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Publié par Laziz

Narayana, Dieu, explique dans le Bhagavad Purana que « L'or et la terre, par exemple, sont à l'origine des ingrédients naturels. À partir de l'or on peut façonner des ornements en or, comme des bracelets ou des boucles d'oreilles. Similairement, de la terre on peut fabriquer des pots d'argile et des assiettes. Les ingrédients d'origine, en l’occurrence l’or et la terre, existaient avant les produits fabriqués à partir d'eux, et quand les produits seront finalement détruits, les ingrédients d'origine, l'or et la terre, retrouveront leur état premier. »

À méditer…

Bague en or dans la boue

 

Introduction à la Bhagavad-gita

Pour bien faire, on va débuter comme si nous étions au ras des pâquerettes, rares de toute façon ceux qui ont lu la Bhagavad-gita et plus rares encore ceux qui y comprennent quelque chose. Soyons-donc rationnels. Au premier abord, nous avons un livre avec un titre, « Le chant du Bienheureux ». Que signifie-t-il, que nous apprend-il ? Qu’il est composé sous forme d’un chant et que le sujet en est le Seigneur, Dieu. Et d’un. Ce qui me fait dire que son contenu n’est explicable que par l’art et non la philosophie ou l’analyse, bien qu’elles puissent indéniablement servir. L’essence de cet art est la poésie. Poésie et art sont la motivation première de l’auteur, Vyasa, ce qui change radicalement des enseignements précédents, comme les Védas ou les Upanishads, et notamment sa célèbre œuvre, le Védanta-sutra ou, encore appelée, Brahma-sutra.

Et pour le deuxième aspect, il s’agit de dater cette œuvre. Les spécialistes déclarent qu’elle a dû être écrite entre le VIᵉ et le Iᵉ siècles av. J.-C., ce qui, avouons-le, est on ne peut plus flou et ne correspond en rien avec les indications données à ce sujet par le texte lui-même, et de nombreux autres. Nous avons donc déjà là une pierre d’achoppement, majeure. À éclaircir.

Rien qu’en partant, nous réalisons la difficulté qui se dresse devant nous. Il ne faut pas s’imaginer que la découverte et l’étude d’un ouvrage aussi extraordinaire que la Bhagavad-gita allaient être simples. En fait, c’est une expérience véritablement spirituelle, dans le sens le plus large du terme, ce qui n’est pas nécessairement synonyme de sérénité ou de consolation. Cela peut être tout le contraire. La présentation débute avec une prise de conscience, souvent à notre corps défendant, de notre disposition mentale à même de malmener notre égo ; celui-ci est si habitué à un confort psychologique et dogmatique, largement partagé par la société, des couches les plus élevées aux plus basses. La teneur du premier verset de la Gita met en scène ce dilemme fondamental. Nous y reviendrons...

En règle générale, les commentateurs contemporains de la Gita ne postulent pas la suprématie de Krishna, ils ne lui accordent pas le statut de Dieu au même titre par exemple que le Coran ou la Bible le font avec le leur. Ils prennent Krishna simplement pour un personnage mythologique, fictif en d’autres mots, et il en va de même pour l’auteur, Vyasa, toute spéculation rendant la teneur de cet enseignement absolument confus (à propos de ce dernier, Esnoul et Lacombe écrivent dans leur traduction de la Bhagavad-gita en notes : « En fait, "Vyasa" n’est qu’une épithète qui a dû être appliquée à beaucoup de gens. »

Selon les informations données par les Écritures, Krishna est apparu il y a trois mille ans environ avant le Christ. C’est vers cette période qu’il enseigne la Gita à Arjuna. Qui croire, Biardeau, Senart, Lacombe et consorts qui déclarent littéralement que c’est un mensonge délibéré, orchestré par les brahmanas et, en l’occurrence, Vyasa, parce qu’ils étaient à couteaux tirés avec les bouddhistes ?! Lesdits bouddhistes qui ne sont jamais mentionnés dans le Mahabharata. Mais pour cette raison justement il y a conspiration… La réalité historique, c’est que Bouddha est né beaucoup plus tard. Et la conclusion, logique et littéraire, s’accorde avec les indications scripturaires qui datent l’avènement de Krishna bien avant le VIᵉ siècle, à la charnière du kali-yuga et de l’ère précédente, le dvapara-yuga.

