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Publié par Laziz

Ce texte fait suite à Pourquoi lire les philosophes arabes

Nous l’avons vu, l’auteur enseigne que le savoir des Arabes provient avant tout de la Grèce, et seulement de la Grèce. Pas une seule fois il est question d’un savoir que les Arabes auraient hérité des Hindous. C’est étrange tout de même, sachant que les musulmans ont conquis l’Inde et y ont tiré de grands avantages et des richesses inconcevables. N’y avait-il pas d’échanges culturels durant ces siècles de domination ? D’autant plus qu’un roi musulman important, le plus grand, d’où son nom Akbar, y régna et était reconnu pour sa tolérance en matière de religion, sa sagesse et son ouverture d’esprit, tout comme pour sa piété. Bien qu’il fût illettré, il y avait à sa cour de constants débats philosophiques et théologiques qu’il organisait par amour de la connaissance. Il essaya même de fonder une nouvelle religion par le syncrétisme du jaïnisme, de l’islam et du christianisme. (Il ne réussit pas.) Cette période fastueuse de l’histoire pour la philosophie et la spiritualité n’a guère attiré l’attention de Benmakhlouf sur la péninsule indienne, mais il a retenu la Chine comme « l’une des voies d’accès à l’histoire de la vérité que l’humanité a en partage. » La Chine comme modèle …

La chine, Musée des Beaux-Arts de Montréal

Bref regard sur la Chine
Quand j’écrivais à Madame Bondil, commissaire de l’exposition sur la Chine au Musée des Beaux-arts de Montréal : Bonjour, aujourd’hui j’ai visité l’exposition sur la Chine. En entrant, sur le mur, il y avait un texte qui s’intitulait « Histoire mondiale ». Celle-ci débute en Amérique du Sud avec les Incas, et l’on donne pour date -1100. Ensuite on passe à l’Égypte pour -1070, aux Assyriens en -1000, et ainsi de suite. J’en fus déconcerté : l’Inde n’y figurait pas !? S’il doit y avoir une réponse à cette chronologie singulière, je ne l’ai pas trouvée. (Je vous dis pas la réponse…)

Chronologie biaisée. Exposition sur la Chine. Où est l'Inde ?

Témoignage d’un étudiant

L’histoire de l'Inde semble fascinante mais je sais vraiment très peu de choses à son sujet. Je n’y avais jamais pensé auparavant, mais je me demande maintenant pourquoi la matière n'a jamais été enseignée en classe d'histoire quand j’étais au lycée ? Nous avons couvert l’histoire de la Californie, l’histoire américaine, l’histoire européenne, l’histoire de l'Asie de l'Est (qui se composait de l'histoire chinoise et japonaise) et l'histoire des Amériques avant 1492. Jamais nous n’avons consacré une seule journée à l'histoire indienne ... Je me demande la raison pour laquelle son étude n’est pas au programme ?

Cet émerveillement pour l’horreur…
Personnellement, pour ce qui est de la Chine, je m’inquiète toujours du jugement de celui qui la cite comme modèle de civilisation. Et ils sont nombreux. Dans un passé récent, ils portaient sa politique aux nues. Je veux bien reconnaître qu’elle fut un grand empire et qu’il y eut des rois qui firent la promotion des arts, des lettres et des sciences. Ainsi ils découvrirent la poudre à canon et la boussole. N'étaient-ils les détenteurs du secret de la fabrication de la soie ? N'ont-ils pas inventé le papier et l'imprimerie ? Au XIVième siècle, seulement, l'Italie et l'Allemagne se mettront à frabriquer le papier. C'est dire ! Un siècle plus tard, l'Allemand Gutenberg met au point une imprimerie qui va révolutionner l'écriture et la lecture en Europe.

Mais je retiens surtout la barbarie et la haine pour les autres religions, comme le bouddhisme.

Extrait * : « En effet l’histoire chinoise dont nous ne pouvons recueillir ici que quelques traits épars nous fait connaître qu’à l'époque de la chute de la dynastie des Liang l’empereur de la partie du nord de la Chine appelée Tchéou fit brûler tous les temples et les idoles des bonzes. Alors il y avait une réaction contre les envahissements successifs des prêtres bouddhiques. On verra encore se renouveler ces grandes exécutions politiques qui ont un caractère si imposant sinon si barbare et qui ébranlent si profondément les populations. »

* (Description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire. Auteur J-P. Guillaume Pauthier.)

Parenthèse : On est autour du cinquième siècle mais cela annonce déjà l’ère maoïste… Qui d’ailleurs a eu ses admirateurs français acharnés, intellectuels de surcroît !

