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Publié par Laziz

Chapitre 6

yogi et Bhagavad-gitaDans ce chapitre six, Krishna s’étend sur ce qu’est le yoga véritable et ce qu’est un vrai yogi. Celui-ci, pour bien faire, doit se retirer en un lieu solitaire et y prendre une assise ferme en concentrant ses pensées en un point unique, la pointe de son nez. Ainsi, « tel une flamme qui, à l’abri du vent, point ne vacille », il pratique assidûment les huit degrés de cette discipline (ashtanga) : principes moraux, postures qu’il harmonise avec le va-et-vient de la respiration, tout en méditant et en se détachant des influences du monde matériel. ¹

Ce faisant, il se débarrasse scrupuleusement de tout désir de jouissance en domestiquant parfaitement les sens et le mental. Car il n’est pas question de se comporter comme si ce dernier n’existait pas et de le refouler ; il s’agit plutôt de réguler scientifiquement ses fonctions sous la direction d’un maître qualifié. « Le mental, dit Krishna, peut être ami de l'âme conditionnée, comme il peut être son ennemi. L'homme doit s'en servir pour s'élever, non pour se dégrader. »

Le yogi doit prendre garde de ne pas tomber dans les extrêmes et garder un juste milieu dans sa façon de se nourrir ou de dormir, n’en faire ni trop, ni trop peu. Au fur et à mesure de son progrès, ses connaissances se transforment en réalisations et il perçoit dorénavant Dieu en toute chose. Il ne fait plus, par exemple, de distinction entre le froid et le chaud ou entre la joie et la peine. « D’un œil égal il voit l’or, le caillou et la motte de terre, ou encore l’ami et l’ennemi. »

« L'être connaît la perfection du yoga, le samadhi, lorsque, par la pratique, il parvient à soustraire son mental de toute activité matérielle. Alors, une fois le mental purifié, le yogi réalise son identité véritable et goûte la joie intérieure. En cet heureux état, il jouit, à travers ses sens purifiés, d'un bonheur spirituel infini. Cette perfection atteinte, l'âme sait que rien n'est plus précieux, et ne s'écartera pas de la vérité, mais y demeurera, imperturbable, même au cœur des pires difficultés. Telle est la vraie libération de toutes les souffrances nées du contact avec la matière. » (20-23)

Le yoga nécessite une ferme détermination et une foi inébranlable. À ce stade, le yogi est déjà libéré et délivré de toute souillure, il a atteint ainsi le Brahman. « Qui me voit partout et voit tout en moi n’est jamais séparé de moi, comme jamais non plus je ne me sépare de lui. » (30)

Arjuna, qui écoutait attentivement, n’est toujours pas convaincu. Il lui paraît impossible d’arriver à une telle domination du mental, capricieux et instable par nature. Il justifie ainsi son doute : « Le mental, ô Krsna, est fuyant, fébrile, puissant et tenace; le subjuguer me semble plus ardu que maîtriser le vent. » (34) Il est certes plus aisé pour un brahmana que pour un kshatriya de contrôler le mental, le guna d’un brahmana étant la vertu, celui du guerrier la passion. Ne faut-il pas y voir un signe pour celui qui veut renoncer à son devoir, comme dans la tentation d’Arjuna ? Mais la réalisation spirituelle, quelle qu’elle soit, ne peut avoir lieu sans un mental apaisé. Refuser d’accomplir son devoir, c’est lâcher la bride à son mental et tomber dans la confusion.

« Mais pour qui le domine et guide ses efforts par les moyens appropriés, la réussite est sûre. Telle est ma pensée » dit Krishna.

la pratique du yoga comparée à un nuage« Et qu’arrivera-t-il à celui qui, en final, échoue sur cette voie ? demande Arjuna, ne périt-il pas comme un nuage se dissipe, privé de tout refuge ? En ce point gisent mes doutes, ô Krishna; veuille, je t’en prie, les dissiper complètement, car nul autre que toi ne le peut. » (39) Le doute, samsayam, est toujours présent et Krishna, patiemment, répond aux questions.

