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Publié par Laziz

« Au paradis, continua-t-il, Dieu, selon la Bible, plante deux arbres, l’arbre de la connaissance et l’arbre de la vie.
Je l’interrompis: - Il n’y avait rien avant ?
- Il n’y avait que le vide. Dieu a créé le monde et le paradis à partir de rien. C’est un lieu commun.

 

 

- Oui, mais tu sais pourquoi Dieu a planté deux arbres ? Je veux dire pourquoi seulement deux et pas dix ou une forêt ?
- La Genèse dit qu’il a planté un arbre de vie, c’est l’arbre qui produit tous les autres arbres et la vie en général, pas seulement au paradis mais sur toute la terre. Et l’arbre de la connaissance, c’est celui du bien et du mal. Dieu n’est pas un paysan, la Bible ne dit pas comment il a fait ça, si c’est ce que tu veux savoir.
- Ce ne sont pas de vrais arbres, si je comprends bien, mais une allégorie.
- C’est mieux que ça, ce sont des arbres spirituels.
- De là, je suppose, l’attirance pour les arbres mystiques que l’on retrouve dans toute la littérature ancienne.
- Tout à fait, me répondit-il, ravi que j’en connaisse un peu sur le sujet, moi qui ne suis pas un adepte des religions abrahamiques. Surtout autrefois, continua-t-il, l’arbre était central dans l’imaginaire des hommes. Aujourd’hui par exemple, nous l’imaginons comme un pommier, mais cela n’a pas toujours été le cas. Dans l’antiquité on parlait plus de figuier.
- Intéressant…

 

Il continua de plus belle : -En d’autres circonstances on a parlé d’une vigne, d’un palmier ou d’un olivier. La signification du fruit était secondaire malgré tout l’encre que l’on a fait couler à propos de la pomme qu’Ève a osé cueillir et manger malgré l’interdiction. Il y avait même un arbre qui donnait plusieurs fruits. Ce n’était pas un arbre comme on en retrouve dans le monde, sur terre.
- Mais que représente un arbre dans la Bible pour que les hommes lui accordent tant d’importance ? Un pommier, physiquement ce n’est pas grand et il n’a rien d’attrayant par rapport à d’autres arbres, beaucoup plus impressionnants… Cela représente quoi, si Dieu n’a pas planté de vrais arbres ?
- C’est un immense symbole de paix et d’amour. La vie même, mon cher, est un mystère, comme l’est Dieu.
- Oui, rétorqué-je, mais cela ne se mange pas, un symbole. Je veux dire, un symbole ne produit pas de fruits, de figues ou de pommes, qui eux sont faits pour être mangés, non? La vie vient de la vie; un symbole, aussi grand soit-il, reste un symbole. Ne crois-tu pas ? Cela me semble logique en tout cas.
- Laisse-moi t’expliquer, tu comprendras mieux. Un symbole, c’est bon pour la tête, pour réfléchir, c’est sa raison d’être. Un arbre, contrairement au fruit, ça ne se mange pas. La figue ou la pomme s’adressent aux sens, pas à l’intelligence. Et les sens, si on ne les contrôle pas, il faudra alors trimer pour s’en remettre. Ils sont la cause de notre chute en ce monde, c’est à cause d’eux que nous avons été chassés du paradis. Tu comprends, c’est à cela que servent les symboles; grâce à eux on peut entrer en contact avec Dieu. Personne ne peut comprendre la transcendance par les sens, seuls les symboles le permettent.
- L’abstraction…

 


