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Publié par Laziz

La Bhagavad-gita résuméeLa Bhagavad-gita débute par une question d’un monarque aveugle à son fidèle conseiller. Il s’enquiert de la situation de son armée et de ses fils sur le point d’en découdre avec celle des Pandava, leurs ennemis. Dans cette armée, Krishna y joue le double rôle d’instructeur et de conducteur du char d’Arjuna. Il a néanmoins promis de ne pas se battre.

Comme l’indique le titre de cet enseignement spirituel, Le chant du Bienheureux*, Krishna est Dieu et c’est ainsi qu’il a toujours été perçu et adoré par la majorité des Hindous depuis 5000 ans. Il a toutefois une apparence humaine et se conduit comme un homme, exceptionnel mais tout à fait humain. Cela a naturellement des conséquences : Arjuna étant son bon ami, la familiarité le conduit à oublier son intégrale identité divine. Il en va de même pour tous ceux qui le fréquentent intimement, sa famille et ses amis par exemple. Cette illusion est créée par sa yoga-maya, une puissante énergie qui autorise ce genre d’échanges basés sur l’amour, la bhakti. Il y aura toujours, en ce bas monde, des gens qui ne supporteront pas ou ne reconnaîtront pas sa stature de personne suprême et qui chercheront à lui nuire. Cette malveillance ne concerne pas, cependant, la multitude des guerriers réunis ici, sur le champ de bataille de Kurukshetra, car la polémique qui a engendré cette guerre n'a rien à voir avec Krishna, du moins pas directement. En outre, les soldats, dans le camp opposé, sont rassurés de sa neutralité puisqu’il ne prendra pas les armes.

Tout est prêt pour démarrer les hostilités quand Arjuna demande à Krishna de conduire son « char entre les deux armées afin que je puisse voir qui est sur les lignes, qui désire combattre, qui je devrais affronter. » Ce faisant, il se produit une transformation radicale chez Arjuna : il constate qu’il va devoir se battre et tuer des personnes pour lesquelles il a une grande estime, et même des membres de sa famille. Il dit : « Cher Krishna, de voir ainsi les miens, devant moi en lignes belliqueuses, je tremble de tous mes membres et sens ma bouche se dessécher. » Arjuna pose alors son arc et décide de ne pas commettre ces violences. « Ô Krishna, si aveuglés par la convoitise, ces hommes ne voient pas le mal à détruire leur famille, nulle faute à se quereller avec leurs amis, pourquoi nous, qui voyons le péché, devrions-nous agir de même ? » Et il donne ainsi de nombreux arguments pacifistes et emprunts de compassion.

C’est sur ce doute amer qu’Arjuna termine le premier des dix-huit chapitres de la Bhagavad-gita.

* Gita, signifie le chant et Bhagavad, Bhagavan, Dieu.

Réflexion

Ce qui frappe en premier lieu à lire la Bhagavad-gita, c’est l’idée et le comportement inédits d’un Dieu, en chair et en os, pour ainsi dire, vivant parmi les hommes et se conduisant à leur image. C’est inattendu et impensable mais original et curieux. Le défi que cette nouvelle situation pose à nos esprits habitués à la transcendance absolue est véritable : car, à notre entendement, Dieu est dépourvu de bouche, d’yeux ou d’oreilles. Et de forme, par conséquent. La Bhagavad-gita nous permet de découvrir une autre manière d’appréhender ces idées spirituelles. Plus loin, à sa lecture, il sera à maintes fois question de l’intrigante personnalité de Krishna.

Krishna et Arjuna dans le Mahabharata

Nous pouvons aussi noter cette particularité concernant ce Dieu : il n’est pas, comme dans le monothéisme, le chef des armées, prêt à soumettre les infidèles. Ici, Krishna ne s’engage pas dans le combat, il reste neutre.

Fait encore plus surprenant, il devient le serviteur de son serviteur en acceptant le rôle de conducteur de char d’Arjuna. Et sa participation ne sera que verbale. (À remarquer, qu'un conducteur de char était considéré, selon les classes sociales, inférieur à celle de guerrier.)

