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Publié par Laziz

Chaitanya Mahaprabhu et Sarvabhauma, le grand prêtre de Puri (Orissa)

Le temple de Jagannath à Puri en OrissaJe raconte ci-dessous, en résumé, un incident inspiré de la vie de Sri Krishna-Chaitanya (1486-1534) qui se déroula entre lui et le grand prêtre du temple de Puri, Sarvabhauma. Cela se passe tout juste après la fin d’un débat sur les écrits du Bhagavad-Purana et qui dura sept jours. Il eut lieu sur l’instance de Sarvabhauma qui désirait de tout son cœur rectifier la conduite de ce jeune sannyase plein de qualités et très prometteur mais qui, selon lui, flirtait avec un sentimentalisme de mauvais aloi : il trouvait que les chants et les danses auxquels s’adonnait son protégé n'allaient pas de pair avec une vie spirituelle sérieuse et élevée. Pour se faire, il décida de l’instruire.

Les événements de la vie de Chaitanya ont été abondamment décrits par d’immenses érudits et renonçants du 16ième siècle, en l’occurrence les six goswamis de Vrindavan et plus particulièrement le biographe officiel de Sri Chaitanya, Krishna Das Kaviraj. Celui-ci a écrit le célèbre et imposant Chaitanya-charitamrita. À propos de ce devoir d’écriture, dont il fut pressé de s’atteler rapidement à cause de son grand âge, il disait ceci : « Je suis maintenant devenu très vieux et je souffre de divers handicaps. Pendant l’écriture, mes mains tremblent, ma mémoire et défaillante, je vois mal et j’entends avec beaucoup de peine. Cependant j'écris pour vous, ce qui est en soi une grande merveille. » Cette biographie fut très populaire au début du XVIIième siècle au Bengale. Elle fut traduite en anglais dans les années 70 par AC. Bhaktivedanta Swami Prabupada* en dix-sept volumes.

* Pour en lire plus à son sujet :

 

Les six goswamis de Vrindavan

Une remise en question
Le monde s’écroule autour de Sarvabhauma, le prêtre en chef du temple de Jagannath Puri. Le poids de sa longue existence lui pèse ; une douleur lui lacère le dos. Il réalise soudain la dangereuse proximité avec la mort. Ce faisant, il soliloque : « Mon heure serait-elle venue ? Si je devais mourir maintenant, ne serait-ce pas mieux pour moi, car comment pourrais-je supporter l’affront que vient de m’infliger ce jeune renonçant ? Si cette joute c’était produite au début ou même au milieu de ma carrière, alors que je ne faisais qu’affermir ma foi et explorer les différents systèmes de philosophie, cela aurait été supportable, j’aurais pu m’ajuster et refaire ma vie. Mais à mon âge, alors que je suis fixé dans mon salut et que j’ai érigé mon existence sur des principes philosophiques que je jugeais inébranlables, voilà ce que ce jeune sannyasi, qui pourrait être mon disciple, vient détruire tout mon prestige et mes convictions. Plus encore, il compromettait le repos éternel de mon âme. » Quel naufrage!

Il y a aussi autre chose qui le perturbe au point de lui nouer les entrailles et meurtrir sa dignité. Selon la coutume, lors d’un tournoi philosophique, le perdant accepte son rival comme son guru ; par conséquent il adopte sa théorie et ses principes… Pour le pauvre homme  c’en  est trop ! Il quitte son siège, les yeux hagards, et se dirige vers ses appartements, marmonnant. L’assemblée qui s’est levée en même temps que lui, indécise, s’écarte au fur et à mesure qu’il avance, la mine patibulaire.

Chaitanya Mahaprabhu et Sarvabhauma, le grand prêtre de Puri (Orissa)Il demeure toute la journée enfermée dans la pénombre de sa chambre, les fenêtres closes. Pendant des heures il reste là, assis, la tête entre les mains, incapable de faire le point. Les courtes scènes de sa vie lui reviennent comme des flashs : il se revoit enfant, étudiant, puis donnant des conférences devant des milliers de personnes. Il revoit toutes les étapes qui ont contribué à l’édification de sa respectable position. Cette cuisante défaite le torture ; omniprésente, elle l’éprouve dans chaque atome de son corps et le poursuit jusque dans les limbes de sa conscience. Le visage glabre de Chaitanya, avec ses yeux innocents et intransigeants à la fois, le hante. Il s’est levé à plusieurs reprises pour fuir l’image, mais chaque fois il retombe aussitôt sur sa chaise et se perd dans un lacis de pensées.