- L’abstraction peut expliquer le monde, ce que nous sommes, d’où la signification de l’arbre de la vie placé par Dieu au milieu du paradis. Cependant, dans ce jardin de délices, il n’y avait pas que des hommes et des femmes, il y avait aussi des animaux avec lesquels ils vivaient en parfaite harmonie, notamment le fameux serpent qui incita Ève à enfreindre la loi divine. C’est à cela que servent les symboles, à savoir ce qui s’est produit dans le passé, comment cette réalité s'est répercutée dans le présent et ce que nous, en tant qu’humains, voulons devenir.
- Le libre choix…
- C’est le principe même de l’amour. Être libre de choisir. Dieu nous a sorti du néant et nous a donné le choix de nous élever et de devenir des surhommes, d’évoluer vers les cieux ou de retourner à nos ténèbres, notre matrice originelle.
- Je ne trouve pas cela particulièrement romantique, un arbre symbolique sans la possibilité de manger ses fruits. C’est comme une épée de Damoclès qui pendrait sur ma tête. J’ai l’impression que d’un moment à l’autre elle peut me tomber dessus et me fendre le crâne. Ce n’est qu’une question de temps, me connaissant. Je sais très bien qu’un jour j’aurai la faiblesse de goûter aux fruits délicieux de l’arbre. Veux-tu que je te raconte une ancienne histoire à ce propos ? Ça se situe en Inde.
-Bien sûr, c’est toujours plaisant de t’écouter. Est-elle tirée du …
- Mahabharata. Exact.

 

___________

L'histoire de Pandu

 

Pandu était le roi de la Terre. Il l’avait conquise lui-même, contrairement à son frère, le roi aveugle qui régnera par la suite et ne voudra pas céder ou partager le royaume avec les enfants de Pandu, les cinq Pandavas (dont Arjuna est le plus connu grâce à la Bhagavad-gita). Ils étaient les enfants de deux femmes exceptionnelles, Kunti et Madri, deux femmes exceptionnelles pour un homme exceptionnel. Madri montera sur le bûcher funéraire (d’où le rite de sati) à la mort de son époux, puisque c’est par elle que son décès survint, et Kunti acceptera de rester et d’éduquer les enfants. Et bien c’est à lui que je pense quand je parle d’épée de Damoclès.

- Mais que c’était-il passé exactement, de quoi est-il mort, pourquoi l’une au lieu de l’autre ?

- C’est une longue histoire. On pourrait dire que la guerre du Mahabharata trouve son origine dans cette malédiction qui a conduit à la mort de Pandu et à la naissance extraordinaire de ses cinq fils. C’est une histoire à connaître dans les détails tant les implications sont nombreuses pour les dynasties en place et la destinée de Bharata (c’est ainsi que l’on appelait l’Inde, autrefois). Mais voici un résumé très succinct pour répondre à ta question.

- Un jour qu’il chassait dans la forêt, Pandu aperçut un cerf. Vif comme l’éclair, il décocha une flèche mortelle. Or l’animal était entrain de s’accoupler, ce que le roi, dans sa précipitation, n’avait pas relevé. En ces temps-là, les animaux pouvaient s’exprimer et se faire comprendre des humains. Le cerf agonisant lui fit remarquer sa faute : c’était une grave entorse au dharma (religion ou loi spirituelle).

 

- Tout comme au paradis avant que Dieu n’y chassa Adam, constata mon interlocuteur. Les animaux communiquaient avec toutes les autres espèces et y vivaient en grande harmonie, sans violence néanmoins.

- Il y a de ça 5000 ans -alors que la Bible parle de 6000 ans pour la création du monde, n’est-ce pas?, les mœurs n’étaient pas encore contaminés par l’influence néfaste du kali-yuga, l’âge de fer et de ténèbres. Il n’avait pas commencé à l’époque de Pandu. En fait, l’âge de kali débutera, historiquement, avec le départ de Krishna (sa mort, si l’on peut le dire ainsi, en tout cas c’est de cette façon que les derniers jours de son avènement sont décrits dans la littérature sacrée et officielle), ce départ ayant eu lieu quelques années après la bataille de Kurukshetra.

- Et que disait le cerf, puisqu’il a parlé au roi ? Si c’est bien que j’ai compris, l’animal s’est vengé…

- En fait, ce n’était pas une bête… mais un sage.

