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Publié par Laziz

« En voyant ces cinq fils gracieux sur cette charmante montagne boisée, Pandu sentait revivre la vigueur de ses propres bras. Un jour, à la saison du printemps qui fleurit les bois et trouble les créatures, le roi se promenait avec son épouse dans la forêt. »*

Pandu ne peut se permettre d’avoir des relations sexuelles avec une femme, jamais, sous peine de mourir immédiatement. C’est pour cette raison d’ailleurs que ses cinq fils ont été conçus par des dieux avec chacune de ses deux femmes, et non pas avec lui. Mais un homme, qui plus est, entouré de jolies femmes, en un lieu propice au plaisir de l’amour, peut-il vraiment rester insensible longtemps ? On verra que non, car même les plus déterminés d’entre les hommes ne peuvent résister à la passion amoureuse dans ces circonstances.  

Ce que l’on devine arriva. Un jour que Madri, ravissante et dans la fleur de l’âge, venait vers lui en un lieu solitaire, dans un vêtement à travers lequel le soleil, en contre-jour, donnait à voir les lignes du corps, Pandu fut soudain saisi d’une vive envie de l’aimer. Tremblante et consciente du feu qu’elle venait d’allumer malgré elle en embrasant ses sens, la reine tenta de le repousser de toutes ses forces alors qu’il courait à sa perte.  Elle le priait de revenir à lui mais le roi restait sourd à ses avertissements. Son désir irrésistible lui fit oublier la malédiction, celle-là même qui l’avait poussé à renoncer à son palais et à se retirer dans les bois. Par cet acte interdit, le plus grand roi de la Terre mit fin à son existence dans les bras de sa femme.

Pandu et sa femme Madri, quelques instants avant sa mort

Mariages et enfantements anormaux 

Pandu était le plus jeune frère de Dhritarastra et l'aîné de Vidura. À la conception de ces trois personnalités, leur père commun, Vyasa, l'auteur du Mahabharata (faut-il le rappeler), annonça que le plus grand serait aveugle de naissance, le deuxième affligé d'un teint pâle, et le troisième eut un traitement différent ; il fut gratifié d’« homme le plus intelligent du monde », il sera un sage et un excellent conseiller du roi, son grand frère.

Comme Bhisma avait renoncé au trône pour plaire à son père Santanu et fait vœu de célibat, des années plus tard, quand celui-ci décéda, il mit à la place son fils encore enfant, Vichitravirya. Il était pour Vyasa un très jeune frère, parce qu'ils avaient en commun la même mère, Satyavati. Avant qu'elle ne marie Maharaj Santanu, Satyavati avait eu une relation sexuelle avec Parasurama, le destructeur des ksatriyas. De cette union naquit Vyasa. Quant à Santanu et Satyavati ils eurent deux fils : Chitrangada et Vichitravirya.

Vyasa, Dhritarastra, Pandu et ViduraLe premier mourut aux mains d'un gandharva* et le second était stérile. Bhisma et sa mère Satyavati s’arrangèrent par conséquent pour que son fils brahmana, Vyasa, conçoive des enfants à la place du roi dans le sein de ses deux femmes, Ambika et Ambalika, deux sœurs que Bhisma avait kidnappées* pour les offrir à Vichitravirya. Il deviendra leur mari et ainsi assurera la succession de la dynastie des Kuru.

*En fait, il avait kidnappé trois sœurs, mais l'une d'elles, Amba, était déjà en amour avec quelqu'un, par conséquent le roi la fit retourner chez elle. J'en parle plus longuement sur mon blog, ici :

Tout cela se passe il y a environ 5000 ans, quand Krishna vient au monde, à Mathura. C’est la charnière de deux âges, le nôtre, le Kali-yuaga et le précédent, le dvapara-yuga. Dans ce dernier les gens par exemple, au lieu de vivre 100 ans comme nous, disons… vivent mille ans, disons…

Généalogie à partir de VyasaVyasa, pour le dire abruptement, n’était pas beau à voir et ne sentait pas bon, c’était un ascète aux sévères pratiques qui vivait dans la forêt. Il fit peur aux femmes. Quelle abnégation, quel sacrifice que d’entrer en contact si intime avec une personne aussi repoussante ! Vyasa avait prévenu sa mère : il acceptait mais à condition que les deux femmes se préparent spirituellement pendant un an à le recevoir, il ne s’agissait pas de considérer ce devoir à la légère, comme une occasion de débauche.