Étonnant tout de même, nous sommes au centre d’un terrain de bataille sur lequel deux armées sont prêtes à se trucider, et Krishna, Dieu, face aux doutes récurrents de son disciple, lui enseigne la pratique du yoga pour les dissiper !? À aucun moment, par exemple, il n’y est question d’art martial.

 Ce qui est plus étonnant encore à mes yeux, c’est le désintérêt général des lettrés pour ce texte spirituel ancestral qui concerne le problème engendré par les conflits guerriers.

Vous avez dit conspiration ? (Voir les illustrations en bas de page # 2)

Mais pour répondre à la question d’Arjuna sur le destin d’un engagement raté pour une raison ou une autre, Krishna déclare qu’une telle âme n’a pas à s’inquiéter, jamais elle n’encourt l’infortune, ni en cette vie, ni dans l’autre. L’échec d’un yogi le conduira à renaître sur les planètes de délices où vivent ceux qui ont pratiqué le bien, puis, après une très longue période, il reviendra sur terre au sein d’une famille riche et de qualité. Ou, plus rare encore, dans une famille de spiritualistes, qui pratiquent le yoga. Là, il reprend sa marche vers la perfection à partir de son échec d’autrefois. Naturellement il est disposé à la méditation et après de nombreuses renaissances avantageuses, il atteint le but suprême. « Le yogi est supérieur à ceux qui pratiquent les austérités, aux philosophes (jnanibhyah) et à ceux qui œuvrent pour le succès de leurs actions. Deviens donc un yogi, ô Arjuna. » (46-47).

Peinture de Brueghel sur la souffrance -citation

Il y a virtuellement une innombrable diversité de naissances que l’âme peut subir, positivement ou négativement, selon ses activités passées dans lesquelles elle a été impliquées, bonnes ou mauvaises (karma). Si les âmes avaient le choix, elles n’hésiteraient pas en toute logique à se prémunir contre un corps et un environnement qui handicaperaient leur vie sur terre, elles éviteraient sans aucun doute les situations malencontreuses. Car il est doux de naître en bonne santé dans une famille riche et cultivée plutôt que pauvre et dysfonctionnelle. L’inégalité des sorts frappe aux yeux : tous les êtres ne naissent pas égaux, loin s’en faut. Certains se retrouvent avec un grand corps, d’autres avec un petit ; certains sont infirmes et frappés de laideur, alors que d’autres sont pleins d’énergie et resplendissants de beauté. Les lois et la générosité des hommes peuvent certes atténuer ces différences mais elles ne les suppriment pas. En revanche, contrairement à ce que les humanistes s’imaginent, notamment les Occidentaux*, et particulièrement les traditions issues du judaïsme, les âmes, elles, sont égales, comme nous l’avons vu dans le second chapitre. Que ce soit celle d’un éléphant, d’une fourmi, d’un arbre, d’une femme ou d’un homme, fut-il un yogi, l’âme reste toujours une âme, pure et éternelle, égale à elle-même. Jamais elle ne peut être diminuée, seuls les corps qu’elle emprunte la limitent, mais ils ne l’affectent pas. L’âme est spirituelle, par définition. Et le spirituel ne participe pas à la structure de la matière, il en est toujours détaché, même s’il en constitue indéniablement la vie qui rend possible à la matière d’exister et de se mouvoir.

* L’âme schizophrène de François Cheng, « Pour user d’un langage imagé, je dirais qu’en toute âme humaine cohabitent ange et démon. Ils ne se contentent pas de cohabiter ; ils sont en constante interaction. » Un démon peut nuire à un corps, il peut vampiriser un esprit, mais il ne peut pas atteindre une âme. Un démon, faut-il préciser, est une entité physique subtile, de même que l’ange, d’ailleurs : tous deux ont une âme. On habite un corps, on n’habite pas une âme. Un corps est constitué de matière grossière, d’eau, d’air, de terre et de feu, d’une part, d’intelligence et de mental d’autre part. Quand le corps est détruit, c’est le corps subtil, le mental qui continue son cheminement dans l’univers matériel et oblige l’âme à occuper un autre corps physique grossier. Ce sont toujours les corps physique et mental qui souffrent, non l’âme.