Plus tard, lorsque sa femme vient le voir, il est étonné d’apprendre que la nuit est déjà tombée, qu’il n’a rien mangé et a négligé ses rituels du soir. Il la renvoie en l’assurant qu’il va remplir ses devoirs et se coucher. Mais il n’en fait rien et retombe à nouveau dans sa torpeur. Il ressasse les événements, son cauchemar, et c’est dans ce désarroi insondable qu’une transformation miraculeuse s’opère en lui ; l’implacable réalité ayant eu raison de son orgueil. C’étant complètement remis aux mains de la destinée, et grâce à cette attitude, il commence à jauger à leurs justes valeurs les qualités supérieures de Chaitanya : « En fait, admet-il, ses explications sur le Bhagavatam sont on ne peut plus perspicaces et sublimes, seule ma vanité se refusait à le reconnaître. »

Dorénavant, puisqu’il a tout perdu et qu’il est dans sa nature, grâce à Dieu, d’être préoccupé par la réalisation de soi, il voit en Chaitanya non pas un être ordinaire, mais le but de tout cheminement spirituel; peut-être est-il Dieu, comme on ne cesse de lui répéter ?! Il se rappelle alors l’attitude de son beau-frère ou la foule qui se pressait sur son sillage qualifiant Chaitanya de manifestation divine. Les dires de Gopinath, son neveu prennent une autre importance dorénavant. Pour une raison ou une autre, il n’avait jamais arrêté son attention sur ces versets. Pourtant, et cela est bizarre, il sait qu’ils existent. Il lui faudra les étudier de plus près.

Transformation spirituelle
Il ne se rend pas compte non plus que la nuit achève et c’est un tambourinement sur la porte qui le sort de ses méditations. Chaitanya entre, portant un plateau de nourriture. La douleur qui l’accablait alors s’évanouit. L’arrivée de Chaitanya s’apparente à la douceur des rayons de la lune après une éprouvante journée de grande chaleur. « Ce n’est pas un mortel, se surprend-il à penser. Il est bel et bien une incarnation venue de l’au-delà. » Sans plus tergiverser, il se prosterne à ses pieds mais Chaitanya s’empresse de le relever : « Je vous en prie, lui dit-il, ne me mettez pas dans l’embarras. Vous êtes bien plus âgé que moi pour que j’accepte vos hommages. Tenez, asseyons-nous et dégustons cette nourriture sacrée que je ramène du temple de Jagannath. »

Prasadam-nourriture sacrée du temple de Jagannath. Orissa

Sarvabhauma, qui en d’autres circonstances aurait refusé, vu qu’il ne consomme jamais rien avant d’avoir terminé ses devoirs religieux du matin, et surtout sans s’être au préalable lavé la bouche, les mains et les pieds après la nuit, considère la simplicité et la bonté de son visiteur. Il esquisse un sourire et lui dit : « la nourriture sacrée ne doit jamais être refusée et doit toujours être honorée aussitôt servie, peu importe les conditions, qu’elle soit froide, sèche ou déjà entamée par quelqu’un d’autre.»

Chaitanya est très content de l’entendre parler ainsi. Ce changement d’attitude le soulage. Pendant qu’ils mangent, il savoure en même temps le plaisir d’avoir gagné à sa cause ce grand homme.

Krishna-Chaitanya avec six brasAprès le repas, l’euphorie gagne soudainement Sarvabhauma : une vision le transporte hors du temps et de l’espace, dans une ambiance saturée d’émotions doucereuses. Il baigne dans la transcendance. Il ne peut plus prononcer une seule parole et a perdu le fil de ses pensées : il vient d’entrevoir, l’espace d’un instant, une incroyable apparition. Au moment où il avalait sa dernière bouchée de nourriture, alors que Chaitanya lui souriait, il avait remarqué quelque chose d’étrange… Ce n’était plus le même sourire, ni non plus ces yeux profonds qu’il avait remarqués pour la première fois lorsque Chaitanya le défia au septième jour de son discours : à présent, une puissante aura se dégageait de lui. Sidéré, n’en croyant pas ses yeux, il eut un moment de recul. Mais l’enchantement s’était poursuivi, c’était toute la physionomie du corps de Chaitanya qui se modifiait ! Il voyait apparaître d’autres bras et des mains qui portaient des articles tels que la fleur de lotus, l’arc, le disque et la masse. Non, il n’avait pas rêvé ! Il s’agissait bien du seigneur Vishnou… Chaitanya n’est nul autre que Sri Vishnou ! A peine en est-il arrivé à cette conclusion que la forme change à nouveau. Cette fois-ci, il saisit l’occasion inespérée pour contempler de tout son saoul les traits merveilleux de Krishna qui se tient debout dans une position chère à ses dévots : c’est-à-dire courbée en trois endroits de son corps et jouant de la flûte. Son sourire ensorceleur se prolonge jusqu’à la commissure de ses yeux pareils au lotus, et sa complexion, d’un bleu sombre, ressemble à un nuage chargé de pluie au moment de la mousson.