Les murs de la honte

Pour ce qui est de l’exposition sur la Chine au Musée des Beaux Arts de Montréal, le défunt empereur que les visiteurs venaient admirer était Qin Shi Huang. Il gouverna la Chine d’une main de fer -c’est dire cruellement- entre 246 et 210 avant notre ère. Le peuple ne représentait rien pour lui. Un tel tyran ne cherche qu’à le contrôler pour mieux assoir sa puissance et en jouir comme un Dieu. Considéré le père de la Grande Muraille de Chine*, Qin Shi Huangil standardisa l'écriture, la langue, la monnaie, les poids et les mesures, comme tout bon dictateur sait s’y prendre.  ( Des murailles, faut-il ajouter entre parenthèses, les dirigeants chinois en ont toujours construites. ) Le caractère funeste de Qin Shi Huang est de notoriété publique : en deux mots, il était abominable et démoniaque. Pourtant on célèbre dans les musées des grandes métropoles, sans complexe, avec tambours et trompettes, ses prouesses. Une quantité effroyable de gens ont été massacrés pour construire sa tombe et des milliers de soldats et d’animaux en terre cuite y ont été ensevelis avec sa dépouille, par caprice mégalomane, mais les visiteurs qui affluaient en grand nombre à l’exposition et dont les médias louèrent de concert l’événement, étaient tout ouïs à l’écoute de son règne macabre ; ils restaient bouche-bée devant tant de faste et de beauté artistique…

* Qin Shi Huang fit construire la Grande Muraille et coupa son pays du reste du monde. Aujourd’hui, quand on construit un mur, on s’époumone à dénoncer l’injustice…

Berlin :

Israël :

 

Mexique:

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Ali Benmakhlouf et la Chine

Akbar et la maison de Dieu

Après cette diatribe sur la Chine, peut-être mal balancée trouveront certains lecteurs, je rajouterai pour expliquer ce ressentiment, que dans le milieu des années 70, en Inde, un couple -un homme et une femme- pouvait se promener n’importe où à la tombée de la nuit sans crainte de se faire agresser. Ce fut mon expérience. Mais les endroits que l’on savait fréquentés par des communistes, maoïstes ou naxalites, devaient à tout prix être évités de peur de le payer gravement par des violences. Je laisse ces deux clichés pour témoignage -ne dit-on pas qu’une image vaut mille mots ?- et je passe à un sujet plus positif.

Akbar fit construire un lieu l’Ibâdat-Khâna, littéralement la maison de Dieu,Gardant à l’esprit que je critique le fait que l’auteur du livre Pourquoi lire les philosophes arabes, Ali Benmakhlouf, n’ait pas mentionné l’Inde comme une source significative de connaissances épistémologiques, je veux en profiter pour vous parler de cet empereur moghol qu’était Akbar et qui a gouverné l’Inde entre 1542 et 1605. Il s’est distingué de ses prédécesseurs par sa tolérance et son ouverture d’esprit envers les religions. Car, contrairement à l’habitude de ces derniers, il ne se comporta pas comme un barbare en détruisant les temples et ne chercha pas à soumettre les Hindous à l’islam. Il avait fait sien en toute âme et conscience le fameux aphorisme coranique «en religion point de contrainte».

Bien qu’illettré, Akbar fit construire un lieu l’Ibâdat-Khâna, littéralement la maison de Dieu, où se réunissaient les érudits de toutes les confessions pour disputer et exposer librement leurs doctrines et leur foi. Il présidait à ses assemblées et insistait souvent, durant les débats sur le fait que « la religion ne consistait pas à répéter la profession de foi (kalimâ), à se faire circoncire et à prier de manière ostensible, mais plutôt à dominer ses désirs et passions tels que la colère, le désir charnel, l’envie, etc. » Selon lui, il était nécessaire qu’une religion, pour être bonne, eût une saine influence sur les fidèles, hommes comme femmes, et il donnait en exemple l’hindouisme. Il avouait, qu’autrefois il avait approuvé les conversions forcées comme conformes à la Tradition mais assurait que maintenant, il avait reconnu que c’était là une erreur « car seule est profitable une croyance adoptée avec raison. »

Il fit traduire le Mahabharata en persan, ainsi que les Évangiles. Ce qu'on disait de ces derniers l'impressionnait beaucoup. Il avait développé pour les écrits bibliques un grand respect. Lorsque les jésuites lui firent don d'une copie, il la prit avec délicatesse entre ses mains, l'embrassa et la plaça sur sa tête. S'étant un jour montré très désireux d'assister à une messe, explique-t-on dans l'Akbar-nâma, les jésuites acceptèrent de le recevoir dans leur chapelle et de dire l'office devant lui. Mais après la cérémonie, l'un des prêtres lui ayant demandé son impression, Akbar avait fait la moue. « Vous avez mangé et bu, dit-il, mais vous ne m'avez pas invité. »