Krishna a donc commencé ce chapitre en donnant une définition du vrai yogi, c’est-à-dire un renonçant qui s’acquitte de ses devoirs sociétaux « et non celui qui n’allume pas de feu, qui se retranche de l’action. » Par feu, il faut entendre l’agnihotra, le sacrifice consistant à toujours garder un feu chez soi et l’alimenter selon les rituels prescrits par les Védas. Et, en conclusion, Krishna précise sa pensée : « Et de tous les yogis, celui qui, avec une foi totale, demeure toujours en moi et m'adore en me servant avec amour, celui-là est le plus grand, et m'est le plus intimement lié. » Il utilise l’expression : shraddhavan bhajate yo mam ; shraddha, se traduit par la foi, et bhajate par adoration; ce qui signifie : celui qui m’adore avec foi. Il va sans doute que le scepticisme n’a plus sa place à ce niveau.

Arjuna a-t-il enfin compris ? Ses doutes ont-ils été évacués ?

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1. Pour en savoir plus sur l’ashtanga-yoga

2.

La guerre - citation

La mémoire - citation

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Chapitre 7

Krishna, Bhagavad-gita, chapitre 7Krishna s’apprête à faire de grandes révélations sur la nature de ce monde, de l’autre et sur lui-même.

« Le Seigneur Bienheureux dit: Maintenant écoute, ô Arjuna. Voici de quelle manière, pleinement conscient de moi dans la pratique du yoga, ton mental à moi lié, tu me connaîtras tout entier, sans plus le moindre doute. » (Je souligne.)

Bien écouter dans ce cas est une vertu cardinale, sachant qu’en ces temps anciens la connaissance était transmise de bouche à oreille. Après cette initiation, Arjuna saura toute la Vérité. Krishna va donc proposer une méthode permettant å son disciple de le connaître en clair, entièrement. Akhilam signifie tout entier et c'est le vocable qu'il utilisera, nous allons le voir, à la fin de ce chapitre. Le défi est de taille pour notre entendement, je veux dire pour l'insignifiant hère qui lit ces lignes. En quelque sorte, les doutes d’Arjuna sont les nôtres.

Rares sont les prétendants au savoir susceptibles de maintenir le mental silencieux et d’écouter attentivement, très rares : « Parmi des milliers d'hommes (manushyanam sahasresu), un seul, peut-être, recherchera la perfection. » (3)

Pour commencer, Krishna déclare qu'il existe deux mondes. Il y a celui, ici-bas, dans lequel vivent les êtres vivants et qui le rendent possible par leur attachement et leur lutte incessante pour le dominer : il est fait de terre, d'eau, de feu, d’air, d’éther, de mental, d'intelligence et d’ego matériel, ces éléments en forment la matière brute et subtile ; et il y en a un autre, supérieur, régi par l’énergie personnelle de Krishna. Nulle autre réalité, précise-t-il, n’est envisageable, « tout repose sur moi, comme des perles sur un fil. » (7) Il est l’origine et la fin de toutes choses, sans exception. Quelques exemples : il est le goût de l’eau, la lumière du soleil, la syllabe om, le son dans l’éther, le parfum des plantes, la force du fort, l’intelligence de l’intelligent, la chaleur du feu, la vie en tout ce qui vit, etc., etc. Il reprendra cette métaphysique avec davantage de détails au chapitre onze, quand il décrira sa forme universelle.