Voilà, je vous avais averti que plonger dans la Bhagavad-gita n’est pas une sinécure. En partant, si on est musulman, chrétien, juif ou athée, c’est la grimace, puis le barrage en force ; ne sont pas en reste la désinformation et l’indifférence. Règle générale : la majorité des gens ne veulent pas entendre parler de Krishna et de ce qu’il a à dire. C’est précisément ce que révèle, de manière indirecte, le premier verset qui est une question du roi Dhritarastra. Je dis indirectement, car si on connaît le Mahabharata, on sait bien à quel point l’hypocrisie de ce roi est devenue un trait de son caractère: il ne vit qu’à travers les désirs de son fils, possédé par le démon du pouvoir. Ce verset situe aussi  géographiquement le lieu où s’est produit cette bataille et apporte à sa dimension métaphysique et magique une objectivité, celle-ci ajoute de la force à ces événements qui ne peuvent simplement pas être pris pour de la pure fiction.

Je reprends donc. Nous avons vu que la première chose qui retient notre attention quand on découvre cette œuvre, c’est son titre, « Le chant du Bienheureux. » Quelle est la prochaine image qui nous vient à l’esprit ?

Je réfléchis
Tu réfléchis
Il réfléchit.

Il est naturel que les gens qui ont décidé de se lancer dans cette lecture se sont renseignés un minimum sur le sujet. Souvent, l’illustration qui orne la couverture du livre représente Krishna et Arjuna sur le char, au milieu d’un champ de bataille…

La Bhagavad-gita, cependant, ne débute pas vraiment ainsi -Krishna et Arjuna sur leur char- mais par une scène dans laquelle le roi de la dynastie des Kauravas est en train de se ronger les sangs. Dès son ouverture, la Bhagavad-gita nous plonge au cœur du problème qui ravage nos sociétés, l’aveuglement volontaire. Hommes et femmes ne sont pas intéressés par la vérité telle qu’elle est mais plutôt comme ils veulent l’entendre et la voir. Ce déni transparaît à la première strophe : « Dhritarastra uvacha », le vieux roi aveugle demande à son conseiller de l’informer du déroulement des activités sur le terrain de bataille de Kurukshetra : « dharma-ksetre kuru-kshetre ». Il est très concerné par ses fils, qui vont combattre Arjuna et son cocher Krishna, ce qui, vu le contexte -le lieu sacré et millénaire- (dharma et Kuru, l’ancêtre qui pratiquait des sacrifices sur cet emplacement), n’augure rien de bon. Le roi n’est pas seulement aveugle physiquement mais spirituellement ; influencé par son fils aîné qui cherche à s’accaparer le pouvoir coûte que coûte, il ne veut pas entendre raison ; et ce ne sont pas les conseillers aguerris et loyaux qui manquaient ! Krishna, en personne, s’était rendu à son palais pour le mettre en garde contre les agissements de son fils et l’imminence de cette guerre fratricide qui allait causer la mort de millions d’hommes. En définitive, il a préféré ignorer les avertissements de Krishna et continuer à nourrir son népotisme suicidaire.

Cinq mille ans plus tard, rien n’a changé. Le monde court à sa perte et les leaders politiques ferment les yeux sur la condition humaine et l’environnement, tous deux en train de se dégrader à vue d’œil, avec de terribles répercussions sur les humains. Je vous donne un exemple accessible à tous, celui du concept de démocratie. Celle-ci, depuis sa naissance en Grèce jusqu’à nos jours quasiment, a toujours été une affreuse exploitation des pauvres par une élite, généralement une bonne partie de la population que l’on maintenait dans l’esclavage. Pourtant, les élus de nos sociétés modernes et le peuple se revendiquent fièrement de cet idéal politique et historique. Aux États-Unis, aujourd’hui encore, on peut tuer légitimement un noir parce qu’il fait peur, alors même qu’il n’y avait aucune agressivité de sa part. Au Canada, en ce moment, des femmes autochtones demandent qu’une enquête officielle soit ouverte sur les assassinats perpétrés sur elles depuis des années sans qu’aucun cas n’ait été résolu juridiquement. Par indifférence et racisme. Sans parler des policiers « blancs » qui pratiquent les brimades et les injustices à leur encontre. Nous sommes pourtant en 2017, dans un des pays les plus démocratiques de la planète ! Et je ne vous parle pas de cet autre registre qu’est la santé, de ce poison omniprésent que nous et nos enfants respirons et mangeons tous les jours au nom du progrès et de la science !

