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Publié par Laziz

Pourquoi lire les philosophes arabes, d'Ali BenmakhloufTrès facile à lire, si l’on veut se rapprocher de la pensée arabe et des musulmans. Il permet de mieux connaître la teneur et la portée de leurs idées et d’où elles viennent. C’est un livre qui m’a plu, parce qu’il remet des idées à leur place. Il n'empêche, je ne me priverai pas de dire ce que j’en pense : grimaces et grincements de dents assurés.

Quand philosophes et religieux se tendent la main
« La philosophie arabe, écrit Ali Benmakhlouf, comme la philosophie chinoise est comme bien d’autres, est l’une des voies d’accès à l’histoire de la vérité que l’humanité a en partage. » *

Alors que l’Inde est foncièrement croyante, l’auteur, suivant une tradition moderne chez les intellectuels, et qu’il fustige, ne cite pas, paradoxalement, cette grande civilisation, spirituelle par excellence. Il préfère donner la Chine, qui est fondamentalement athée, comme modèle de prédilection. Les oiseaux de même plumage s'assemblent. Nous verrons plus tard qu’il a tout à fait tort d’envisager les choses ainsi car il prive le lecteur d’une perspective de l’histoire et de la dialectique plus large encore et cruciale pour son entendement.

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* (Page 8)

La pensée positive arabe

Ali Benmakhlouf : « On peut citer également le terme bassir qui se rapporte aussi bien au "voyant" qu’à l’"aveugle". En général, le sens contraire est un sens de conjuration : je dis "voyant" à propos de l’aveugle, pour lui souhaiter de voir et conjurer ainsi l’aveuglement ;  je dis "juste" à propos de l’injuste pour le pousser à être juste ; de même, je dis "santé" à propos du feu pour que l’approche du feu ne soit que santé et non brûlure, etc.

La pensée positive à tout prixEt ça marche ?! Est-ce pour cela que l’on appelle une prostituée une fille de joie, pour qu’elle se sente moins misérable ? Si j’ai bien compris, on devrait alors appeler paradis un lieu que tout le monde fuit, comme la banlieue parisienne, pour que le zonard s’y sente mieux ? On devrait alors peindre tous les plafonds des prisons en faux ciel, les prisonniers auraient à se confectionner des ailes en papier mâché et pourraient s’imaginer être des hommes et des femmes libres. Mais pourquoi se donner toute cette peine, appelons-les simplement "innocents". Si c’est ça l’idée, voilà un projet humanitaire qu’Arabes, Maghrébins et musulmans devraient soumettre aux institutions pénitentiaires. La pensée positive a encore de beaux jours devant elle, beaucoup de livres sont écrits sur cette attitude. C’est vrai quoi, ne dit-on pas que la réalité peut être façonnée par notre pensée ?! Il suffit de se projeter dans le futur, en croyant de toutes nos forces à nos convictions, et nos rêves se réaliseront. Pourquoi les Arabes ne sauteraient-ils pas cette fois dans le train ?  

La logique de l’enfant appelé Padma-Locan (fleur de lotus).
Plus sérieusement, les Bengalis ont un proverbe qui met en lumière ce leurre sémantique et q
u’on nomme en sanskrit vimukta maninah; ils appellent ça la logique de l’enfant aveugle du nom de Padma-Locan. Le proverbe décrit l’amour d’une mère pour son enfant aveugle; elle l’appelle « celui qui a des yeux pareils au lotus » comme la forme des pétales de fleur de lotus. En fait, ce sont les yeux de Krishna que l’on désigne ainsi. On pardonne tout naturellement une mère, pour cette manière d’appeler son enfant, cette affection qu’elle lui manifeste. Les Bengalis usent de ce proverbe pour critiquer les philosophes (mayavadis) qui Krishna, celui qui a des yeux pareils au lotuspensent pouvoir, par leur jeu de mots, tromper la réalité, Maya, l’énergie de Dieu, cette illusion qui les garde emprisonnés ici bas. Ainsi ces spiritualistes font l’économie de la soumission à Dieu. Ce faisant, ils sautent artificiellement les étapes. Par exemple, on veut donner de l’importance à une personnalité politique comme Gandhi, alors on colle à son nom le titre honorifique de Mahatma, qui signifie "grande âme" et que l’on attribue habituellement à des saints qui ont voué leur vie à Dieu, et non à un politicien, aussi populaire soit-il. 