Les trois gunas, Bhagavad-gitaPuis, Krishna revient sur ces fameux gunas qui influencent ce monde : vertu, passion et ignorance, sattva, rajas et tamas. (12) Les effets qu’ils produisent agissent sur tout ce qui existe, et ces gunas procèdent bien de lui, Krishna. Mais, ajoute-il du même souffle, il n’est pas touché par eux, leurs interactions ne le concernent en aucune façon. Il est nirguna, non sujet aux gunas. Par contre, les êtres vivants, qui ne cherchent pas à s’émanciper de leur empire négatif le plus fort, « les sots, les méchants, les derniers des hommes (naradhamah) », ne peuvent pas comprendre sa personnalité, Cause de toutes les causes, et rejettent sa divinité suprême ; seuls acquièrent cette réalisation extrêmement rare, les mahatmas, ceux qui ne sont plus sous l’illusion provoquée par ces gunas. Cette aptitude les porte à se rapprocher de Krishna pour mieux le connaître et le servir par la dévotion. On les appelle des bhaktas, les dévots du Seigneur. Au début de leur quête, ces néophytes, gens de bien, sont de quatre ordres : l’affligé, le curieux qui se pose des questions, l’intéressé qui devine le profit à tirer de cette religion pour s’enrichir, et le sage à la recherche de la Vérité. Ce dernier est le plus sérieux. Une relation de réciprocité s’établit alors avec un tel dévot dans la vertu : « Car je lui suis infiniment cher comme il l’est pour moi. » (17)

Si on ne comprend pas l’importance omniprésente des trois gunas, notamment leurs influences sur le tempérament des hommes et des femmes, faire de la philosophie ou de la psychologie est une vaine tentative, sinon une farce.

La religion, dans son sens le plus universel, le plus spirituel, ne doit pas se pratiquer dans la peur ou la contrainte. L’amour et la liberté de choisir ce qui convient à chacun assurent le développement naturel et le succès, que l’individu soit au sommet ou en bas de la pyramide sociale. En tout cas, c’est ce en quoi consiste le bhakti-yoga et ce que propose la Bhagavad-gita, le point d’orgue du Mahabharata.

Pratiquer le yoga implique une détermination personnelle et une connaissance scientifique de la méthode, matérielle et spirituelle. Déclarer que nous ne sommes pas tous pareils est un secret de polichinelle -et la clef de voute de la cohésion sociale. Nous avons déjà vu que les êtres qui viennent au monde ne sont pas tous au même niveau intellectuel ou physique. Certains ont fait plus de chemin que d’autres dans leur vie précédente. Aussi, dans celle-ci, d’aucuns se donnent corps et âme, peu importe leur karma, pour se sortir de cette pesanteur que leur imposent les gunas, et se dédier à Dieu.

« Ô Arjuna, tous les êtres naissent dans l'illusion, ballottés par les dualités du désir et de l'aversion. (27)

Les dieux dans la Bhagavad-gita

À lire la Bhagavad-gita, on comprend que l’univers n’est pas vide mais contrôlé par des dieux, eux-mêmes subordonnés à l’Être suprême, en l’occurrence à Krishna. Ils sont désignés sous le nom de dévas. Krishna explique à ce propos que : « Ceux dont le mental est déformé par les désirs matériels se vouent aux dévas; ils suivent, chacun selon leur nature, les divers rites propres à leur culte. » (20) Ce faisant, ils obtiennent par leurs prières et leur dévouement des gains matériels, et non spirituels. Toute une panoplie de rituels est proposée à cet effet pour chaque étape de la vie. De tels adorateurs approchent ces dieux pour avoir de beaux enfants, une bonne santé ou réussir une épreuve quelconque. Chaque dieu a sa spécificité. Krishna par exemple ne mange pas de viande, et le sang étant considéré impur, il ne peut que contaminer le rituel et le lieu. Donc, celui qui désire absolument manger de la chair animale, pour une raison ou une autre, devra offrir la bête en sacrifice à un dieu ou à une déesse appropriés, le plus souvent Durga. Mais tout cela demeure sous la juridiction de Krishna, qui se trouve dans le cœur de chaque être : « En réalité, ces bienfaits viennent de moi seul. C’est moi qui affermis sa foi et lui permets ainsi de se vouer au déva qu'il a choisi. »

« Les hommes à l'intelligence brève rendent un culte aux dévas; éphémères et limités sont les fruits de leur adoration. Qui se voue aux dévas atteint leurs planètes, quand mes dévots atteignent ma planète, la suprême. »