Il y a 5000 ans en Inde, les circonstances n’étaient pas les mêmes que celles d’aujourd’hui. La Bhagavad-gita était avant tout un enseignement direct destiné à Arjuna, un guerrier. La métaphysique à l’œuvre durant cette bataille n’a pas grand-chose à voir avec ce que nous vivons et connaissons aujourd’hui en termes de savoir et de rapport avec les autres. Son auteur, cependant, Vyasa, avant de mettre par écrit le Mahabharata dont fait partie la Bhagavad-gita, avait tenu à dire l’importance de cette démarche littéraire, tout à fait nouvelle pour l’époque. Antérieurement, les enseignements se transmettaient par l’oral et étaient réservés aux hautes classes. L’écriture devenait un art nouveau qui permettait à tout le peuple d’accéder à l’enseignement spirituel. C’est un changement de paradigme, la fin d’une époque et le début d’une autre, le kali-yuga.

La Bhagavad-gita permet de comprendre cet autre monde disparu, tout en offrant de l’interpréter dans le cadre moderne de la civilisation actuelle. On pourrait, par analogie, comparer la situation d’Arjuna à la nôtre, toute proportion gardée. Le monde et la société seraient alors un champ de bataille dans lesquels l’adulte novice, sortant de l’adolescence, veut s’y jeter corps et âme pour les changer et les rendre meilleurs. Puis, face à l’énormité de la tâche -trouver un travail, se marier, élever des enfants, éviter les nombreux pièges qui s’accumulent sur son parcours, etc.- il se décourage et baisse les bras : il refuse de combattre.

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Chapitre 2  l'âme

Krishna instruit Arjuna-Bhagavad-gitaArjuna a invoqué de sérieuses raisons pour ne par combattre, tel le déséquilibre social causé par la guerre du fait que les hommes morts laissent leurs familles sans protection, conduisant de la sorte le pays au chaos, etc.

Ce chapitre débute ainsi : « Voyant la profonde tristesse et la grande compassion d’Arjuna, dont les yeux sont baignés de larmes, Krishna lui dit : Comment une telle souillure a-t-elle pu s’emparer de toi ? Ces plaintes dégradantes sont tout à fait indignes d’un homme éveillé aux valeurs de la vie. Chasse cette faiblesse de ton cœur et relève-toi. »

Non convaincu, Arjuna répond : « Plutôt mendier que jouir des plaisirs de ce monde s'il faut tuer de si nobles âmes. Même cupides, ils sont encore mes maîtres; leur mort entacherait de sang notre victoire. Je ne sais s'il est plus juste de les vaincre ou d'être par eux vaincus. La mort de mes cousins (les fils de Dhritarastra, le monarque aveugle) en ligne devant nous, m’ôterait le goût de vivre.
La défaillance, continue-t-il, m'a fait perdre tout mon sang-froid; je ne vois plus où est mon devoir. Indique-moi clairement la voie juste. Je suis à présent ton disciple et m'en remets à toi; éclaire-moi, je t'en prie. »

Ceci dit, Arjuna se remet entre les mains de Krishna et l’implore de lui donner la compréhension nécessaire pour commettre ces actes répréhensibles. C’est à partir de là que commence véritablement l’enseignement spirituel de la Bhagavad-gita. Dorénavant, Arjuna ne se comportera plus en ami avec Krishna, comme ce fut le cas jusqu’ici (la Bhagavad-gita,  étant  le point d 'orgue du Mahabharata, n'est cependant qu'un épisode), mais en disciple disposé à être illuminé par son maître. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une explication détaillée est donnée sur la réincarnation.

« Le Seigneur bienheureux dit : Bien que tu tiennes de savants discours, tu t'affliges sans raison, ni les vivants, ni les morts, le sage ne les pleure.
Jamais ne fut le temps où nous n'existions, moi, toi et tous ces rois; et jamais aucun de nous ne cessera d'être.
A l'instant de la mort, l'âme prend un nouveau corps, aussi naturellement qu'elle est passée, dans le précédent, de l'enfance à la jeunesse, puis à la vieillesse. Ce changement ne trouble pas qui a conscience de sa nature spirituelle.