Nous en étions avec ce roi, Dhritarastra, qui est, en fait, l’oncle d’Arjuna. L’auteur du Mahabharata et, par suite, de la Bhagavad-gita, Vyasa, est également le père de Dhritarastra et de son défunt frère Pandu, donc le grand-père d’Arjuna. Vyasa est à la fois le compositeur de cette œuvre épique et il y apparaît régulièrement comme acteur qui joue son propre rôle. Je disais, revenant à nos moutons, que le ministre du roi, Sanjaya, répond à ses questions en décrivant l’évolution des préparatifs sur le champ de Kurukshetra et l’état d’esprit des combattants. Les familiers du Mahabharata reconnaissent aisément ces hommes illustres, Bhisma, Drona, Ashvattama, Karna, les frères d’Arjuna et tant d’autres, des caractères absolument fascinants, grandioses et exceptionnels.

Assez vite, dans ce premier chapitre, nous arrivons au moment où les chefs militaires soufflent de toute leur force virile dans leur conque respective, qui porte chacune un nom distinct, annonçant par ce tumulte assourdissant leur désir d’engager le combat sans plus attendre.

Sanjaya dit : « A ce moment, ô roi, assis sur son char, dont l'étendard porte l'emblème de Hanuman, Arjuna, le fils de Pandu, saisit son arc, prêt à décocher ses flèches, les yeux fixés sur les fils de Dhritarastra, puis s'adresse à Krishna : - 0 Toi, l'Infaillible, mène, je t'en prie, mon char entre les deux armées afin que je puisse voir qui est sur les lignes, qui désire combattre, qui je devrai affronter au cours de la bataille imminente. Que je voie ceux qui sont venus ici combattre dans l'espoir de plaire au fils malveillant de Dhritarastra. » (versets 20 à 23)

À partir de là, on n’entendra plus le roi s’exprimer, mais seulement Sanjaya qui, de temps à autre, par ses interventions, nous rappelle qu’il en est le narrateur. Il s’effacera, cependant, pour ne laisser entendre que le dialogue entre Krishna et Arjuna, au centre des deux immenses armées. Cette image dominera jusqu’à la fin du livre.

Il n’est pas inutile de préciser que la Bhagavad-gita est un texte vaishnava, donc théiste et dualiste. Participant de l’esprit du Mahabharata et de sa cosmogonie, elle met en scène deux catégories d’individus : les bons et les méchants. Vous l’aurez compris, le roi et son fils appartiennent au camp des méchants, les démons (raksasim asurim caiva. 9-12). Il est vrai, cependant, que dans l’âge de kali, désigner une brute de démon passe pour incongru et passéiste. Un être cruel et impitoyable peut même devenir un héros. Le cas de Joseph Staline en est un exemple probant. Il y a quelques années encore, le maire de Moscou a placardé les murs de la ville de portraits géants de ce tyran. Quoi qu’il en soit, ce mot, démon, raksasim, est tombé en désuétude. Ce dialogue date de 5000 ans.

Puisque la Gita s’adresse avant tout aux fidèles de Vishnou, les vaishnaves, et aux innocents, ceux qui sont favorablement sensibles à son enseignement, le roi et son hypocrisie étant évacués du récit, ils peuvent focaliser, sans interférence négative, sans distraction, sur l’essence de cet enseignement : le message d’amour et de partage inculqué par Krishna à longueur de chapitres.

Cette stratégie, pour isoler le dialogue, alors que montent dans les airs le vacarme provenant des chevaux et des éléphants qui trépignent, du bruit des armes que l’on ajuste, et des ordres que l’on crie pour communiquer dans l’urgence, participe de la création artistique de l’auteur. Encore une primeur dans l’histoire de l’humanité. Je disais, au début de ce fil, que le Mahabharata est une œuvre d’art. Dans ce sens, elle est la première création démocratique. Et je n’use pas de mots creux, sachant ce que j’ai déjà écrit plus haut sur ce régime politique. La Bhagavad-gita consiste à reprendre les enseignements des Védas et à les vulgariser, dans le sens noble du terme, c’est-à-dire de les rendre accessibles à tout un chacun et chacune, tout en les dotant d’une valeur ajoutée, malgré la dégradation générée par l’influence du temps. « Ceux qui ont pris refuge en moi, dit Krishna dans le neuvième chapitre, quand même ils auraient une mauvaise naissance, seraient femmes, artisans ou même serviteurs (shudra), ils arrivent au but suprême. » (32)