- En même temps ! s’exclama-t-il, perplexe. On peut être une bête et un sage en même temps, deux âmes dans un seul corps?!
- Tout à fait, du moins c’est ainsi que je le comprends. De toute évidence, cet incident ne fait pas de doute quant à cette singularité que tu soulignes bien à propos : le sage et sa femme avaient intégré temporairement le corps de ces cervidés pour mieux profiter de la jouissance sexuelle, les animaux ayant plus de capacité. Je sais, cela paraît étrange que des sages s’adonnent à des plaisirs aussi bestiaux mais il faut croire que dans la tradition hindoue, les pratiques sexuelles ne sont pas tabous ni en contradiction avec la religion. C’est ainsi d’ailleurs que beaucoup plus tard les musulmans concevront l’amour charnel, comme un acte légitime, bénéfique et voulu par Dieu, quand il est licite bien sûr, contrairement à la tradition chrétienne plutôt rébarbative aux débats érotiques, même entre mari et femme. Mais pour revenir au roi, Pandu, le cerf lui reprocha en premier lieu de ne pas avoir pris en compte la situation et d’avoir pratiqué son sport en négligeant certaines conditions critiques et morales. Car selon la loi du dharma, les kshatriyas étaient autorisés à chasser les animaux, cela permettait de réguler leur prolifération et de garder l’équilibre entre les espèces. C’était leur devoir mais il y avait des règles strictes et sévères, comme on le voit ici, pour encadrer ce sport. C’est eux également qui chassaient les tigres quand ils rôdaient trop prêt des habitations. Et ils devaient surtout montrer l’exemple, en raison de leur position royale, et s’assurer de respecter les droits des animaux* : selon le dharma, les animaux ont le droit à la vie et à se reproduire en paix, autant que les humains. Ce qui signifie qu’il faut penser l’espace et les ressources en fonction de leur existence. Par exemple, un cultivateur se devait d’être conscient qu’une partie de sa récolte revient naturellement aux animaux qui peuplent les environs s’ils veulent se servir. Notre planète n’est pas l’exclusivité de l’homme, ni d’ailleurs l’univers. »

 

 

Il resta songeur quelques instants puis me dit : « En fin de compte qui meure véritablement dans cette histoire ? J’imagine que le sage est mort avec le cerf, de toute évidence. Mais j’en reviens derechef à l’idée de l’âme -des âmes!- devrais-je dire, car selon ce que tu me dis, il peut y avoir plusieurs âmes dans un même corps, si je comprends la métempsycose en œuvre ici. Mais tu en parles comme si le cerf et le sage étaient la même personne, le même être... Or, selon la culture judéo-chrétienne, la mienne, l’animal n’est pas une personne; il n’a pas d’âme non plus, en tout cas pas une âme comme la nôtre.

- Tout ce que je peux dire, c’est que la voix qui s’est exprimée est celle du sage et non celle du cerf, alors même que c’est de son corps dont il est question ici et que cet esprit, celui du sage, était pleinement conscient de ses moyens spirituels; par spirituel j’entends avant tout son corps astral qui a pris possession d’un autre corps que celui qui lui était destiné par les lois de la nature. Ce que l’on réalise par cette histoire c’est que l’esprit, et l’âme, deviennent dépendants du corps qu’ils revêtent en la circonstance. À la suite de ce drame par exemple, le sage n’a pas pu réintégrer son corps originel, qu’il devait certainement posséder. Il a été emporté par la mort du cerf, du corps du cerf, pour rester cohérent. L’âme du cerf et l’âme du sage ont dû quitter ce corps prématurément. Je n’en sais pas plus. »

 