Éphémères, joies et peines, comme étés et hivers, vont et viennent, ô Arjuna. Elles ne sont dues qu'à la rencontre des sens avec la matière et il faut apprendre à les tolérer, sans en être affecté.
Celui que n'affectent ni les joies ni les peines, qui, en toutes circonstances, demeure serein et résolu, celui-là est digne de la libération.
Les maîtres de la vérité ont conclu à l'éternité du réel et à l'impermanence de l'illusoire, et ce, après avoir étudié leur nature respective.
Sache que ne peut être anéanti ce qui pénètre le corps tout entier. Nul ne peut détruire l'âme impérissable.
L'âme est indestructible, éternelle et sans mesure; seuls les corps matériels qu'elle emprunte sont sujets à la destruction. Fort de ce savoir, Arjuna, engage le combat.

Ignorant celui qui croit que l'âme peut tuer ou être tuée; le sage, lui, sait bien qu'elle ne tue ni ne meurt.
L'âme ne connaît ni la naissance ni la mort. Vivante, elle ne cessera jamais d'être. Non née, immortelle, originelle, éternelle, elle n'eut jamais de commencement, et jamais n'aura de fin. Elle ne meurt pas avec le corps.
Comment celui qui sait l'âme non née, immuable, éternelle et indestructible, pourrait-il tuer ou faire tuer?

Réincarnation, Krishna dans la Bhagavad-gita instruit Arjuna sur l'âme

A l'instant de la mort, l'âme revêt un corps nouveau, l'ancien devenu inutile, de même qu'on se défait de vêtements usés pour en revêtir de neufs.
Aucune arme ne peut fendre l'âme, ni le feu la brûler; l'eau ne peut la mouiller, ni le vent la dessécher.
L'âme est indivisible et insoluble; le feu ne l'atteint pas, elle ne peut être desséchée. Elle est immortelle et éternelle, omniprésente, inaltérable et fixe.
Il est dit de l'âme qu'elle est invisible, inconcevable et immuable. La sachant cela, tu ne devrais pas te lamenter sur le corps.
Et même si tu crois l'âme sans fin reprise par la naissance et la mort, tu n'as nulle raison de t'affliger, ô Arjuna aux-bras-puissants.
La mort est certaine pour qui naît, et certaine la naissance pour qui meurt. Puisqu'il faut accomplir ton devoir, tu ne devrais pas t'apitoyer ainsi.
Toutes choses créées sont, à l'origine, non manifestées; elles se manifestent dans leur état transitoire, et une fois dissoutes, se retrouvent non manifestées. A quoi bon s'en attrister, ô Arjuna?
Certains voient l'âme, et c'est pour eux une étonnante merveille; ainsi également d'autres en parlent-ils et d'autres encore en entendent-ils parler. Il en est cependant qui, même après en avoir entendu parler, ne peuvent la concevoir.
Celui qui siège dans le corps est éternel, il ne peut jamais être tué. Tu n'as donc à pleurer personne.
Tu connais, de plus, tes devoirs de ksatriya: ils t'enjoignent de combattre selon les principes de la religion (dharma); tu ne peux donc hésiter.

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Chapitre 3 : agir sans agir

Krishna instruit ArjunaCe chapitre commence avec l’expression du doute d’Arjuna, en rapport avec la parole de Krishna. Pour le dépasser, des instructions claires sont requises. Mais Arjuna est trop abattu moralement par le projet qui se dresse devant lui et avoue humblement sa confusion. Il dit : « Si tu tiens la voie de l'intelligence pour supérieur à celle de l'action, pourquoi m'inciter à cette horrible bataille? Mon intelligence se trouble devant tes instructions équivoques. Indique-moi de façon décisive, je t'en prie, la meilleure voie. »