La première, Ambika, ferma les yeux à la vue effrayante du renonçant entrant dans la chambre. Elle les garda ainsi tout le long de l’acte. Lorsque Vyasa quitta la pièce la déception se lisait sur son visage et il déclara à sa mère que le nouveau-né sera aveugle. Quel coup dur pour elle !

Un an après l’enfant naquit effectivement aveugle. Satyavati était plus que déçue, car un roi ne peut être aveugle quand tout un pays dépend de lui. Elle se concentra et pensa de nouveau à son fils, selon la règle établie entre eux. Vyasa apparut immédiatement et demanda la raison de cette convocation. Elle désirait un fils capable de gouverner dignement un royaume et qui ne soit pas frappé d’infirmité. Pour ce faire elle avait réussi à convaincre son autre bru d’enfanter en s’accouplant avec Vyasa. Mais au moment voulu, quand il se présenta, elle eut si peur qu’elle en devint livide et rigide. À cause de cela, il prédit que l’enfant aurait le teint pâle (Pandu veut dire pâle). Satyavati, la belle-mère, n’était évidemment pas heureuse de la nouvelle. Plus tard, elle retourna voir Ambalika pour qu’elle se prête de nouveau à l’exercice, avec plus d’entrain, insista-t-elle, car après tout ce sera son enfant et la destinée du royaume reposait sur ses épaules. Finalement elle accepta mais eut recours à un stratagème : elle réussit à persuader une de ses belles servantes de se faire passer pour elle. Maquillée, décorée, parfumée et habillée pour l’occasion, quand Vyasa entra dans la pièce elle alla à sa rencontre et le mit à son aise par sa gentillesse et ses bonnes manières. Elle se donna au sage avec sensualité et respect, dans les règles de l’art. Vyasa avait bien compris le jeu pour lui cacher la vérité, mais cette fois il ne prit pas la mouche. Au contraire, il aima tant l’attitude de la servante qu’il lui promit que sa condition sociale serait désormais autre et que le fils qu’elle mettrait au monde sera le meilleur des hommes. De cette union naquit Vidura, mais il ne pourra pas prétendre à la succession royale, à cause de sa mère shudra.

*Les gandarvas sont des êtres célestes et les maris des apsaras. Experts dans le chant et la danse, ils sont également des combattants redoutables.

Note. On voit à partir de cet exemple du Mahabharata, qu’un shudra, un individu de la classe inférieure de la société, en la personne de Vidura, peut devenir le meilleur des hommes.

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* Le Mahabharata vol.1, Traduction de Jean-Michel Péterfalvi

Généalogie des Pandava

Santanu et ses deux femmes

Vidura, un dieu fait homme

« Il reste que une renaissance comme shudra est une ces menaces que l’on fait
peser sur l’homme des hautes castes qui ne s’acquitterait pas de tous ses devoirs. »

Madeleine Biardeau

Vous l’aurez compris maintenant, ces humains ne sont pas des hommes et des femmes ordinaires, ils s’apparentent davantage à des demi-dieux, mais ils n’en sont pas à proprement parlé puisqu’ils sont nés de père et de mère en chair et en os ; par contre les Pandava, comme nous le verrons, sont bel et bien des demi-dieux. Mais avant de continuer ce récit, il n’est pas inutile de rappeler plus spécifiquement l’identité des uns et des autres en les replaçant dans un contexte plus vaste. Pour ce faire, raconter la raison pour laquelle Vidura, « l’homme le plus intelligent », a pris naissance sur terre est tout à fait indiqué.