Je voyais bien que mon camarade avait du mal à s’ajuster à cette philosophie malgré l’effort qu’il y mettait. Au moins, il était ouvert et cherchait à comprendre de tout son cœur, sachant très bien qu’il s’agissait là d’un autre paradigme. Aussi farfelu ou étrange que cela pouvait lui paraître, il ne jetait pas l’éponge : « En réalité, dit-il, c’est le sage qui s’exprime à travers le cerf, mais de celui-ci il n’en est pas question.
- Tu as raison. En fait, je ne sais rien du passé de ce roi, l’histoire, comme je la connais, n’en dit pas plus. D’une façon ou d’une autre, cette blessure mortelle concernait les deux âmes et le sage parlait aussi au nom de l’âme du cerf. Le sage reprocha sévèrement à l’empereur sa conduite et son manque de perspicacité. Avant que le corps de l’animal ne rende le dernier souffle, il condamna Pandu à subir le même sort que lui: au moment où il pénétrera une femme, une douleur le paralysera et il rendra l’âme. À la suite de cette malédiction, se rendant comptant que ses jours étaient comptés, le roi transféra la direction de son royaume à son plus jeune frère, Dhritarastra, et se retira avec ses deux femmes dans la forêt pour s’adonner au renoncement et à la méditation. Et ce qui devait arriver arriva : Pandu ne put contrôler son attraction pour Madri malgré tous les avertissements et les réticences de cette dernière. Cet incident forme le prélude à la bataille de Kurukshetra. L’œuvre qui raconte la suite de ce drame est connue sous le nom de Mahabharata.
- J’aime beaucoup cette histoire. Elle est riche d’instructions mais j’ai le regret de te dire qu’elle a tous les aspects d’un mythe. Nous pouvons certainement en tirer profit en l’interprétant selon un travail d’exégèse et en en faisant ressortir des leçons appropriées, comme l’épée de Damoclès que tu crains, et certainement à bon escient, mais je ne vois pas l’intérêt de prendre cette histoire au pied de la lettre. Cela ne peut que conduire à une impasse. Dieu, que ce soit Adonaï, Allah, Bouddha ou Shiva ne peut pas être perçu directement par nos sens et nous ne devons surtout pas en avoir une approche anthropologique. Il est évident que personne n’a vu Dieu, non pas parce qu’il n’existe pas, mais parce qu’il n’est pas de la même nature que ce monde. Pour combler ce manque, il a envoyé son fils, Jésus. »

Je ne pus m’empêcher de l’interrompre : « Pour de vrai, en chair et en os, ou est-ce aussi un mythe ?
- Oui, en chair et en os, il en a l’air et la chanson. Et nous avons représenté cette réalité sous la forme du crucifix. Quand un chrétien voit la croix, il pense irrémédiablement au Christ et réalise tout le sens de sa venue sur terre. Un symbole n’est pas qu’un signe, il véhicule un sens autrement inaccessible à l’entendement. La croix, par exemple, représente l’arbre du paradis, c’est sa véritable signification, du point de vue mystique.
- Ah, c’est la première fois que j’entends ça.
- Pourtant, dans toutes les traditions il est question d’arbre mystique, je suis étonné que tu ne sois pas au courant. Les musulmans ont aussi un arbre symbolique, tout comme les bouddhistes d’ailleurs. Le Mahabharata n’en propose-t-il pas un ?
- Si, bien sûr, mais en tant que métaphore. C’est même la plus ancienne allusion à un arbre que je connaisse et la plus originale d’entre toutes, parce que c’est un arbre à l’envers.
- À l’envers ? Tu m’en diras plus. Mais quelle est la différence avec le symbole ? Celui-ci représente une idée, alors pourquoi t’objectes-tu à ce que les chrétiens usent du symbolisme quand ils se référent à l’arbre de vie du paradis ?
- À cause de son faux semblant, qui ne correspond pas à la réalité concrète et qui ne dit pas son nom. Dans la Bhagavad-gita, ou le Mahabharata si tu préfères, l’arbre en question est clairement défini comme une métaphore.
- J’ai envie d’en savoir plus, tu m’intrigues. Pourquoi l’arbre est-il à l’envers ? La Bhagavad-gita est la Bible des Hindous, si je ne m’abuse...
- Pour te dire franchement, je n’en suis pas sûr, je n’ai pas assez étudié la question. De ce que je crois comprendre à cette allégorie c’est que ses racines s’enfoncent dans le sol de la planète la plus évoluée de l’Univers, celle de Brahma, tout en haut. C’est pour cela qu’il est à l’envers, que ses racines pointent vers le haut. C’est une autre perspective du monde. Bien que l’idée soit représentée par un symbole, elle correspond aussi à la réalité : la disposition des planètes dans l’Univers; inférieures, intermédiaires et supérieures. De la presque parfaite planète de Brahma, la première à avoir été créée, l’arbre se déploie dans tout l’Univers et ses feuilles sont considérées comme étant les hymnes des Védas. Plus tard, si tu veux, je te donnerai la référence exacte.*