Arjuna et son frère aîné, Yudhistir, n’ont jamais voulu de cette guerre, ils ont tout entrepris durant des années pour l’éviter. Ils étaient prêts à renoncer au pouvoir légitime de la royauté si on leur avait donné simplement un village en retour, une énorme concession pour des kshatriyas. Jusqu’à présent, lui et ses frères avaient choisi de vivre en exil dans la forêt, par égards à la famille et pour éviter les conflits. Toutes les personnalités et les sages du moment ėtaient d’avis que cette conduite était pour l’instant la plus sensée à adopter. Il était naturel alors qu’Arjuna résiste à l’incitation de Krishna à combattre les gens qu’il aime, d’où le doute qui demande à être levé avant son engagement total. En outre, Krishna a précédemment préconisé la maitrise des sens par le yoga et la raison (buddhi), c’est-à-dire de renoncer aux fruits de ses actes, s’affranchir des désirs, ne pas se laisser affecter par les souffrances inhérentes à la vie, ou de rétracter ses sens comme le fait une tortue. Sinon nous exposons notre vulnérabilité à la convoitise et à la colère. La guerre est une épreuve terrible et Arjuna ne veut pas s’y engager à la légère.

On ne doit certes pas interpréter la confusion d’Arjuna comme issue de l’ignorance. Arjuna n’est pas un être ordinaire, il est l’ami éternel de Krishna et ils voyagent toujours ensemble durant leurs déplacements en quelques univers du monde matériel. Tous deux sont venus ici-bas sur terre pour accomplir une mission.
« Assume donc ta tâche, lui enjoint Krishna vers le milieu de ce chapitre, ne serait-ce que pour l'édification du peuple. » Arjuna a raison de discuter puisque l’humanité de cette stratégie militaire lui échappe, mais il doit, recommande Krishna, à l’aide de la raison, vaincre les doutes et ne pas se désister de son devoir. Si le doute persiste, il minera sa volonté et il sera incapable alors de surmonter les difficultés. « Quoi que fasse un grand homme, dit Krishna, la masse des gens marche toujours sur ses traces; le monde entier suit la norme qu'il établit par son exemple. »

Même lui, Krishna, descend régulièrement, au cours des âges, en ce monde et agit. « Car, si je n'agissais pas, tous les hommes suivraient certes la voie qu'ainsi j'aurais tracée et les univers sombreraient dans la désolation. » S’il ne donnait pas l’exemple, la confusion serait totale et le chaos s’ensuivrait.

Bref, à la question d’Arjuna, Krishna lui répond que le renoncement seul ne suffit pas, l’action est inévitable, mais elle doit être accomplie en bonne intelligence.

Qu’est-ce qu’une bonne intelligence ? Comprendre, comme nous l’avons déjà expliqué dans le chapitre deux, que les êtres vivants sont sous l’influence de la nature matérielle, les trois gunas. Ce sont eux qui le poussent à agir. Krishna le réaffirme ici. Il faut se libérer de leur emprise, du moins des plus mauvais impacts que causent l’ignorance et la passion; ils dégradent. Il faut privilégier la vertu, qui élève. L’inculte, par exemple, ne sait pas ou ne veut pas savoir, que rien n’est absolument gratuit en ce monde. Partant, il pille les ressources et saccage la planète. Krishna dit textuellement que c’est un voleur, stena, qui profite, bhunkte (verset 12). Il ne vient jamais spontanément à l’esprit d’un tel individu de remercier la terre, le ciel ou le soleil pour les bienfaits qu’ils lui accordent. « Car l’action, dit Krishna, il convient de l’offrir en sacrifice. Satisfaits, les dieux à leur tour, combleront les hommes, et de ces échanges mutuels naîtra pour tous la prospérité. »

Depuis des milliers d’années en Inde, dans les temples, les prêtres (santah) servent des mets succulents à la divinité, des mets dans la vertu. Les vaishnaves, les dévots de Vishnou ou de Krishna, ne mangent pas de viande, parce que ces déités sont strictement végétariennes. Les arbres, les légumes et les fleurs sont des êtres vivants, les tuer pour le plaisir gustatif ou ne serait-ce que par nécessité, pour calmer la faim, sans rituel, prière, mantra, respect ou sans excuse, est un péché et génère du mauvais karma, individuel et collectif.