C’est une révolution. Vyasa, qui décide de mettre par écrit les textes auparavant transmis par l’oral, c’est dire par l’aide de la mémoire, ce qui en soi dépasse notre entendement, initie une révolution sociale, une idée de la démocratie avant la lettre. Toute chose difficile à comprendre pour des esprits formatés à la culture occidentale, mais aussi à l’orthodoxie hindoue.

Ils préfèrent croire que l’homme évolue, et grandit, qu’au bout de leur croyance il y a le surhomme, Dieu étant mort.

Je dis cela, à propos des hindous, en connaissance de cause. Le plus souvent, ils ne savent pas la perspicacité dont faisaient preuve leurs ancêtres et les trésors tous azimuts que recélaient les textes anciens, puraniques. Ils se sont formés à la pensée de leurs envahisseurs, les anglais, surtout les gens éduqués dont les universités leur avaient mis dans la tête que leur civilisation était une importation, que les Aryens, vantés dans les écritures, étaient en réalité venus du Caucase, de l’Europe. Un peu comme en Algérie, sous la colonisation française, les enfants apprenaient à l’école que leurs ancêtres étaient gaulois. J’ai souvent rencontré des indiens qui hésitaient à parler de leur culture et qui considéraient les touristes occidentaux comme des intrus, dénigrant leurs religions et traditions. Mais quand je dévoilais ma pensée imbibée des épopées et des Puranas, ils se décontractaient et manifestaient leur joie. Rarement, disaient-ils, les étrangers étaient capables d’empathie culturelle et spirituelle.  Tout cela me faisant penser à Gandhi qui découvre la Bhagavad-gita quand il est adulte, en Angleterre, alors que ses parents étaient des vaishnaves ;  ou ce témoignage du colonel Polier que recopie Georges Dumézil dans une préface d’un livre sur ses écrits, Le Mahabharat et le Bhagavat du colonel Polier  *. Ce dernier écrivait : « 

« Le cours de mes recherches à cet égard me conduisant à des délais sur les Indous et sur la religion de ce peuple indigène de l’Inde, je me trouvais embarrassé sur la quantité de points et très étonné qu’après un aussi long séjour dans l’Inde (où j’avais plus vécu avec les naturels du pays qu’avec les Européens), je connusse aussi peu, et aussi mal, le fond de leur pensée primitive.
Rien n’est cependant aussi commun que cette ignorance. 1. Parce qu’en arrivant dans l’Inde, on y apporte les idées prises sur les relations des voyageurs qui, à quelques exceptions près, méritent peu de foi par la raison que, n’ayant eu pour la plupart ni le temps ni la volonté de faire une étude approfondie de ce système, le peu qu’ils en ont saisi est tellement embrouillé et mêlé de vrai et de faux qu’on ne peut en trouver le fil. 2. Parce que les Indous instruits et en état de bien détailler ce prodigieux chaos de mythologie sont des êtres si rares qu’on est facilement rebuté. » Quant à Dumézil, passionné comme il était de mythologie, il n’a jamais éprouvé le désir de se rendre en Inde.

* Livre écrit en 1809 par sa cousine qui se basait sur les notes de Polier. Gallimard. Chapitre 2

Arjuna est assis sur son char, les yeux pleins de larmes. Depuis plus de dix ans, lui et ses frères se préparent mentalement à cette bataille, prédestinée. Et, alors qu’en ce moment il devrait être en train de décocher ses flèches et de terroriser ses ennemis, il pleure…

Cela fait bizarre, mais lorsque l’on connaît son frère ainé, Yudhistir, qui a procrastiné ainsi depuis de longues années au nom du dharma, de la rectitude, on comprend alors que cette mentalité, décalée pour une Kshatriya de sa stature, il la partage avec lui. Son plus jeune frère, par contre, Bhima, n’est pas fait du même bois. À lui seul, en exagérant à peine, il pourrait causer des ravages dans le camp adverse et le pousser à la retraite. Mais il fait partie d’une famille soudée par la fraternité (ils sont cinq frères) et il ne lui viendrait jamais à l’idée de s’opposer à la volonté de ses aînés qu’il respecte comme la prunelle de ses yeux. Il n’a cependant que faire de cette sentimentalité qu’il considère indigne d’un vrai guerrier, surtout après toutes les insultes et les torts qu’ils ont subis de la part des fils de Dhritarastra.

