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Publié par Laziz

C'est par ces quelques lignes que je commence la nouvelle année 2016.

Le monde des Religion-poésie-Abd Malik« De la brièveté de la vie » est ici un article dans Le monde des religions* où Abd Al Malik explique son parcours d'artiste-philosophe et constate qu’au final, au niveau spirituel, pour lui, un athée et un religieux, ne se distinguent pas, c’est kif kif.

J'avais déjà écrit à ce propos, c.à.d quand le religieux et l'athée vont main dans la main. Je comprends mieux maintenant l'engouement des internautes pour la foi en cette nouvelle spiritualité profane.

Il fut un temps où la pensée religieuse se distinguait clairement de celle de l'athéisme, on ne mélangeait pas les deux. Â tort ou à raison aujourd'hui les artistes mettent en scène une nouvelle manière de voir le monde : par le rap et l'art on dit tout et son contraire : s'enraciner en se déracinant. Avec Al Malik la vie est presque belle quand on est chanceux.

Dans cet article on apprend tout de go que « ses potes sont morts d’overdose, du sida ou assassinés. » Mais, grâce à sa mère congolaise et chrétienne, qui va à l’église qu’il vente ou qu’il neige, il choisit la musique, les livres, la poésie et finalement la religion, l’islam, pour échapper au destin misérable de sa cité, Neuhof, en Alsace si j’en crois Google.

Cigogne-Strasbourg-poésie-MalekCependant, Malik ne sort pas du néant culturel d’une cité. (Néant… néant… néant… Oui, je sais, le néant n’existe pas, c’est une façon de parler, pour poétiser, pour slamer… Ah, si il existe ? Bon, ça ne change rien à mon propos. Je faisais cette allusion sarcastique par rapport au vide du célèbre scientifique catho qu’était Blaise Pascal, ayant lu sur ce fil, quelques instants plus tôt, des internautes à l’esprit tourné scientifiquement qui glosaient sur le néant…)

En islam on sait que le hasard n’existe pas. Si Malik, comme il dit, a pu se choisir de nouveaux amis, c’est que son karma l’y destinait. (Je souligne. Ces amis, faut-il préciser encore, du moins ceux à qui il fait référence dans ce papier, ne sont pas des êtres de chairs et d’os, mais virtuels.) Un jour, à l’école, « un collège d’excellente réputation » où il y accède grâce à son bon niveau intellectuel et à une bourse, l’enseignante fait traduire à la classe quelques lignes d’un poème latin de Sénèque, De Brevitate Vitae.

C’est pour lui le choc : « Ma curiosité mise en éveil, je me précipite à la maison pour consulter la bibliothèque familiale. Pauvre en biens matériels, notre appartement du Neuhof était riche en ouvrages laissés par un père érudit rentré au Congo. [---] Et si Sénèque n’est pas à la maison, je cours à la bibliothèque municipale. » C'est ce qu'il appelle « être dans l'instant présent. » Nous allons voir ce que signifie cette expression à la mode.

C’est à ce moment-là, à partir de sa visite à la bibliothèque, qu’Abd Al Malik choisit sa bande de nouveaux copains, une brochette d’écrivains qui n’existent que dans les livres. Inspiré donc par le mysticisme islamique que lui a inculqué un maître soufi marocain, « dans une période de grand désarroi intérieur », il découvre maintenant Camus, Épictète, Rimbaud, Orwell, Fanon, Sénèque, Césaire, Alain, Alex Haley : « une sorte d’amitié est née. Ils sont devenus mes potes ».

Abd Malek choisit sa bande de nouveaux copains, une brochette d’écrivains qui n’existent que dans les livres

« L’essentiel », comme lui a inculqué sa mère, quand lui et ses frères sont devenus musulmans vers l’âge de 17 ans, « l’essentiel est de croire et d’aimer son prochain. »

Peu importe si les auteurs qu’il lit soient athées ou croyants, ce qui est essentiel pour lui, c’est la dimension « spirituelle ».

L’amour transcende toutes les barrières, toutes les dénominations, tous les préjugés. C’est-y pas beau ça, un tel amour ? Oui, il faut le dire et le souligner. Mais il faut aussi se demander jusqu’à quel point il existe, il est pratiqué ? Ou est-ce simplement de la poésie ou une utopie qui coupe les coins ronds, comme une conception de l’amour dont tout le monde parle mais que peu appliquent dans la vie de tous les jours, tels cet homme ou cette femme qui ne peuvent concevoir d’être mariés ou conjoints de fait, comme on dit, toute leur vie, avec la même personne, puisqu’après deux ans de vie commune ils sont sur le point de se haïr ad vitam eternam ? En d’autres mots, on peut dire, au moment où je rédige ces lignes, que ce n’est un amour au présent que dans l’imagination, d’où mon exclamation : « il parle en poète radical engagé ! »

L’athée et le religieux peuvent aller main dans la main s’ils sont spirituels; c’est pour ainsi dire la conclusion de notre poète et rappeur dont les fans disent de lui qu’il est le Rimbaud de notre temps...

(Je connais à peine ce poète qui a le vent dans les voiles, mais si la comparaison tient debout, je le plains, surtout sa mère. Qui voudrait que son fils ressemble à Rimbaud ? Je place une vidéo en fin de texte pour ceux qui voudraient apprécier son talent, indéniable.)