Nourriture sacrée offertes à Dieu

Voilà la bonne intelligence. « Les sens prévalent sur la matière inerte, explique Krishna, mais supérieur aux sens est le mental, et l'intelligence surpasse le mental. Encore plus élevée que l'intelligence, cependant, est l'âme. Te sachant ainsi au-delà des sens, du mental et de l'intelligence matériels, maîtrise ta nature inférieure par le savoir spirituel et conquiers cet ennemi insatiable, la concupiscence. Comme je l'ai déjà expliqué, deux sortes d'hommes réalisent la Vérité absolue. Certains l'approchent au moyen de l'empirisme ou de la spéculation philosophique, (jnana), d'autres en agissant dans un esprit de dévotion. »

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Chapitre 4

Nous savons maintenant qu’Arjuna est rongé par le doute. D'autan que par familiarité avec Krishna, son ami de toujours, une amnésie récurrente lui fait oublier la nature spirituelle de celui-ci : il est Dieu, suprême et éternel, aham brahmasmi. À la différence de Krishna, les humains ne peuvent se rappeler leurs vies antérieures. Dieu n’est limité par aucune loi de la nature, sinon il ne serait pas Dieu. Il est celui qui crée les lois, tout comme il est celui qui crée le système social des quatre classes.

Ce savoir -le contenu de la Bhagavad-gita- n’est pas une primeur, car Krishna l’a déjà enseignée au dieu du soleil, Vivasvan, il y a des millions d’années auparavant. C’est sur cette information que débute ce quatrième chapitre. Krishna n'est pas un être ordinaire. En comprenant sa nature spirituelle, l'être humain comprend également la sienne, et sa relation intime avec Dieu. Pour permettre cette réalisation, il descend en ce monde. Et il fit de même en maintes autres occasions sous la forme d’Avatars tels que Rama, Vamana, Narasimha, Matsya, Kurma, etc. « Chaque fois, dit-il, qu'en quelque endroit de l'univers, la spiritualité voit un déclin, et que s'élève l'irréligion, je descends en personne. D'âge en âge, j’apparais afin de délivrer mes dévots, d'anéantir les mécréants et de rétablir les principes de la spiritualité. » Ce savoir n’est pas une nouveauté pour les participants à la culture védique mais il l’est pour une grande partie de l’humanité, particulièrement aujourd’hui. Pour elle, Dieu n’est pas une personne, cet aspect est impossible et irrecevable à son entendement.

Avatar de Vishnou-Krishna dans la Bhagavad-gita

Avec le temps, ce savoir s’est partiellement perdu mais il est indispensable pour les êtres humains d’avoir accès à l’essentiel et ainsi d'être connectés à cette source. C’est la raison de sa présence ici-bas. Car en découvrant la nature véritable de Krishna et les détails de ses manifestations sur terre, ou ailleurs dans l’Univers, tels que les sages et les Puranas ont récité ses divertissements (lila), l’âme empêtrée dans ce monde n’aura plus à subir de renaissances et retournera définitivement à Lui. Krishna dixit.

La société védique, il y a 5000 ans, et beaucoup plus encore, était organisée avec art et science, selon des lois universelles, et elle avait pour but de permettre à tous ses membres d’évoluer sereinement et spirituellement, de la naissance jusqu’à la libération (moksha). Aucune société humaine n’a été pensée aussi efficacement pour son intérêt immédiat et ultime. Cette stratégie existentielle et scientifique prend en compte les entités que sont le bien et le mal. Tout humain cherche à échapper à la mort, à la vieillesse, à la maladie et à la souffrance. L’art de vivre consiste donc à suivre son devoir selon le dharma : se laver et aimer la propreté extérieure et intérieure, consommer des aliments dans la vertu pour garder sains le corps et l’intelligence, et pratiquer le yoga, discipline qui permet l’union avec Dieu, le brahma-nirvana.

Les hommes et les femmes, continue la Bhagavad-gita, sont naturellement attirés par la jouissance des plaisirs matériels. Ce faisant, ils offrent un culte aux dieux pour obtenir une renaissance avantageuse, avec une préférence marquée pour les planètes supérieures. C'est là un excellent karma. En fait, tous les humains sont, consciemment ou non, à la recherche de Dieu, ce que Krishna explique à Arjuna : « Tous suivent ma voie, d'une façon ou d'une autre, et selon qu'ils s'abandonnent à moi, en proportion je les récompense. » (11) Ceux qui, parmi les hommes, ainsi que nous venons de le voir plus haut, connaissent la nature et la position spirituelles de Krishna, de ses actes et de ses enseignements, les mumuksubhih, comme désignés par le 15e verset, se libèrent des chaînes du karma ; ceux-là sont véritablement intelligents.