Dans la maison de Sarvabhauma. Peint sur le mur, il est assis et regarde
sur l'autre mur la forme à six bras de Chaitanya
.

 

Sarvabhauma réalise son erreur, sa négligence et son manque de maturité spirituelle. Heureusement pour lui, Krishna est prêt à le bénir d’une grâce incommensurable. Il ne sait comment ni pourquoi, mais Dieu, Jagannath, est là, en face de lui, sous les traits ordinaires d’un jeune dévot. Sans perdre une seconde de plus, il se jette aux pieds de Sri Chaitanya qu’il agrippe de toutes ses forces. Dans cette position, il improvise de nombreux versets à sa gloire : « Permettez-moi de prendre refuge en Dieu, Sri Krishna, la Personne suprême et originelle, descendu en ce monde, sous la forme de Sri Krishna Chaitanya Mahaprabhu, pour nous enseigner le vrai savoir, son service dévotieux et le détachement de tout ce qui ne nous conduit pas directement à Lui. Il est venue ici-bas parce qu’il est un océan de générosité. Je m’abandonne à ses pieds pareils au lotus… »

Satisfait de sa dévotion, Chaitanya le relève et tous deux se mettent à chanter et à danser. Pris dans un tourbillon de sentiments extatiques, ils s’embrassent et pleurent de joie. Dans leur emportement, ils ne s’aperçoivent pas de la venue de Gopinath, le neveu de Sarvabhauma, qui, d’abord éberlué de trouver son beau-frère en train de chanter les noms de Krishna, tout comme les « fous » qu’il avait l’habitude de railler, comprend que Chaitanya lui a accordé sa miséricorde immotivée.

Au centre, Chaitanya en train de danser aux sons des instruments et des chants, une pratique appelée kirtane

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Et plus encore ...

Chaitanya et Nitaï en train de danser aux sons des chants et des instruments de musique, ce que l'on appelle un kirtaneChaitanya et Nitaï en train de danser

"Parmi les très nombreuses personnalités qui ont illustré l'histoire du krishnaïsme, celle de Chaitanya doit retenir spécialement notre attention." Olivier Lacombe

 

Chaitanya (prononcer : tchaïtanya, 1485-1534) ou Krishna- Chaitanya est né au Bengale, dans le Nord-Est de l’Inde, dans une ville du nom de Navadvipa, située sur le bord du Gange.

"Sri Krishna-Chaitanya est l'un des personnages les plus intéressants de l'histoire de la philosophie et de la mystique krishnaïte. Sa personnalité ne connut pas d'équivalent et son charisme atteignit des proportions défiant toute description." Dr. K. Goswami, co-auteur de Krishna, l'Amant divin

 

Krishna, l'Amant divin-livre

 

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Chaitanya, un saint bengali du XVI siècleChaitanya, un saint bengali du XVI siècle-livre-Robert Sailley« La vie et la personnalité de Chaitanya offrent un grand intérêt, à la fois psychologique, religieux et historique...
Ce célèbre mystique hindou, un des plus grands de tous les temps, a exercé une énorme influence... Il suscite une ferveur passionnée et les adeptes viennent à lui de toutes parts. Un mouvement religieux, dont l'importance est capitale, se crée spontannément autour de sa personne. Ce mouvement s'étend rapidement durant le 16 ͤ siècle dans le nord-est, avant de toucher d'autres régions. Grâce à lui, l'hindousime se renforce au regard de l'Islam conquérant et dominateur. » Robert Sailley

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