Autrefois, en d’autres temps et autres lieux, des criminels en fuite pénétrèrent dans l’ermitage du sage Mandavya alors qu’il se trouvait en pleine méditation. Profitant de ce moment ils se cachèrent chez lui à son insu : personne n’oserait soupçonner un paisible rishi de complicité. Mais cela ne se passa pas comme ils l’espéraient. Quand les soldats arrivèrent sur les lieux, ils s’adressèrent au sage pour savoir s’il avait vu récemment des individus dans les parages, mais il ne répondit pas. Bien qu’il fut conscient, et des voleurs qui s’étaient introduits chez lui et des questions que lui posait le capitaine, il ne pouvait pas interrompre sa pratique de yoga pour ces contingences. Devant ce silence, les hommes armés descendirent de cheval et fouillèrent les lieux. Ils trouvèrent les coupables et emportèrent le brahmana avec eux. Tous furent jugés à mort par le roi, et le brahmana empalé comme les autres. Mais comme il ne mourait pas, malgré le fer bien enfoncé dans le corps et l’atroce souffrance, après plusieurs jours les gardiens allèrent rapporter les faits au roi. Celui-ci consulta immédiatement ses ministres et prit conscience de l’horreur dont il était responsable. Il se rendit sans tarder sur les lieux et implora le pardon du sage. Comment une telle aberration avait-t-elle pu se produire, comment avait-il pu autoriser un tel crime ? Mandavya était un sage et un yogi exceptionnel. Compatissant à la confusion qui submergeait le roi, il le pardonna et le rassura. Car en son for intérieur, ce malheur le concernant ne pouvait provenir que de lui-même, lui seul en était responsable. Le roi et ses serviteurs n’agissaient qu’en tant qu’instruments du destin.

Libéré et soigné Mandavya retourna à ses méditations et pendant de nombreuses années il s’adonna à un ascétisme sévère. Ses pénitences et ses mérites furent si grands qu’il réussit à pénétrer des domaines de l’esprit inatteignables même pour de nombreux yogis. Le jour où son temps arriva, il quitta son corps et se rendit au royaume des morts. Là, il aperçut Dharmaraja (Yama) sur un trône en or et en profita pour lui demander la raison de ce terrible châtiment. Quelle faute avait-il commise ? Il avait beau chercher il ne trouvait pas. Le dieu lui apprit qu’enfant il avait transpercé un insecte avec une brindille. Le brahmana n’en revenait pas... Comment pouvait-il le punir pour une faute commise quand il était encore enfant ?!  Pis, pourquoi cette faute n’a-t-elle pas été purifiée par des années d’abnégation de soi et de pénitence !? Qui plus est, en tant que juge en chef de la justice, il a permis qu’on transperce un brahmana d’une lance !? Puisqu'il est le dieu de la mort, il est parfaitement au courant que le meurtre d’un brahmana est le pire des crimes. Pour ce manque de discrimination, il condamna Yamaraj à prendre naissance sur Terre dans le sein d’une shudrani. Il ajouta qu’à partir de ce jour aucun enfant de moins de douze ans ne pourra subir une condamnation pour un crime quelconque.

Yama, le dieu de la mort, châtie Mandavya pour avoir transpercé une fourmie d'une brindille.

C’est ainsi que le Mahabharata raconte la vie de Vidura, le dieu de la mort devenu homme. Adulte, il fut dans sa nouvelle vie un grand conseiller dans les affaires de l’État et du dharma. Doté d’une sagesse appréciée de tous -ce que nous aurons l’occasion de vérifier souvent-, il était le joyau des Kuru. Mais, à la différence de Bhisma par exemple, il restera toujours impartial et indépendant du pouvoir ; il adorait ses neveux, les cinq Pandava, d’autant plus qu’ils étaient orphelins et par conséquent il cherchera toujours à assurer leur bien-être et leur protection.

Nous avons donc tenté d’éclaircir les liens qui unissaient ces personnages de la dynastie des Kuru dans le contexte ad hoc et métaphysique qui donna naissance aux cinq Pandava, les fils de Pandu.

Ce dernier était un être aux qualités remarquables. C’est lui qui sera le roi puisque son frère aîné était aveugle et Vidura de basse extraction. Bhisma s’occupa de leur éducation comme s’ils étaient ses propres enfants et sans faire de différence entre les trois. Dhritarastra était un homme de la force de mille éléphants (comme le sera son fils, Duryodhane, et Bhima le Pandava); Pandu n’avait pas son pareil pour tirer à l’arc et il était un combattant formidable. Il amassa de nombreuses richesses en faisant la guerre à ses ennemis et conquit d’immenses territoires.

Un jour, alors qu’il était à la chasse, il tua un cerf qui était en fait un sage. Lui et sa femme avaient pris ces corps d’animaux pour mieux s’adonner au jeu de l’amour. Avant de mourir le sage lui lança une malédiction : Il perdra aussi sa vie lorsqu’il fera l’amour à une femme. (Je raconte cette histoire ici : Pandu et la mort du cerf et du sage.)

Le parcours de Pandu ans les Himalayas

Le parcours de Pandu dans les Himalayas et le lieu où il vécut,
dans la forêt de Chaitraratha, près du lake Indradyumna.