À cet effet, Krishna réitère å Arjuna la nécessité de connaître la nature de l’action, si difficile à saisir. À ce titre, il lui enseigne l’art de discerner l’action dans l’inaction et l’inaction dans l’action. Ce qui signifie agir sans subir les forces négatives des gunas, dédiant nos actes à la satisfaction de Yajna, un autre aspect de Krishna. Le tout, par la maîtrise du mental et de l’intelligence.

Les Védas préconisent divers sacrifices pour réussir cette démarche mais cette science ne peut être comprise sans se référer à un maître spirituel, jnaninas tattva-darsinah, une âme qui a réalisé ce savoir. Et le servir.

À lire cet enseignement de la Bhagavad-gita, on comprend qu’il y a une gradation des sacrifices mais qu’en dernier lieu, « Supérieur au sacrifice des biens matériels est le sacrifice de la connaissance », mettre son intelligence, buddhi, au service de Dieu. 

Arrivé à ce stade, le yogi, celui qui connaît la vérité, qui voit clair, même s’il n’est pas encore réalisé et qu’il commet encore des fautes, ce pratiquant est sûr de pouvoir « franchir l’océan de la souffrance. Tout comme le feu ardent convertit le bois en cendres, le brasier du savoir réduit en cendres toutes les suites des actions matérielles. » (37)

Chagall-art-Bhagavad-gita-citation

Plusieurs versets terminent ce chapitre sur la nécessité de clarifier le doute pour enfin agir en toute bonne conscience, avec détermination et efficacité. Le doute est raisonnable avant de s’engager dans une nouvelle entreprise, il permet de juger à sa juste mesure la pertinence des idées proposées et des actions à mener, encore faut-il avoir un choix et la liberté d’en jouir. Mais une fois la décision mûrement réfléchie, le doute doit être éliminé afin d’éviter qu’il ne mine l’engagement. Et Krishna d’insister sur ce point en conclusion : « Armé du glaive du savoir, tranche les doutes que l'ignorance a fait germer en ton cœur. Fort de l'arme du yoga, ô descendant de Bharata, lève-toi et combats. » (42).

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Chapitre 5

Bhagavad-gita-citation-lotusArrivé à ce point de l’échange, on pourrait croire qu’Arjuna a enfin assimilé les instructions de Krishna, ce qui n’est guère le cas. Le cinquième chapitre débute avec une autre question révélant son incertitude quant à la conduite à adopter : « D'abord, dit-il, tu m’enjoins de renoncer aux actes, puis d'agir, dans un esprit de dévotion. Dis-le-moi clairement, je t'en prie : quelle voie, de ces deux, est la meilleure ? »

Une voie, peut-on se demander naïvement et légitimement, est-elle plus propice qu’une autre à la réalisation spirituelle ou se valent-elles toutes ? Est-il possible que, malgré les apparences, tous les cultes et les religions soient égaux ? Pourquoi Arjuna a-t-il tant de mal avec les réponses de Krishna ? Si lui, directement en contact avec Dieu, est encore confus après toutes ces précisions sur quatre chapitres, qu’en est-il de l’individu lambda qui cherche à comprendre ce monde sincèrement, par ses propres moyens, sans l’aide des écritures sacrées ou des maîtres spirituels, grâce seulement à son intuition, à la contemplation ou au savoir ?

Et Krishna de répondre : « Le renoncement et la discipline de l’action procurent tous les deux le souverain bien. Mais entre les deux, la discipline de l’action l’emporte sur le renoncement aux actes. »¹

Certes, que ce soit le renoncement ou l’activité, ces deux n’ont de valeurs positives que s’ils ont pour but de purifier et de renouer une relation avec Dieu.