L'homme absurde
« Un jour vient et l'homme constate qu'il a trente ans. Mais du même coup, il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. » A. Camus

Je vous ai parlé des jeux de mots que les positivistes (matérialistes) utilisent pour impressionner et qui sont en fait des coquilles vides, ils n’ont aucune puissance intrinsèque et ne servent qu’à faire du bruit, pour le dire de manière ludique, comme le crapaud qui croasse pour appeler sa belle mais qui donne au serpent un signe pour le localiser et le manger tout cru. Ils suent sang et eau pour faire de ce monde un paradis, sans se rendre compte qu’ils vivent déjà en enfer, à l’instar du canari qui siffle dans sa cage dorée ; même si on lui ouvre la porte, il y reviendrait.

Par contre, dans le domaine spirituel, il en va tout autrement. On part a fortiori du principe qu’avec une foi indéfectible un cul-de-jatte peut traverser des montagnes, un aveugle voir des étoiles dans le ciel et un illettré composer des poèmes. On n’est plus dans le registre du  matérialisme. Quand on dit pomme, ce n’est qu’un mot. Le fruit, la pomme, en est distincte. Dans la dimension spirituelle, telle que l’entendent les Védas, un mot n’est pas différent de son objet. En outre, le propos dont je vais me servir pour illustrer mon exemple est tiré du Ramayana. L’histoire se passe il y a des centaines de milliers d’années. Alors, il n’y a pas photo. Mais nous verrons cela plus tard, je veux d’abord continuer avec ma critique du livre d’Ali Benmakhlouf.

Aristote, Ibn-Khaldûn et Michel Foucault
Ibn Khaldun, timbre marocain« La vie de l’homme et la vie du monde, écrivait Jacques Berque dans son livre Arabies, serait pour ainsi dire placées sous une cloche pneumatique où Dieu, à tous les instants, devrait insuffler l’actuel. Oui, l’histoire serait placée sous un poumon d’acier. » Il y a de tout cela, certes, mais Berque « suspecte les théologiens de n’exprimer qu’une part des réalités. […] Il est vrai que les penseurs arabes n’ont pas encore trouvé de Michel Foucault. »

À cela,  Benmakhlouf répond : il « semble avoir oublié la figure d’Ibn Khaldûn. Celui-ci a bien su explorer les rationalités discursives et historiques, loin de la pratique des théologiens. »  

Michel Foucault, voilà un nom dans ce livre qui court tout au long des chapitres tellement il est important. Foucault est un maître à penser pour Benmakhlouf, en tout cas une référence dont la stature est comparable à ce philosophe arabe qu’était Ibn Khaldûn.

C’est ce que je lis, si je me trompe, qu’on me le dise.*

Tout d’abord une explication sur ce philosophe, puis nous reviendrons sur tous les problèmes que causent ces énoncés. « Épistémiquement, écrit l’auteur, page 174, Ibn Khaldûn est un fin lecteur des commentaires sur la logique d’Aristote. […] Ibn Khaldûn connaissait par ailleurs les commentaires auxquels La République de Platon a donné lieu. » Et j’extrais une citation attribuée à ce philosophe maghrébin de Tunis : « L’histoire est un art où les savants et les ignorants se retrouvent au même niveau. » (Si c’est bien dit !)**

Ce qui ressort donc de tout cela, c’est que les philosophes arabes du Moyen-Âge étaient persuadés que les Grecs savaient mieux que quiconque en quoi consistait l’Univers. Nous leur pardonnons cette ignorance vu l’époque, mais cette naïveté est loin d’avoir disparu avec nos contemporains, en l’occurrence avec Ali Benmakhlouf ; nous le démontrerons. Car il ne s’agit pas de connaissance, en vérité, mais de dogme. Car la connaissance a toujours été disponible pour le penseur honnête à sa recherche.