À la suite de ce malheur, Pandu décida d’abandonner son royaume et tous ses biens pour se retirer dans la forêt et y vivre en reclus comme un sâdhu. Mais Kunti et Madri ne virent pas les choses ainsi ; elles lui rappelèrent péremptoirement qu’il n’est pas interdit, ni impossible ou incompatible pour un renonçant de mener une vie d’absorption spirituelle tout en vivant avec ses épouses, du moment que celles-ci sont sérieuses et déterminées à suivre cette voie. Il est parfaitement possible que le mari et la femme mettent fin ensemble au cycle des morts et des renaissances et atteignent le Paradis. Elles le mirent cependant en garde : s’il ne les écoutait pas, s’il ne les prenait pas au sérieux, elles mettraient fin à leurs jours. Pandu accepta et tous les trois partirent dans la forêt rejoindre les ermites.

Il pratiqua des austérités et le yoga au point de devenir aussi puissant qu’un brahmarshi*, c’est-à-dire un « voyant » du même ordre que les grands sages tels les Sapta-rishis, et cela malgré qu’il fut kshatriya de naissance. Comme eux il était capable de comprendre les principes subtils et spirituels qui tissent la trame du monde matériel. Les sages qui vivaient dans cette forêt en avaient fait leur protégé tant ils l’aimaient.

* En d’autres mots, le sannyasse n’est pas nécessaire, le stage du vanaprastha (le renoncement d’un homme à la vie sociale mais en compagnie de sa femme) pouvant aussi conduire aux plus hautes perfections.
* Tout comme le roi Vishvamitra qui est devenu un puissant brahmana.

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Pandu, empêché de suivre les sages

 « La destinée ne peut se réaliser qu’en vertu
des règles appropriées au temps. »

Pandu

Un jour, alors que ces sages exceptionnels qui vivaient dans les Himalayas se préparaient à se rendre dans le royaume céleste de Brahma, Pandu manifesta son désir de se joindre à eux. Mais les sages le retinrent, ils l’avertirent que le voyage dans ces montagnes serait fatal pour ses deux femmes sans peur et sans reproche : « Il y a là-haut des régions désertiques et couvertes de neige abondante accessibles aux seuls rishis et au siddhas*. Elles ne survivraient pas à l’expérience. »

Pandu vit dans les Himalays

À ces mots, Pandu perdit toute son assurance et sa joie. Ayant abandonné son royaume, ses richesses et le confort du palais, il avait néanmoins trouvé un asile dans la forêt auprès de ces sages dont il partageait le mode de vie et avec lesquels il était au diapason.  Amoureuses et dévotes, ses femmes s’accordaient à son caractère et le suivaient avec un enthousiasme toujours renouvelé. Comment pourrait-il les délaisser ? Sa vie n’était donc qu’une suite de malédictions dont l’enfer serait le but ? Il ne pouvait accompagner les sages jusqu’au royaume céleste ce qui lui assurerait la délivrance et il lui était impossible d’avoir des enfants sans lesquels sa vie future deviendrait un cauchemar. À quoi donc rimait ce destin cruel ? « J’ai fait tout ce que je devais accomplir pour plaire aux dieux par l’offrande de sacrifices ; j’ai contenté les sages par ma conduite en les servant ; j’ai pratiqué des austérités, la méditation et l’étude des Védas, mais voilà que je suis dans une impasse. Ô grands sages, la destinée ne peut se réaliser qu’en vertu des règles appropriées au temps.¹ Parce que je n’ai pas rempli mes obligations envers mes ancêtres en procréant un fils qui continuera la lignée, je ne peux à présent me rendre avec vous dans le monde des dieux. Je vous en prie, ô sages, ne me laissez pas sans secours, vous avez le pouvoir de transformer mon malheureux destin en me gratifiant de votre miséricorde. Considérez ma demande : comme le roi Vichitravirya, le fils de ma grand-mère Satyavati, ne pouvait pas obtenir de progéniture, elle pria Sri Vyasa d’enfanter ses femmes. C’est ainsi, comme vous le savez, que moi et mes frères sommes venus au monde. »

C’est ainsi que lui aussi devait s’y prendre, lui répondirent les sages. Ce faisant, il aura des fils merveilleux. Il ne devrait pas s’inquiéter outre mesure et se préparer dans le dessein de les concevoir.