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* Le Seigneur Bienheureux dit : « Il existe un arbre banian, un arbre dont les racines pointent vers le haut, et vers le bas pointent les branches ; ses feuilles sont les hymnes védiques. Qui le connaît, connaît les Védas.
« Les branches de cet arbre, que nourrissent les trois gunas, s’étendent en hauteur comme en profondeur ; ses ramilles sont les objets des sens. Certain de ses racines pointent aussi vers le bas, liées aux actes matériels accomplis dans le monde des hommes.

« De cet arbre, nul ne peut, en ce monde, percevoir la forme exacte. Nul n’en peut voir la fin, le commencement ni la base. Mais il faut, avec détermination, trancher du glaive du détachement ce banian aux puissantes racines, chercher le lieu d’où, une fois qu’on l’atteint, il n’est pas de retour. Puis là, s’abandonner à la Personne Suprême, Dieu, de qui tout a commencé, et en qui tout demeure depuis des temps immémoriaux.
(Bhagavad-gita : 15-1, 2, 3 et 4)

 

- Voilà, continua-t-il, c’est exactement ce que je voulais te faire dire : les hymnes védiques sont les fruits de cet arbre, et cet arbre est un symbole, comme l’arbre de vie du paradis dont tu remets en question la pertinence de sa signification. Tu viens de confirmer que l’arbre du paradis et l’arbre de la Bhagavad-gita jouent un rôle symbolique…

- À la différence près que cet arbre védique est une illusion, mais une illusion impérissable.
- Logiquement, reprit-il, une illusion impérissable est une réalité. Si quelque chose revient éternellement, cette constance et cette chose ne peuvent être que vraies.

- C’est le piège, effectivement, que de prendre cet arbre, qui représente le monde phénoménal, pour la réalité. Les textes sacrés le décrivent comme une prison qui nous limite dans nos agissements. L’intelligence consiste à comprendre la raison de son existence et de nous permettre de sortir du dédale de ses branches et de ses feuilles, qui pointent vers le bas. Car plus on descend et plus la conscience se dégrade. D’êtres magnifiques et glorieux qui ont pris naissance en ce monde, dans le royaume de Brahma tout d’abord, ils se sont transformés, au fil des réincarnations, en des êtres de plus en plus mauvais et laids. Ceux qui prennent ce monde pour une fin en soi et ne cherchent qu’à en tirer profit égoïstement, se retrouvent comme empêtrés dans cette forêt touffue; ils passent leur existence à sauter d’une branche à l’autre, à l’instar les singes. Nos savants contemporains, pour revenir à la métaphore, philosophes, sociologues et penseurs de tous poils, se sont identifiés à cet arbre renversé et l’ont pris pour la matrice de ce monde. C’est ainsi que je comprends cette image. C’est aussi de cette manière qu’elle est expliquée par les maîtres de ce savoir.

- Ce soir je me coucherai moins bête. Je prends note, avec le sourire, de tes singes qui sautent de branche en branche. Est-ce une image symbolique ou du sarcasme ? Je suppose que tu fais allusion à la théorie de l’évolution, Darwin, Lamarck, Haeckel. Ils se sont beaucoup servis du symbolisme de l’arbre pour expliquer l’origine de l’humanité. »

Je saisis l’opportunité de le questionner sur le rapport de la croix et du paradis : « Tu as parlé du crucifix d’un point de vue mystique, suggérant qu’il avait un lien avec l’arbre du paradis. Tu vas me trouver lourd mais j’aimerais bien savoir s’il existe des croix sur Terre qui laissent entrevoir cette réalité ou est-ce seulement mystique et symbolique ?