Voyez ! Tout le long de son livre, Ali Benmakhlouf évite soigneusement de parler de l’Inde, comme si cette civilisation millénaire n’avait pas débattu de cosmogonie...  Il fait comme si l’Inde n’avait jamais produit de philosophes, de poètes, de sciences, d’écritures, de Révélations, de religions, de saints, de logiciens, de théoriciens, d’athées, d’astrologues, de magiciens, de sorciers, d’écrivains ; il ignore délibérément les créations de ce peuple intelligent qui s’est distingué en matière de médecine, de chirurgie, d’agriculture, d’habillement, d’art, de musique, de danse, de théâtre, de sculpture, de cuisine, d’architecture, de sport, de politique ; il fait comme si la dévotion à Dieu, le bouddhisme, le monisme, l’érotisme, l’hédonisme, les drogues, le yoga, les universités, la démocratie, l’homosexualité, etc., etc., n’avaient jamais existé durant l’antiquité ou que leurs importances étaient telles, étaient si insignifiantes, qu’elles ne méritent pas d’être reconnues, mentionnées, qu’elles n’ont jamais pesé sur le poids de l’histoire. Et il donne comme sous-titre à son livre : L’héritage oublié !

Ali Benmakhlouf et l'héritage oublié

Il faut le faire tout de même ! Sous-titrer un livre L’héritage oublié, mentionner la Chine du bout des lèvres et ne rien dire sur l’Inde alors que les musulmans l’ont envahi et occupé brutalement pendant des siècles. Mais surtout ne pas mentionner Al-Biruni qui était un contemporain d’Avicenne et qui lui a donné bien du fil à retordre pour avoir tiré son inspiration de la philosophie d’un athée comme Aristote…

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* P. 180 ; ** 178

Le hasard et l’accident

danse soufi

Le grand historien Ibn Khaldûn : « La connaissance de l’invisible et les pouvoirs que peuvent avoir les soufis sont purement fortuits. » Et vlan, dans la tronche des soufis !

Ou quand Benmakhlouf écrit sur le travail de cet historien : « Mention est faite, aussi des ascètes comme yogi et soufis : les uns font mourir en eux les puissances corporelles par exercice continu, les autres visent à goûter la connaissance et l’unicité mais c’est purement par accident s’ils parviennent à connaître l’invisible. » (C’est moi qui souligne.)

Préjugés, préjugés, encore des préjugés. La philosophie vous ronge les ailes d’un ange.* Conséquence d’une mauvaise foi ou serait-ce simplement de l’ignorance ? Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse. Où en est aujourd’hui la philosophie arabe ? Il faut savoir que les yogis ne font pas mourir les puissances corporelles, ils les réduisent au silence, ce qui est fort différent.  Si l’on veut noyer le poisson, c’est-à-dire embrouiller les choses pour faire l’économie d’une explication, on met tout dans le même panier, on ne fait aucune distinction ou nuance : ni dans le temps, ni dans l’espace géographique, ni dans l’histoire, ni dans les traditions, ni dans les enseignements.


Souvent un yogi pratique des ascèses temporairement. Il peut décider par la suite de les interrompre pour retourner à la vie sociale et de se marier. Alors ses « puissances corporelles » sont à sa disposition, ses désirs ne sont pas morts. Il ne s’est pas transformé en zombi. En outre, cette idée de « pur accident » qui permettrait de connaître « l’invisible » est une conception franchement naïve. Je me demande qui peut croire à cette loterie métaphysique sinon les athées ? Pour un vrai croyant, Dieu ne joue pas aux dés et l’Univers ne s’est pas construit par accident ou par hasard. Encore moins une rencontre avec Dieu. De telles idées sont des enfantillages. Dieu sait ce qu’il fait. Pas un brin d’herbe ne bouge sans sa volonté. Reste à définir cet invisible. Mais les poètes et les philosophes ont compris que plus leur message est opaque et mystérieux, plus il sera pris au sérieux.
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 *John Keat

Les fous et les débiles
Pas un mot sur l’Inde, sur ses connaissances et sa culture millénaire afin de mettre les savoirs en perspective. Au lieu de cela, il dénigre cette grande forme de spiritualité qu’est le yoga, comme nous venons de le voir, et sans aucune autre forme de procès, comme ça, gratuitement. Et il voudrait qu’on le prenne au sérieux, lui et les philosophes arabes ?!