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Histoires de femmes

Pandu et Kunti

Pandu s’entretint immédiatement avec Kunti et lui demanda de trouver quelqu’un de son rang digne de concevoir un enfant. Mais celle-ci fut choquée par son zèle et lui témoigna son mécontentement : jamais elle ne se laisserait enlacer par un autre homme que lui. Pandu lui assura qu’il n’y avait aucun mal à cela puisqu’il s’agissait d’une situation d’urgence. Les sages ne lui avaient-ils pas conseillé cette conduite ? Et pour la convaincre il raconta une histoire appropriée à son cas.

Il y avait une fois un ksatriya du nom de Saradandayana dont la fille avait reçu de son mari l’instruction d’enfanter par l’intermédiaire d’un autre homme. Suivant son ordre elle prit un bain et partit à la recherche d’un géniteur qui voudrait bien assumer cette responsabilité. Arrivée à une intersection de routes elle attendit qu’un tel individu passe par là. Peu de temps après un brahmana aux grands mérites arriva et, l’ayant écoutée, il accepta de satisfaire son désir. Trois enfants sont nés de cette union.

Ma chère Kunti, ce n’est pas une requête à la légère que je te fais là mais il en va de notre salut que tu y répondes favorablement. Considère cette situation cruciale et prends les dispositions nécessaires.

Kunti n’était pas une femme facile à plier, elle répondit avec fermeté : « Non, je ne suis pas d’accord avec cette manière de voir les choses ! À bien chercher, on trouve toujours chaussure à son pied mais cet exemple ne sied pas au mari que j’aime et que je respecte pour sa piété et sa force de caractère. Je sais parfaitement que tu possèdes en toi le pouvoir de surmonter n’importe quelle infortune pouvant nous frapper. Écoute plutôt cette histoire que je trouve bien mieux adaptée aux circonstances.

Le roi Vyushitasva de la dynastie des Puru (qui deviendra les Kuru) organisa un sacrifice prestigieux auquel assistèrent personnellement les dieux et les rishis célestes et pendant lequel ces derniers burent à satiété le nectar divin qui leur fut offert. Rassasiés et heureux, ils décidèrent de s’occuper eux-mêmes de la cérémonie du sacrifice (les dieux n’en font pas), ce qui fit de Vyushitasva un être extrêmement puissant et supérieur. Grâce à ces avantages et puisqu’il était déterminé à offrir des sacrifices toujours plus somptueux aux dieux, tel l’asvamedha-yajna, il gagna une renommée universelle et son pouvoir devint quasiment sans limite. Mais il avait un défaut qui lui fut fatal : il était amoureux fou de sa femme et passait beaucoup de son temps dans ses bras. Son goût pour les plaisirs sexuels était si excessif qu’il attrapa une grave maladie, la tuberculose, et en mourut très peu de temps après. Bhadra, sa femme, n’avait pas eu d’enfant et face à cette malédiction qui lui tombait dessus sans crier gare, elle ne put l’accepter ce sort ; elle ne permit pas qu’on la sépare de son défunt mari. Jour et nuit elle pleurait encore et encore, accrochée à sa dépouille et l’implorant de lui revenir. Ce qu’il fit !

Une fois, alors que dans son excitation elle agrippait son cadavre et le secouait comme pour le réveiller, elle entendit une voix : c’était celle de son mari qui l’appelait à se calmer et lui promettait de l’aider à passer ce mauvais cap. Sans hésiter elle lui fit remarquer qu’elle était veuve dorénavant et qu’elle n’avait pas d’homme pour la protéger. Elle voulait un garçon, sinon sa vie ne serait plus qu’empoisonnement. Il lui répondit de ne pas s’inquiéter, la huitième ou quatorzième nuit de la lune, quand elle sera dans son lit, il viendra et lui fera un enfant. Comme il l’avait promis, il vint à elle et elle eut sept garçons.

Voilà, mon cher Pandu, ce que j’attends de toi. Je te connais, je sais que par tes mérites tu es ô combien capable de ce genre de miracle. Le procédé est bien plus honorable que de me pousser à trouver… »

Pandu instruit sa femme Kunti

Pandu connaissait cette histoire, tous les diffuseurs des Puranas la racontaient. Vyushitasva était un homme hors du commun, il était si vertueux et bon que les êtres célestes le considéraient comme leur égal. Mais Pandu connaissait bien sa femme aussi, il savait qu’elle ne se soumettrait pas si facilement à cette délicate conduite. Évidemment qu’il était capable de miracles, il ne le contesta pas, mais il ne voulait pas y avoir recours. «Les temps ont changé, lui dit-il, car autrefois les mœurs n’étaient pas aussi contraignantes pour les femmes. Elles pouvaient faire ce que bon leur semblait, aller où elles voulaient et avoir autant de plaisir qu’elles désiraient. Elles n’étaient pas confinées au foyer et n’avaient pas d’obligation envers un seul homme.