Ces détails donnés, revenons à la Gita dans laquelle Yudhistir et Bhima ne jouent aucun rôle : seul compte le dialogue entre Krishna et Arjuna, deux caractères exceptionnels comme jamais on ne trouvera le parallèle dans la littérature mondiale (si on est objectif, évidemment).

Sanjaya dit : Voyant la profonde tristesse et la grande compassion d'Arjuna, dont les yeux sont baignés de larmes, Krsna, s'adresse à lui : -0 Arjuna, comment une telle souillure a-t-elle pu s'emparer de toi? Ces plaintes dégradantes sont tout à fait indignes d'un homme éveillé aux valeurs de la vie. Par elles, on n'atteint pas les planètes supérieures, mais on gagne l'opprobre.

Il y a deux points à reléver ici. En premier, le fait que les écrits védiques appellent « un homme éveillé aux valeurs de la vie » un aryen*. C’était une dénomination très répandue en ces temps anciens pour décrire un type d'humain au caractère droit, généreux, bon et religieux. La Gita définit ici, dans le deuxième verset cité plus haut, une telle personne par la négative et utilise pour cela le vocable anarya, non aryen. Quand les allemands et les français découvrirent au XIXe siècle ce que représentait l'aryen dans la culture védique, ils s'approprièrent l'idée et se désignèrent eux-mêmes ainsi, s'imaginant par là que leurs ancêtres furent ces fameux aryens qui envahirent l'Inde 1000 à 2000 ans avant notre ère et lui apportèrent les lumières de l'esprit. Ce faisant, pensant être des aryens, sans les mérites intrinsèques à cette noble nature, motivés par la soif de domination et l'esprit démoniaque qui a été plutôt le leur durant l'histoire, ils ne comprenaient pas qu'en décapitant la tête de la poule aux oeufs d'or pour ne plus avoir à la nourrir, ils n'obtiendraient rien sauf la ruine. Aujourd'hui encore, quand on prononce le mot aryen, l'image de l'abomination de la dévastation par des hordes barbares sautent aux yeux. Mais c'est la culture de l'Européen, chez lui la volonté de puissance est un résidu de son lointain passé animal et identitaire : son ancêtre étant une bête, dans le sens propre du mot, la loi du plus fort, du plus beau, du plus intelligent, le progrès et l'évolution consistaient à soumettre les autres espèces aux pires conditions de la vie, souvent l'esclavage, pour les plus chanceux.

* L'Aryen, selon Aurobindo, est celui dont l'effort victorieux surmonte, au dedans de lui comme au dehors, autour de lui, tout ce qui fait obstacle au progrès humain. La conquête de soi est la première loi de sa nature. Il triomphe de la matière et du corps : il n'accepte point, comme l'homme ordinaire, leur joug d'inertie, de morte routine et d'obscure limitation. Il triomphe des forces de vie despotiques et rejette la tyrannie des impulsions brutales, des désirs avides et des passions insatiables. Il triomphe de la pensée elle-même, de ses habitudes héréditaires, de ses superstitions ignorantes, de ses préférences, de ses préjugés. Il sait être aussi souple et large par l'intelligence que ferme et droit par la volonté; car en toutes choses il regarde la Vérité, cherche la justice, sert le Progrès libérateur.

Et le deuxième point, c'est au sujet du ciel. Krishna déclare que les lamentations d'Arjuna l'empêcheront d'atteindre le ciel, ou les planètes supérieures, ce qui est la même chose. Il n'est pas question, du moins ici, d'en finir avec le cycle des morts et des renaissances, le samsara, et d'atteindre le param-gati, le royaume de Dieu, mais seulement la possibilité d'aller vivre avec les dieux. En comprenant ce point, on comprend ce qu'a de radical la Bg, ainsi que toute la littérature nouvelle que promouvait Vyasa, une littérature qui se distance des Védas et du Védanta, c'est-à-dire les Upanishads. L'exemple de Bhisma,  l’Aïeul (et nom Bhima le frère d'Arjuna), mentionné dans le premier chapitre, est un cas d'espèce. À l'origine il est un dieu, un des Vasus. Pris dans une mauvaise affaire, lui et d'autres dieux sont maudits à prendre naissance sur terre. Bhisma est le seul qui ne pourra pas contourner cette malédiction et devra vivre sa vie sur terre, à son grand désespoir. Quand Arjuna le tuera, bien que Bhisma soit un grand admirateur de Krishna, il ne se réjouit pas de pouvoir en finir avec l'existence matérielle, alors qu'il en a les moyens spirituels, il veut retourner au paradis, dans la compagnie des dieux.