- Je dirais comme toi, pour être honnête, je n’en sais trop rien. Mais c’est une bien drôle de coïncidence car tu es de Montréal et c’est là que pour la première j’en ai pris connaissance. Je n’y avais pas trop fait attention, puis, un jour, en visitant une cathédrale en France, j’ai vu peint sur un vitrail un saint du nom de Jessé, curieusement, un arbre émergeait de son corps. Intrigué, j’ai voulu en savoir plus et j’en ai trouvé plein d’autres. À certaines époques, cet épisode inspire beaucoup ceux qui décorent les églises. C’est une bonne source de méditation spirituelle et poétique. C’est un tronc. Comme cette partie du corps que l’on nomme ‘tronc’. De là le corps se prolonge, symboliquement. Et il représente également une réalité, Jésus, la Vierge, le saint esprit et les colombes. Il devient un tronc généalogique. » Et il éclata de rire. Puis il dit : « Il y en a du symbolisme.

- Tu veux dire que Jessé est un vrai saint dont un arbre symbolique serait sorti de son propre corps ?

- Oui, mais encore une fois, il ne faut pas le prendre au pied de la lettre.

- Il n’y a rien de vrai, c’est un arbre imaginaire de la racine à la cime... Il doit y avoir autre chose à mon avis. Mais d’où lui sortait-il cet arbre, de la tête ?

- Non, du ventre; Jessé est allongé sur le dos et l’arbre sort de son ventre. Il dort en fait. Il dort et il rêve. J’ai vu des images sur le Web avec l’arbre surgissant de la bouche; une autre fois, c’était un rameau qui sortait de son flanc, avec une fleur splendide au bout. Mais l’arbre qui pousse du ventre est la représentation la plus connue, je crois. L’arbre a toujours eu une importance sacrée dans toutes les traditions; les arbres et les pierres. C’est un peu normal, il me semble, ils devaient être les éléments essentiels et vitaux pour la survie des premiers hommes.

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Mon ami ne le savait pas, moi-même je l’appendrai plus tard : il existe à ce propos une très vieille légende qui remonte à Cyrus le Grand, empereur de la Perse, ce que l’on appelle aujourd’hui l’Iran mais en beaucoup plus petit. En ces jours, ce pays était un immense royaume s’étendant de la frontière de l’Inde jusqu’en Grèce et aux confins de l’Égypte. De chez eux viendrait cet arbre imaginaire. Un des membres de la famille royale eut un rêve durant lequel il vit un arbre surgir de son abdomen sur lequel apparu son petit fils, le futur roi. Il semble donc que les Israéliens reprirent à leur compte ce rêve. Jessé, dont le nom est déformé et vient de Isaïe, le prophète juif, était le père de celui qui deviendra le fameux roi David et qui tua par la suite Goliath. Dans l’Ancien Testament on peut lire : «Et il sortira un rejeton du tronc d’Isaï, et une branche de ses racines fructifiera. » Les chrétiens vont s’accaparer cette prophétie et remplacer, innocemment, David par Jésus-Christ. Ainsi l'arbre de Jessé deviendra une métaphore du lignage terrestre de Jésus.