Cette liberté n’était pas considéré comme un péché, tout comme on trouvait cette conduite naturelle chez les oiseaux et les animaux. En ces temps anciens c’était usuel en termes de moralité et les grands rishis n’avaient rien à redire à ce propos. Même encore aujourd’hui on retrouve cette manière de vivre chez les Kuru du Nord. Kunti, je te le répète, cette idée de garder la femme cantonnée sur sa propriété est relativement récente, tu ne devrais pas te faire du souci avec ces règles modernes qui sont exigées pour le commun des mortels. Il faut agir selon les temps et circonstances. »

J’intercale dans ce récit ma réflexion sur les femmes basée sur la suite des propos tenus entre Pandu et son épouse, et cela afin d’éviter de l’altérer par mes considérations personnelles. Mais, en réalité, je m’applique à paraphraser Vyasa et les personnages qu’il met en scène. Ainsi je serai plus à l’aise pour faire ressortir l’originalité et l’excentricité de cette conduite dans un pays, l’Inde, où la femme était -et l’est toujours- considérée par l’opinion publique et séculière comme un sujet soumis à la main mise du patriarcat, comme on dit. En tout cas, là-bas ces histoires génèrent énormément de discussions et enflamment les esprits.

Ce faisant, je tiens à souligner l’importance que j’accorde à rester fidèle au Mahabharata en me collant à ce que je le lis et non à l’interpréter à travers le filtre de la morale et de mes préjugés. Quand je traduits ces histoires de l’anglais, souvent très ancien, je ne m’efforce pas de les faire entrer dans une logique préconçue et moulées à nos conceptions contemporaines. Ce défaut, s’il en est, je l’envisagerai par la suite peut-être, quand je ne trouverai pas de réponse et que j’en aurai besoin d’une, mais ce sera inconsciemment, car ce n’est pas mon genre. Si tel était le cas, l’honnêteté intellectuelle commanderait de le mentionner. Il importe avant tout de reproduire tel quel ce que j’ai lu en évitant mes propres commentaires.*

Les femmes dans les temps védiques

Les activités et les traditions de ces époques très, très, anciennes, reprises par les Puranas, ne correspondent pas à notre expérience de l’humain et de la société, il n’y a pas photo. L’écorce d’un arbre ne colle pas à celle d’un autre. Mais ce qui m’inspire avant tout dans ces récits et ce qui m’encourage à les reproduire, c’est la capacité mentale exceptionnelle et libérale dont les aryens se servaient pour décrire les us et coutumes de leurs ancêtres, dépassant de beaucoup l’idée que l’on cultive, nous, les modernes, de cette civilisation antique. Et je ne parle pas ici de leur imagination créatrice concernant notamment la technologie et les sciences !

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* Ceci est valable pour tous mes textes. J’ai appris ce principe en lisant la Bhagavad-gita traduite par A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupada dont le sous-titre est : Telle qu'elle est. Pour donner un exemple trivial, je disais plus haut que le roi avait été emporté par la tuberculose à cause de ses activités sexuelles. Je ne savais pas que l’on pouvait attraper cette maladie de cette façon, d’autant plus que je venais d’écouter à la radio le scientifique Philippe Kourilsky qui disait le matin même où j’écris ces lignes : « Madame de Beaumont attrape la tuberculose par hasard. Personne ne pouvait prédire qu’elle allait attraper la tuberculose. » (C’est moi qui souligne.) Il est passé à l’émission Les Nouveaux chemins de la connaissance sur France culture ; l’animatrice l’a interviewé pour son livre Le jeu du hasard et de la complexité.

Note additionnelle : Ce n’est pas parce que l’on ne peut pas prédire une chose que lorsqu’elle arrive c’est par hasard.
Pour en lire plus : Pandu et la mort du cerf et du sage
Et lire aussi dans Yudhistir et le test final : l'enfer, le texte intitulé : Le secret de Kunti : Karna, l'enfant abandonné
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