À lire la Bg, la perception devrait être claire : la bataille de Kurukshetra n’a pas de motif idéologique ou religieux ; seuls le pouvoir et le devoir sont en jeu, seuls les kshatriyas se battent ; en outre, un kshatriya n'engage pas un duel avec quelqu’un qui ne l’est pas, selon les principes du dharma. Les autres classes de la société ne sont pas impliquées, directement, et on ne leur tient pas rigueur pour le déroulement positif ou négatif de la guerre. On ne viole pas les femmes et on ne jette pas les enfants en esclavage.

N’est-ce pas là des informations précieuses que fournit la Bg pour la culture des esprits bien intentionnés, qui ont soif de connaissance, qui sont ouverts aux idées des autres, des étrangers, et curieux des premières civilisations qui ont formé notre Terre ? Oui ou non ? Si oui, pourquoi sommes-nous si ignorants de cette culture décrite avec force détails dans le Mahabharata ? Pourquoi cette œuvre est-elle ainsi boudée par nos intellectuels ? C’est comme s’il y avait une conspiration pour garder les populations dans l’obscurantisme… Régulièrement j'écris à des magazines pour leur signifier cette nauséabonde singularité. Prenez l'exemple du Monde des Religions, jamais ce magazine ne donnera le point de vue des Hindous, jamais vous ne lirez des articles sur les religions vaishnaves, jamais vous ne lirez à propos de la Bhagavad-gita un dossier sérieux. Et le titre de ce magazine est Le Monde des Religions !

Pareil pour le magazine Philosophie. Ils sont restés scotchés à Hegel qui concluait que les Hindous ne philosophent pas, que les Hindous n'ont pas réussi comme les Grecs à débarrasser la pensée de la croyance pour atteindre à la pure rationalité. Par conséquent, on ne lira jamais dans ce magazine quoi que ce soit de la pensée indienne.

 

Il y a encore quelques jours, entrant dans une librairie, je vois sur une étagère un livre publié dans une belle édition et qui attirait le regard de par sa position, surtout à cause du titre qui sautait aux yeux : L'origine des religions. Je l'ai ouvert à la table des matières mais il n'y avait rien sur l'Inde !?! Est-ce que cela vous parle ? Et bien moi oui. Je trouve une telle conception de l'histoire des idées stupide, obscurantiste.

 

Confronté à ce mur de silence qu’est l’histoire de l’aventure humaine dans son ensemble, j'en déduis que l’intelligentsia de nos sociétés ne veut pas la connaître, qu'elle juge préférable de ne pas divulguer au public les réponses aux questions perspicaces que l'Inde s’est posées sur Dieu, l'âme, le temps, l'organisation de la société, l'origine ou la structure de la manifestation matérielle. Les magazines se comportent comme si ce savoir n'avait aucun intérêt pour les lecteurs et que l'on peut continuer, au XXIe siècle, à l'ignorer avec allégresse.

Prenons l’exemple de la guerre puisque c’est le sujet… le Mahabharata et la Bhagavad-gita traitent de ce problème exhaustivement, du point de vue morale, politique, social et spirituel. Combien de livres ont été écrits sur ce phénomène récurent et historique qu’est la guerre, combien de cours et de conférences ont été données pour en expliquer les ressorts ? Jamais ces pédagogues ne mentionnent celle du Mahabharata, qui fut un événement grandiose et exceptionnel et dont la littérature hindoue ne manque pas d’en souligner l’importance. Que dalle ! Le Terre ne s'arrêtera pas de tourner pour autant....