On se demande également ce qu’est cet
« invisible » pour lequel on se sacrifierait ? Il écrit : « Puis Ibn Khaldûn précise que durant le sommeil, l’âme a accès à ce qui est invisible, ce qui est absent. » Mais il nous prévient que « Voir l’invisible durant le sommeil, ce n’est pas pareil qu’être visionnaire et prétendre voir dans les entrailles des animaux et en faisant brûler de l’encens. » Thanks God de cette mise en garde ! Et il ajoute : « il y a aussi les "débiles",  forme de soufis, mais proches des fous. »

Tenez-le vous pour dit ! Tout cela c’est de la foutaise, nous explique-t-il. Et comme Benmakhlouf est un philosophe rationnel qui n'a pas d'araignée au plafond, c’est un inconditionnel de la science. « Il n’y a pas de savoir futur. Seules les énigmes mathématiques révèlent une correspondance stricte entre les données d’un problème et sa correspondance. » Avec lui, et on ne pourra qu’opiner de la tête, convenu, lorsqu’il  voue aux gémonies les astrologues et les adorateurs des astres. On ne badine pas avec avec la sorcellerie…

« Dieu sait et vous ne le savez pas. » Il donne même le verset 232 et la sourate 2, dite de la Vache pour clore le chapitre sur ces questions. Et moi qui pensais lire un athée… Dans le même souffle il cite à nouveau Michel Foucault, pour nous assurer que tout cela est juste et bon.

Michel Foucault
Un mot sur ce dernier. Je m’étais souvent étonné des universités qui offrent des cours sur Sade. Je ne comprenais pas comment un monstrueux sadique de son genre pouvait commander tellement d’attention de la part des universitaires et que l’on puisse lui trouver des qualités qui valent un enseignement supérieur de premier plan. Je me suis donc intéressé à ces intellectuels qui préconisaient la lecture de ce libertaire dangereux et dépravé. Michel Foucault était l’un d’eux. J’ai bien tenté de lire ses œuvres -tout le monde parlait de lui- mais je les trouvais indigestes et sans intérêt. Je connaissais bien de l’intérieur une maison de fous, comme on les appelait autrefois, et le corps médical qui y travaillait. Je savais par conséquent Foucault porté sur le problème de la folie. C’était à la mode encore à mon époque, au début des années 75. Au moment de son décès, en 1986, j’ai appris que c’est le sida qui avait eu raison de lui et qu’il était gay, chose assez banale en soi, que d’être gay. Depuis qu’ils sortent du placard, ils sont partout. Dans les écoles on apprend même aux enfants de déceler les symptômes en eux; souvent on l’est mais on ne le sait pas. Mais j’ai aussi su qu’il était sadomasochiste. Ça a fait tilt !

Bref, tout cela pour dire que je ne comprends pas bien ce que vient faire Michel Foucault dans tout ça quand on sait qu’il a écrit des sentences de ce genre : «  De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou. » Je vois mal alors pourquoi Benmakhlouf appuie Ibn Khaldûn quand celui-ci traite ce qu’il prend pour des illuminés de fous ?