« Camus, dit-il, ne se réclame pas d’un Dieu. Il est pourtant un être éminemment spirituel. C’est en ce sens que je peux dire que Sénèque, Camus ou Rimbaud sont juifs, chrétiens, comme ils sont musulmans. Celui qui sépare la spiritualité de la religion est condamné à s’opposer à celui qui ne croit pas comme lui. »

Décidément, il parle en poète radical engagé ! Parce qu’un philosophe intègre aurait dans ce cas défini ce qu’il entend par « spirituel ». Il aurait conclu à son tour qu’il y a plusieurs dispositions à la spiritualité, partant -une spiritualité athée et une spiritualité religieuse. Et pourquoi pas une spiritualité animale ! Les éléphants ont bien des cimetières qu'ils visitent régulièrement... (Les humains, entend-on dire fréquemment, sont des animaux…)

En tout cas, le philosophe aurait cherché à mettre les points sur les i. Ne sont-ils pas éternellement condamnés à s’opposer ? Les monothéistes personnalisent le Divin, pourrait-on dire. C’est le contraire pour les athées. Ils ne veulent pas en tenir compte, de ce Divin. Ils n’acceptent pas l’idée d’un dieu quelconque.

Bouddha et l'athéisme, avec Abd Malik : poésie Pour ce qui est d’une spiritualité religieuse, on comprend sans peine la signification. Pourquoi, en effet, séparer le spirituel du religieux ? On ne comprend pas, cependant, l’autre partie de la proposition qui sonne comme un oxymore mais qui est simplement un contre-sens : la spiritualité athée ?

Il est vrai que les temps changent; le sens des mots également. Aujourd’hui on peut lire des livres d’athées dont le sujet porte exclusivement sur l’âme. Une âme, bien évidemment déchue de son état originel, immortelle et éternelle, une âme devenue divisible à souhait et aussi matérielle que l’objet dont elle constitue métaphoriquement le cœur, comme l’âme d’une voiture ou de son stylo.

Alors que je lisais cet article à des amis, on me rétorqua que le bouddhisme, athée par définition, est malgré tout une doctrine spirituelle. Il est vrai que le bouddhisme est particulier; c’est pourquoi on le désigne souvent, et à raison, comme une religion, dans le sens traditionnel qu’on donne à ce mot. À la base, le bouddhisme, c’est du yoga. Rien d’autre. Et, la preuve, le yoga peut être pratiqué par les athées, si on veut et si on fait fi de la dimension spirituelle... Cela ressort de ce que les Grecs appelaient déjà : de la gymnastique.

 
Dany Laferrière et la poésie d'Abd MalikLe mysticisme peut être athée, on le concéde. Mais dès que l’on parle de réincarnation, de Bodhisattvas ou d’un autre monde après la mort, cela n’a plus rien à voir avec les soi-disant conceptions spirituelles d’un Camus, d’un athée. C’est plutôt jouer avec les mots; c’est les tordre et les étirer, les faire raisonner en diapason avec une audience qui a payé pour les entendre, pour boire à satiété l’instant présent, sonore, comme un élixir qui soulage momentanément la détresse existentielle. Mots minés de sens retourné et figuré, mots volés et violés dirait Jean Paulhan*, cet art du sophisme est devenu la substance du poète.

Car la poésie d’aujourd’hui n’échappe pas à cette désolation de la science du langage; quand ça ne cadre plus, on repart à zéro : on change le masque, le costume, l’habillage et on burine les mots pour les rendre démocratiques, consensuels : on passe alors du christianisme à l’islam, au bouddhisme ou à l’athéisme. L’erreur est un marchepied vers le succès (et non vers la perfection, car on ne s’exprime plus ainsi.) Tout est un, il n’y a pas de bien sans mal; l’un ne va pas sans l’autre. À bien slamer, dans la tradition d’un Baudelaire ou d’un Rimbaud, on s’exaltera à réciter que le mal est intrinsèque au bien, qu’il lui est indispensable.

Abd Malik ne dira pas ses quatre vérités à l’audience, il ne slamera pas mon refrain :
« Peuple du mensonge
Je m’adresse à vous
Vos maîtres sont des pilleurs
Je vous dénonce ! »

Il ne pousse pas sa révolte jusque là. On ne mord pas la main qui nous nourrit. Mais il tient à préciser, sursaut monothéiste constitutionnel, pour qu’au moins une chose soit claire : « Je n’accepte pas qu’on dise que le soufisme est la dimension spirituelle de l’islam. L’islam est religion et spiritualité. [---] Elles sont inséparables. La maladie de notre temps est de vouloir les séparer. » Dont acte : pas de secte. Pas de séparation. Pas de différence. Pas de maladie. Voilà un programme sain, Dieu reconnaîtra les siens !

« Je n’accepte pas qu’on dise que le soufisme est la dimension spirituelle de l’islam. L’islam est religion et spiritualité. [---] Elles sont inséparables. La maladie de notre temps est de vouloir les séparer. »

C’est ce que lui a enseigné le Grec Sénèque : le pratique et l’utile ; « il n’existe qu’un seul temps sur lequel nous ayons prise, c’est l’instant. [---] J’écoute Sénèque et j’essaye de devenir le fils de l’instant. » L’instant, c’est du temps : pas pour tourner en rond -mais pour aller de l’avant, pas le cyclique mais celui qui file comme une flèche, qui sort du néant et qui va, telle une force métaphysique, spirituelle, insensée, droit en avant…

Régis Fayaette-Mikano, le vrai nom d’Abd Al Malik, vit dorénavant dans l’instant présent. Voici donc quelqu’un qui a décidé de vivre les pieds sur terre et qui le fait savoir à son public ! Original, non ? (Sourire.) Mais il lit des enseignements qui datent de deux mille ans : « Quand Sénèque s’adresse à Paulinus ou à Lucilius, c’est à moi qu’il parle. »

C’était un sourire, bien sûr qu’il n’y a rien d’original à proclamer son désir de vivre dans le présent. Vivre dans le présent est une tautologie. Il n’y a rien d’original non plus de se dire athée et religieux, c’est commun de nos jours, une banalité. C’est in.


* Fév. 2015
** Les Fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les lettres

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