Allez, un nouveau coup de marteau pour enfoncer un peu plus le clou. Ils le méritent bien, ces experts et rédacteurs qui voient le monde à travers les lentilles de l’âge des ténèbres : le soleil n’a pas fini d’évoluer autour de la terre et l’Europe reste le centre de l’Univers. Dans le magazine Philosophie les philosophes ont pondu un article sur les guerres et les conceptions que d’illustres penseurs s’en faisaient. Croyez-le ou non ils n’ont pas osé un mot sur le Mahabharata !

J’assume que, dorénavant, vous me croyez sur parole. De toute façon, pour que le coup de marteau sonne plus fort, voici le tableau dont ils se sont servis pour illustrer le propos. Photo

Franchement, ne savent-ils pas que les hindous constituaient déjà dans les temps antiques une grande nation, et par conséquent qu’il existait des militaires, des généraux, des stratèges et des conseillers ? Ne savent-ils pas que la Bhagavad-gita est un enseignement qui a été donné sur un terrain de bataille et que le Mahabharata traite de long en large des prémisses de cet évènement ? Le savent-ils ou ne la savent-ils pas ? Sur l’image, en tout cas, il n’en est pas question.

Si ces intellectuels se donnaient la peine d’être des pédagogues authentiques, alors dans Le Monde des Religions ou dans Philosophie on pourrait lire l’éthique hindoue de la guerre telle que présentée dans la Bhagavad-gita. Dès le premier chapitre, au moment où Arjuna se rend compte de l’horrible tâche que son devoir lui dicte d’accomplir, il formule en termes clairs et compréhensibles pour tous (se rappeler que Vyasa écrit le Mahabharata pour que la population, femmes et sudras, puissent en profiter, et non seulement l’élite, comme c’était le cas) la conduite à adopter en tant de guerre, dans ces moments où la valeur des hommes est mise à l’épreuve. Voici ce qu’Arjuna répond à Krishna et dont on apprendra qu’il est nul autre que ce Dieu suprême dont toutes les religions parlent à leur façon.


Arjuna dit : « Que peut apporter de bon ce combat où sera massacrée ma propre famille? A pareil prix, ô Krsna, comment pourrais-je encore désirer la victoire, aspirer à la royauté et aux plaisirs qu'elle procure? 0 Govinda, que sert le bonheur, à quoi bon la vie même, quand ceux pour qui nous désirons ces biens se tiennent maintenant sur le champ de bataille? Regarde, toute ma famille, mes pères, fils, aïeux, oncles maternels, beaux-pères, petits-fils et beaux-frères, et mes maîtres aussi, tous prêts à sacrifier leur vie et leurs richesses, tous se dressent devant moi. Comment pourrais-je souhaiter leur mort, dussé-je par là survivre? 0 toi qui maintiens tous les êtres, je ne peux me résoudre à lutter contre eux, même en échange des trois mondes, et que dire de cette Terre. Bien qu'ils soient nos agresseurs, si nous tuons nos amis et les fils de Dhritarastra, nous serons la proie du péché; un tel crime serait Indigne de nous. Et de quel profit serait-il? 0 Madhava, toi l'époux de la déesse de la fortune, comment pourrions-nous être jamais heureux après avoir tué ceux de notre lignage? Si, aveuglés par la convoitise, ces hommes ne voient aucun mal à détruire leur famille, nulle faute à se quereller avec leurs amis, pourquoi nous, qui voyons le péché, devrions-nous agir de même? La destruction d'une famille entraîne l'effondrement des traditions éternelles; ses derniers représentants sombrent alors dans l'irréligion. Lorsque l'impiété, ô Krsna, règne dans une famille, les femmes se corrompent, et de leur dégradation naît une progéniture indésirable. L'accroissement du nombre de ces indésirables engendre pour la famille, et pour ceux qui en ont détruit les traditions, une vie d'enfer. Les ancêtres sont oubliés, on cesse de leur offrir les oblations d'eau et de nourriture. Ceux qui, par leurs actes irresponsables, brisent la tradition du lignage, ceux-là provoquent l'abandon des principes grâce auxquels prospérité et harmonie règnent au sein de la famille et de la nation. Je le tiens de source autorisée, ô Krsna: ceux qui détruisent les traditions familiales vivent à jamais en enfer. Hélas, par soif des plaisirs de la royauté, n'est-il pas étrange que nous nous apprêtions maintenant à commettre de si grands crimes? Mieux vaut mourir de la main des fils de Dhritarastra, sans armes et sans faire de résistance, que de lutter contre eux. (Versets 31 à

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