 « Nous t’avons mis sur une voie pertinente. Suis-la.
Ne suis pas les passions de ceux qui ne savent pas. »

Sourate 42, verset 18

De l’âme
L'âme prise dans les rets de l'existence. Mon point de vue d'artiste pour ma critique du livre de Benmakhlouf, Pourquoi lire les philosophes arabes. C’est un thème de prédilection chez les philosophes. Ils parlent de l’âme comme on parle du cœur ou de la raison, comme s’ils savaient de quoi il en retourne alors que la compréhension de l’âme nécessite une science d’ordre spirituel pour l’appréhender : si on n’a pas la foi, si on ne croit pas en Dieu, en discuter pour en saisir sa dimension non matérielle n’a aucun sens. À la rigueur, les poètes, sans dieu ni maître ou de peu de foi, peuvent donner libre cours à leur imagination en s’emparant des pensées qu’elle inspire, tout comme les mystiques qui ne demandent pas mieux que de s’en donner à cœur joie en s’unifiant à l’espace infini et lumineux d’où elle provient, mais les philosophes, que peuvent-ils faire d’autres que de manipuler son idée comme un concept inventé par l’homme et de jongler avec jusqu’à ce qu’ils s’en lassent ?

Des connaissances que j’ai acquises sur l’âme, après avoir étudié ce qu’en disent les différentes cultures dans leurs Écritures (), j’en conclus que l’Inde est le pays qui maîtrise le mieux ce sujet. Or, de l’Inde, nous l’avons vu, Benmakhlouf n’en parle pas. Ce dicton que je répète souvent -si l’on n’a pas visité deux marchés, on ne peut pas savoir lequel est le meilleur- exprime on ne peut mieux cette lacune qui fausse la perspective. 

Ou l’art d’inventer le divin

En voici un bel exemple, de spéculation, à la page 84 : « Platon, dans le Théétète, avait parlé du discours intérieur que l’âme entretient avec elle-même, les philosophes arabes, à la suite d’Aristote, ont placé dans ce logos, dans cet entretien de l’âme avec elle-même, le raisonnement, la conduite des preuves, la possibilité d’affirmer, de nier, de juger, toute la logique en somme. »

C’est Socrate qui explique que l’âme se parle à elle-même. Que les Grecs aient cru à l’âme, cela fait sourire. Vous me direz qu’il y a âme et âme. Et qu’il y a Grec et Grec. Ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas. Que Platon et Aristote ne se soient pas entendus ne vient, selon Benmakhlouf, « que d’une compréhension imparfaite de leurs doctrines. » Contrairement au juif Maïmonide qui semble plus lucide en la matière : Platon ne sert qu’à voiler la vérité, non à la rechercher, Benmakhlouf ne veut pas de dichotomie mais « osmose entre Platon et Aristote ». Il la veut même « entre la méthode philosophique, platonicienne ou aristotélicienne, et la méthode coranique. Mais cette dernière vaut surtout pour ceux à qui il faut voiler la vérité parce qu’on n’arrive pas à la leur donner directement. » Il faut donc amalgamer car la philosophie n’et pas toujours accessible à tous.* Pour lui, ces deux là, Platon et Aristote, s’entendaient parfaitement. Le second, n’était-il pas le disciple du premier ? Sauf que Platon croyait à la réincarnation et non Aristote. C’est une énorme différence. La notion d’âme chez Aristote, à la différence de son ancien maître, était biologique, pas spirituelle. Mais les philosophes, arabes en l’occurrence, ne s’intéressent pas à cette dimension per se, elle est du domaine religieux. Eux, en tant que philosophes, préfèrent la spéculation. Les Arabes ont fait de l’intellect la clé de la libération. « Dieu est intellect chez Averroès comme chez Aristote. » C’est l’intellect, en quelque sorte, qui forme la qualité de l’âme, une façon de penser très grecque.