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1 Anne-Marie Esnoul et Olivier Lacombe. Quant à Émile Burnouf, il donne de ce verset cette traduction : « Le Bienheureux (dit) : Le Renoncement et l’Union mystique des œuvres procurent tous deux la béatitude ; cependant, l’Union vaut mieux que le Renoncement. »

Pendant quasiment tout le XXème siècle, les penseurs occidentaux ont refusé d’accorder le statut de philosophie à la pensée indienne provenant des Upanishads ou, en l’occurrence, de la Bhagavad-gita. La principale raison à ce refus : la philosophie étant synonyme de spéculation abstraite, elle ne se construit pas sur des a priori, encore moins sur un postulat divin. La philosophie est une création de l’homme indépendant, tout comme l’est la science. Selon ce point de vue, Dieu ne peut intervenir ; philosophie et science se passent de lui. Ce qui n’empêche pas ces penseurs de cultiver une illusion et d'être affligés d'une faute de raisonnement. Agissant ainsi, ils remplacent maladroitement Dieu par le hasard, la nécessité ou le vide (autrefois on disait le néant).

Émile Burnouf, la Bhagavad-gita

À lire la Bhagavad-gita, il apparaît pourtant que les questions soulevées ici par ces deux êtres originaux sont d'ordre philosophique, elles ont trait à des préoccupations individuelles, collectives et universelles. Si par exemple nous sommes libres de choisir nos actions, la responsabilité corrélative nous en incombe. Krishna réitère le fait que ce sont les gunas, les influences de la nature matérielle qui stimulent nos actes, svabhavas tu pravartate (14). Mais dans le même souffle, il dit : « Jamais l'Etre suprême ne peut être tenu pour responsable des actes, vertueux ou coupables, de quiconque. Mais l'être incarné ne s'en égare pas moins, car l'ignorance voile son savoir intérieur. »

Que nenni ! Malgré cette dialectique qui date de milliers d’années, philosophes, théologiens et penseurs en général, sans parler du bon peuple, préfèrent ignorer la Bhagavad-gita et faire comme si elle n’existe pas, comme si l’Inde n’avait été qu’un immense territoire composé d’indigènes stériles à la raison.

Voltaire, citation, Inde

Il est vrai cependant qu’hommes et femmes ne sont plus ce qu’ils étaient il y a 5000 ans, tout comme les conditions sociales qui ne se prêtent plus à la simplicité et à la richesse de ces temps-là. (Voire les campagnes qui se sont vidées au profit de l’industrialisation des villes, l’Inde ayant été l’un des pays les plus opulents de la planète.) Mais comment faire coïncider l’enseignement de la Bhagavad-gita avec l’histoire et l’évolution des mœurs si les humains en sont déconnectés ? Que savent-ils de l’origine et de l’histoire du yoga ? Existent-ils encore de nos jours des guerriers de la trempe d’Arjuna ? Existent-ils encore des brahmanas, tels que décrits dans le verset 18, portés par cette vision ? : « L'humble sage, éclairé du pur savoir, voit d'un œil égal le brahmana noble et érudit, la vache, l'éléphant, ou encore le chien et le mangeur de chien. »

tortue et la Bhagavad-gitaQuoi qu’il en soit, ce qui ressort de ce chapitre c’est que parfaire la pensée et les actes s’acquiert par la maîtrise des sens et du mental, une discipline  yogique extrêmement exigeante en son temps : « L'homme d'intelligence ne s'adonne jamais aux plaisirs des sens; il ne s'y complaît point, car ils ont un début et une fin et n'apportent que la souffrance. » À cet égard, le yogi, comme nous l’avons vu dans un chapitre précédent, doit, à l’instar de la tortue, rétracter ses sens au moment voulu pour préserver sa sérénité, ce qui est plus propice à l’étude et à l’élévation spirituelle. Mais l’ascèse que nécessite ce yoga du renoncement n’est plus praticable aujourd’hui. Évolution oblige, Krishna annonce, et cela va se préciser au fur et à mesure de la lecture, une nouvelle voie, accessible à tous, le bhakti-yoga.

Et le chapitre de terminer avec cette déclaration plutôt explicite quant à l’essence de ce yoga : « Quand on comprend que je suis le bénéficiaire des sacrifices et des austérités, que je suis le grand souverain des mondes, et l’ami de tous les vivants, alors on obtient la paix, la cessation des souffrances. »

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