Akbar, chrétiens, musulmans et hindous

Jean-François Revel, livre: la connaissance inutileJean-François Revel, dans La connaissance inutile, commençait ainsi : « la première de toutes les forces qui mènent le monde est le mensonge. » Ce qui est tout à fait approprié pour conclure cette critique. Je disais dans l’introduction que le livre de Benmakhlouf m’avait plu. Je l’ai trouvé facile à lire et j’ai pris plaisir à mieux connaitre ou revisiter ces philosophes. Par leur intermédiaire, l’auteur nous rappelle ce que nous devons aux Arabo-musulmans du point de vue épistémologique. Mais Benmakhlouf m’a également déçu. Parce qu’il a occulté une partie de la vérité. Ce faisant, il a adopté les manières de ceux qu’ils critiquent ; il leur reprochait d’avoir négligé les philosophes arabes et gardé sous le boisseau l’influence que leurs connaissances ont eu sur l’Europe.* En cela on peut dire que les philosophes qu’ils présentent, tout comme lui-même, ont beaucoup de traits en commun avec les Européens ; ils se ressemblent dans leur façon de penser. N’ont-ils pas les mêmes maîtres, les Grecs ? L’auteur m’a déçu parce qu’il a fait une sélection politique de l’épistémologie. « On comprend ainsi la part contingente certes mais stratégiques d’Aristote », écrit-il. Le mimant, il a choisi de ne pas nous parler de l’Inde, postulant que le hasard, ou le chaos déterministe, lorsqu’il est canalisé, fait bien les choses. Et donc il a favorisé « une tradition au dépens de beaucoup d’autres. » En cela, il suit sur les pas d'Ibn Khaldun qu’il cite : « Les sciences qui sont arrivées jusqu’à nous proviennent d’une seule nation, la Grèce. [---] Nous ne connaissons rien des autres nations. » Pourquoi ce mensonge aussi gros que le nez d’un alcoolique au milieu du visage ? Tous les gens cultivés savent que les Arabes ont pillé matériellement et spirituellement l’Inde.
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* Ibn Khaldûn : « Le plan humain est atteint à partir du monde des singes, où se rencontrent sagacité et perception, mais qui n’est pas encore arrivé au stade de la réflexion et de la pensée. A ce point de vue, le premier niveau humain vient après le monde des singes : notre observation s’arrête là. »

Avec ma belle-mèreDernièrement, j’ai visité ma belle-mère durant mes vacances et je défendais le point de vue que beaucoup de nos connaisses viennent de l’Inde. Je prenais pour exemple les nombres qui ne sont pas arabes comme on le prétend, mais hindous. Elle écarquilla les yeux et me désapprouva. Selon elle, il était de notoriété publique que les Arabes avaient inventé les nombres et le zéro. Comme nous n’avions pas accès à l’Internet, elle se leva et alla chercher le Petit Robert (1994) dans la bibliothèque. Elle me lit la définition : Zéro n.m. -1485 ; empr., pour remplacer l’a. fr. cifre « zéro », puis « chiffre », à it. zero, d’ab. zefiro, transcription de l’ar. sifr « vide ; zéro » ; cf. chiffre. Puis se succèdent de nombreux exemples sur son emploi mais plus rien sur son origine. Elle convient que l’on s’attendrait à une étymologie mieux formulée mais on ne pouvait pas se tromper, le mot « Inde » ne figurait nulle part. Elle retourna alors à sa bibliothèque et revint avec un grand volume du Larousse beaucoup plus ancien. Là, également, aucune mention de l’Inde. Tout de même, les dictionnaires ne pouvaient pas se tromper ! Mais son gendre, oui, surtout qu’elle me savait singulier et d’une culture on ne peut plus marginale.

 À 85 ans, avec les dictionnaires derrière elle pour la conforter dans ses idées, on n’allait pas lui en faire accroire ! Déjà que lorsqu’elle a appris que les chiffres de 0 à 9 n’était pas une création française, du moins européennes, mais arabes, ça lui a fait tout drôle. Et maintenant son gendre lui disait que le zéro ne vient pas des arabes mais de l’Inde, et qu’en plus les dictionnaires et tous les intellectuels, philosophes, mathématiciens, ingénieurs, politiciens et architectes se seraient trompés tous à la fois !? Ça sentait la conspiration à plein nez et ce n’était pas son affaire.

Le zéro ne vient pas des Arabes mais des Hindous

 

Mais quiconque aujourd’hui s’en donne la peine peut aller sur la Toile et se rendre compte que le zéro et les nombres viennent bien de l’Inde.

FIN

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