De la bouche du cheval, Ali Benmakhlouf
Tiré d'une entrevue dans Libération. 13 mars 2015

Dans Histoire de la pensée arabe et islamique de Dominique Urvoy (Seuil 2006), il y a un exemple probant de cette trituration langagière et mentale. Je vous en donne un exemple visuel. Ce ne sont que deux pages parmi d’autres. (On écrit des livres entiers sur l’âme sans que jamais personne en ait vu une, sans que deux personnes disent la même chose à son sujet. )

L'âme vue par les Arabes

J'ai sauté une page et voici la dernière ligne de la 368 : Si l'âme rationnelle
ne peut se penser elle-même qu'après que sa puissance d'intellection à

L'âme vue par les Arabes

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L’engagement des philosophes arabes

Philosophes arabes avec Ali BenmakhloufBenmakhlouf , à la suite des philosophes arabes, réalise bien qu’« on ne peut seul disposer de toute la vérité. » Ni même qu’un seul peuple ne puisse réussir ce prodige. Il cite Averroès qui, au XIIième siècle, écrivait : « C’est un devoir pour nous, au cas où nous trouverions chez nos prédécesseurs parmi les peuples d’autrefois, une théorie réfléchie de l’univers, conforme aux conditions qu’exige la démonstration, d’examiner ce qu’ils ont affirmés dans leurs livres. » Michel Onfray devrait tiquer en entendant cela, lui qui enjoint ses ouailles de « ne pas lire les livres qui vous disent la nature du monde ».

Et pourtant, à les lire, ces philosophes, l’impression nous est laissée qu’ils se donnent corps et âme à la recherche d’une vérité la plus universelle possible et donc ouverte et transmissible à tous les hommes. Ce n’est malheureusement qu’une impression ; les philosophes, tout comme les scientifiques d’ailleurs, ont un agenda prosélyte et dogmatique. Souvent, ils ne s’en aperçoivent même pas tant ils sont incapables de recul et d’objectivité. Parmi nos philosophes, Sartre illustre bien ce genre, un brin chauvin. Il disait : « Nous nous rangeons du côté de ceux qui veulent changer à la fois la condition sociale de l’homme et la conception qu’il a de lui-même. »

Philosophe musulmans ou arabesBenmakhlouf est persuadé que l’enseignement qu’il donne à ses étudiants et la publication de ses livres sont destinés au progrès de l’humanité, du moins à un meilleur partage et équilibre des idées. « L’engagement des philosophes arabes, écrit-il, est une volonté de vérité. Il s’inscrit dans une vaste histoire commune à tous les hommes : non pas des Arabes ou des musulmans seulement, mais une histoire qui intègre des Anciens, des païens, des non-Arabes, des non musulmans. » Sauf les Hindous. La bhakti *, il ne connaît pas, ne veut pas connaître, encore moins en parler. Et je ne suis pas du tout certain de ce libéralisme culturel qui commence à poindre... Dans n’importe quel pays musulman, on peut encore de nos jours se faire lyncher pour nos idées. Paraphrasant Al-Kindi, Benmakhlouf écrit : « Il faut donc dénoncer les imposteurs qui dressent la communauté des musulmans contre la connaissance scientifique, ceux qui pensent que la philosophie est ennemie de la religion. » Outch !! Je me sens concerné...

Et quand il cite Jack Goody mais ne suit pas ses conseils : « Beaucoup d’anthropologues semblent être prisonniers de leur rejet de tout autre méthode que le travail sur le terrain, car ils ne sont pas disposés à voir comment les enquêtes sont systématiquement liées à celles des autres. […] Selon moi, il est fondamental d’intégrer et de confronter nos observations et nos conclusions à celles d’autres chercheurs, en ayant recours à toutes les méthodes possibles aussi imparfaites qu’elles soient. »
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* Bhakti  (भक्ति) : dévotion intense, amour de Dieu, incarné par Krishna, ce qui permet d’assumer sa perfection, de participer à sa nature divine.
Ou la définition de Wikipédia : l'adoration, l'amour de Dieu ou piété, la dévotion ou le service de pur amour envers Īśvara (le seigneur suprême en sanskrit), est l'une des composantes essentielles de l'hindouisme. C'est une dévotion « exempte de sollicitations égoïstes et de crainte du Tout-Puissant,  impliquant un complet oubli de soi de la part de celui qui aime. »

Bhakti, l'amour de Dieu par la dévotion

Pour lire la suite :
Ou encore cet autre auteur :
De la bouche du cheval :

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