 

 

- Dommage que tu ne connaisses pas le Mahabharata et la littérature qu’il mentionne, des ouvrages si importants. Tout cela y est rapporté en détails. Attends, je vais te montrer… » Je pris dans mon sac mon téléphone intelligent et je tapai dans le moteur de recherche ‘Brahma’blog Maroudiji’. Je tombai rapidement sur l’image que je cherchais : Brahma assis sur une fleur de lotus. Je lui mis le cadran du téléphone sous les yeux. On voyait Vishnou allongé sur le corps d’un gigantesque serpent lui servant de couche et avec de nombreuses têtes s’élevant par-dessus, comme pour former un parasol sur l’hôte divin. Le serpent lui-même flottait sur l’océan causal. À part eux et la compagne éternelle de Vishnou, Lakshmi, il n’y avait rien d’autre. Du nombril de Vishnou, sortait une longue tige et au bout il y a une fleur de lotus sur laquelle est assis Brahma, le premier être de l’univers. Qui créa sa propre planète et tous les mondes. Tu vois, c’est la même représentation mais dans un contexte différent, réaliste et pragmatique. Oh, tu sais, m’exclamai-je, je connais plusieurs métaphores sur les arbres. Notamment celle de deux oiseaux sur un arbre que racontent les Upanishads. L’un, le jiva, l’âme individuelle sous la forme d’un oiseau -je rappelle que c’est une métaphore- est occupé à jouir des fruits de l’arbre, pendant que l’autre, l’âme suprême, Dieu, l’observe et attend qu’il se tourne vers lui.

- Ah, ça m’en bouche un coin tout ça! Surtout ce serpent, c’est impressionnant.

 

 

- Je vais te raconter une autre histoire, d’arbre et de pierre. Tu disais tout à l’heure d’une façon plus générale encore, il y a un rapprochement constant de la pierre et de l’arbre dans la plupart des traditions.

- Dans l’Ancienne Bible, oui, la pierre est très importante pour le rituel. Je ne serais pas étonné que c’est pour cette raison symbolique que les musulmans offrent tant de vénération à la pierre sacrée.

- C’est ce que je te signifiais plus tôt par ‘une adoration qui ne dit pas son nom’. Dans le Mahabharata, l’arbre et la pierre sont également hiérarchisés selon leurs qualités propres, on ne les distingue pas seulement par leur espèce, mais par leurs attributs, ‘personnels’, je dirais entre parenthèse. L’arbre n’est pas uniquement une chose dont on se sert pour manger ses fruits, alimenter un feu ou construire une métaphore.

- Il donne aussi de l’ombre et émet des gaz.

- Mais il a aussi une âme. C’est-à-dire qu’il est vivant, qu’il possède la vie en lui.

- C’est une âme sensitive, néanmoins, ce qui est une différence de taille avec l’âme humaine ou même l’âme animale.

- Ce n’est pas le point de vue du Mahabharata. L’arbre a également un esprit qui n’a rien à voir avec la forme qu’il revêt, celle de l’arbre, mais qui est tout de même, paradoxalement, conditionné par lui. Tu dois avouer que la Bible est plutôt avare de ce genre de renseignements. Depuis longtemps les chrétiens dépendent de l’évolution scientifique pour se faire une opinion en ces matières. Et si on compte sur eux pour nous dévoiler des vérités sur leur nature spirituelle, il faudra attendre longtemps. Pourtant, comme je le répète à qui veut l’entendre, ce savoir est disponible, il suffit de s’en enquérir et de s’ouvrir à lui. Or même les Hindous renâclent à défendre cette cause, par honte d’être taxés d’animistes ou d’ignorants qui croient encore à des superstitions et à des dieux. Je lisais hier -encore une coïncidence- un professeur de yoga qui instruisait ses élèves sur la nature; il affirmait qu’elle n'est pas égoïste mais neutre. Il prenait pour exemple un pommier. Selon lui le pommier ne se soucie guère si on aime ses pommes ou non. Ce qui est vrai en partie, mais cela est faux en vérité. Évidemment, un arbre ne réagit pas comme un cheval ou une vache, sa conscience est de loin beaucoup moins développée, Ce professeur de yoga, qui connaît pourtant l’Inde pour y avoir étudié sa discipline, en est encore, par rapport à la conscience des plantes, et quoique lui-même végétarien, à l'époque ou les biologistes pensaient que les animaux n'étaient pas capables de ressentir des émotions.

Lire encore :

L'arbre de la vie et du mal

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