, excédé par l’impétuosité du jeune guerrier, tua son cocher sans que Satyaki ne puisse intervenir à temps. Les rênes lâchées et traînant à terre, les chevaux de pure race et rapides comme le vent s’emballèrent et galopèrent à une vélocité fantastique à travers le champ de bataille. Les soldats qui observaient la scène en restèrent bouche-bée.

 

Malgré les soins que prirent ses adversaires, rien ne pouvait empêcher l’extermination de l’armée des Pandavas par Bhisma. Le champ de bataille ressemblait maintenant à un abattoir à ciel ouvert. Animaux et humains gisaient alentour sur la terre boueuse et rouge de sang. Le soleil venait d’atteindre à son zénith et la chaleur était époustouflante, mais l’ardeur des guerriers n’en était pas pour autant diminuée. Arjuna fonça sur Bhisma pour juguler l’hécatombe qu’il perpétrait à vitesse grand V. Duryodhane et tous ses hommes se rallièrent derrière la bannière de l’Aïeul et les deux armées engendrèrent un nouveau choc, si terrible que des centaines de milliers d’hommes y restèrent.

 

Le roi de la province de Matsya, Virata, réussit à blesser et à irriter Bhisma de ses flèches acérées. Il le mit tant et si bien en colère que celui-ci lui fit payer cher ses bravades.

 

 

Ashvattama, le fils de Drona, engagea un duel avec Arjuna. Le spectacle était excitant et les soldats cessèrent leurs engagements pour les regarder se répondre en rivalisant chacun de leur arc. Arjuna et Ashvattama étaient les préférés de Drona, l’un était son fils biologique. l’autre son fils spirituel; il ne faisait pas de différence entre les deux tellement il aimait Arjuna; c’était son élève préféré, en fait, même si au début de leur entraînement il avait privilégié naturellement son fils légitime en lui réservant des astuces et des instructions qu’il cachait à son disciple. Mais Arjuna était trop avide de savoir pour ne pas s’en rendre compte et, finalement, Drona ne fit plus de distinction entre eux. Il faut dire qu’Arjuna et Ashvattama étaient aussi deux très grands amis. C’est pour cela qu’en l’occurrence, Arjuna, gêné, se désista. Il félicita cependant son adversaire pour sa bravoure et son archerie.

 

Ainsi, il passa devant Bhima qui se battait avec Duryodhane. Il avait atteint le roi de ses flèches mais celui-ci s’évertuait à se défendre sans tenir compte de la souffrance. Il avait de nombreux défauts mais il n’était pas pleutre pour un sou. Continuant sa course, il aperçut plus loin, son fils, Abhimanyu; il était en train de raser l’armée ennemie, comme le paysan fauche les blés; les soldats tombaient par milliers sous le torrent des flèches qui déferlaient sur eux. Nul ne pouvait s’interposer pour l’empêcher d’agir. Lakshmana, le fils de Duryodhane, s’obstina quelque temps contre lui, mais il fut cruellement blessé et Kripa dut le secourir; il le transporta sur son char et l’éloigna rapidement du champ de bataille.

 

Pour les Kauravas, ce jour-ci ressemblait dramatiquement aux autres. Des hommes rendaient leur dernier souffle en grands nombres et la nuit venue on les pleurait. Chaque camp avait certainement son lot de peines et de souffrances mais la guerre revêtait un double visage insidieux et rédemptrice : elle tuait sauvagement et assouvissait des désirs de pouvoir. Il y avait à juste titre des heures de gloire et, à la tombée du jour, lorsque les affrontements cessaient, on se réjouissait des succès et des gains. On fêtait alors les héros que l’on portait au pinacle. Puis un nouveau jour se lèverait et le fer, aiguisé comme des lames de couteau, ferait implacablement couler le sang. Les têtes tomberaient et les corps s’accumuleraient les uns contre les autres sur le terrain de bataille, sans bras, éventrés, informes, les cheveux collés à la chair et aux os. D’une façon ou d’une autre, un kshatriya savait à quoi s’en tenir et comme le répétait souvent Bhisma, il était préférable pour lui de mourir sur le champ de bataille que dans un lit chez soi.

 

Mais pour l’heure un grand combat se déroulait entre l’intrépide et courageux Satyaki et le puissant Bhurisravas, fils de Somadatta. Tous les yeux étaient tournés vers eux. Satyaki, réputé invincible face à ses ennemis, après avoir semé le chaos et la panique dans les rangs des Kauravas, décida d’affronter le fils de Somadatta. Celui-ci n’avait pourtant pas la réputation d’un guerrier ordinaire; quand il vit arriver Satyaki, il sourit à la manière des kshatriyas quand un bon duel s’offre à eux. Malgré qu’il fût seul contre plusieurs généraux qui accompagnèrent Satyaki, son attaque fut si violente que tous ceux qui supportaient Satyaki furent forcer de reculer ou de battre en retraite, seuls restèrent ses fils dévoués et rompus au combat. Ceux-ci l’entourèrent pour lui tenir la dragée haute. Bhurisravas coupa d’abord un à un leur arc, puis il les décapita selon la même technique. Leurs têtes roulèrent au sol et se figèrent dans la boue. Quand Satyaki s’aperçût que ses fils avaient été abattus jusqu’au dernier, comme le bûcheron coupe des jeunes troncs d’arbres son sang ne fit qu’un tour dans ses veines et il lança un terrible cri de rage, tout en ordonnant à son cocher de foncer sur Bhurisravas. Les deux chars se rencontrèrent dans un retentissant fracas de bois et de métal. Le choc fut si fort qu’ils se brisèrent et les belligérants durent les abandonner. À terre, sifflant comme des serpents gorgés de venin, ils se retrouvèrent face à face, arborant leur bouclier et faisant tournoyer leur immense cimeterre, prêts à un corps à corps jusqu'à ce que l'un deux poussât son dernier souffle. Mais Bhima arriva à toute allure sur son char et obligea Satyaki à y monter. De l'autre côté, le fils de Bhurisravas fit de même et emporta son père.

 

Le reste des armées continuèrent à se battre avec acharnement jusqu’à la tombée de la nuit. Celle-ci surprit tout le monde tant la passion brûlait leur âme. Bhisma décida d’en rester là pour ce jour et les soldats des deux camps se retirèrent pour la nuit.

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La suite :

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Le cinquième jour

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