Les sots, d'Oscar Wilde

Abuddhayah est le mot sanskrit qui décrit ces "hommes à l’intelligence brève". Aveuglés par leurs désirs et leurs croyances, ils ne peuvent apprécier à leur juste valeur les qualités toutes spirituelles de Krishna ou entendre ses paroles telles qu’énoncées dans la Bhagavad-gita. Ils s’imaginent qu’il a un corps ordinaire et que ses activités sont du même ordre. Toutefois, Krishna ne les obligera pas à se tourner vers lui, à choisir sa voie. Au contraire, par sa yoga-maya, son énergie personnelle et magique, il voilera à ces sots (mudhah) sa toute puissance. Krishna est aussi appelé Maître-yogi, celui qui possède tous les pouvoirs à la perfection. « Parce que je suis Dieu, la Personne suprême, ô Arjuna, je sais tout du passé, du présent et de l'avenir. Je connais aussi tous les êtres; mais moi, nul ne me connaît. » (26) Sauf, bien évidemment, ses dévots, ceux qui ont atteint le niveau du brahman et à qui il se révèle.

Il reprend à nouveau la dialectique qu’il avait débuté au quatrième chapitre, lorsqu’Arjuna lui demandait : « Vivasvan, le déva du soleil, parut bien avant toi ; comment comprendre qu'à l'origine, tu aies pu lui donner cette science ? » Et Krishna de répondre que c’est le lot de la tragédie humaine : « Bien que nous ayons tous deux traversé d'innombrables existences, je me souviens de toutes, quand toi, tu les as oubliées. » À ce point de la discussion, en prolongement à ce développement essentiel concernant la méthode pour l’atteindre, sans plus le moindre doute, et particulièrement en regard à ses fidèles, il clôt ce septième chapitre ainsi : « Mais ceux qui se sont évertués à s’affranchir des aléas de l’existence, de la vieillesse et de la mort, qui ne désirent plus revenir en ce monde, et qui me connaissent comme le Seigneur suprême, principe même de la manifestation matérielle, source des dévas et maître de tout sacrifice, peuvent, le mental fixe, même à l'instant de mourir, me saisir et me connaître tout entier (akhilam).»

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Chapitre 8

Arjuna ouvre ce chapitre par une succession de questions sur la nature du brahman, de l’atma, du karma, de la manifestation matérielle, des dévas, etc. Il semble, au premier abord, que le doute l’ait quitté, car il ne s’adresse plus à son cher ami par le nom auquel il est Citation Bhagavad-gita, 8-4habitué, c’est-à-dire Krishna ou d’autres aussi familiers tels que Janardhana, Keshava ou Govinda*, mais par celui de purusottama, qui signifie Dieu, la Personne suprême, ce qui est fort différent : on ne doute pas quand Dieu lui-même vous instruit.

Poser la question sur ce qu’est le brahman, entité indifférenciée, abstraite et transcendantale, alors que celui-ci est décrit par tous les anciens écrits sacrés comme l’aboutissement des diverses voies spirituelles, tout en s’adressant à Krishna en tant que Personne suprême, possédant une forme, de surcroît, est un tournant crucial à ce stade de l’évolution de la tradition védique, -c’est un événement. La Bhagavad-gita annonce une nouvelle dynamique spirituelle qui se distingue par une relation personnelle entre l’âme infinitésimale et l’Âme suprême et dont l’échange intime se caractérise par le service pragmatique et l’amour. On appelle cette forme de yoga la bhakti. La relation n’est possible qu’entre deux personnes éternelles, deux âmes immortelles et distinctes l’une de l’autre, lesquelles se font entièrement confiance.

* Il est connu pour posséder 1000 noms fameux, sahashra nama, que l’on récite le plus souvent durant des cérémonies religieuses.

Il est tout de même intriguant qu’Arjuna pose de telles questions, sur le Brahman par exemple, avec un B majuscule. Tous les gens instruits de son époque devaient savoir, depuis leur plus jeune âge, en quoi cela consiste. Arjuna a grandi dans un milieu royal et Krishna était son cousin et son ami. La mise en scène qui se déroule ici ne serait-elle prétexte qu’à pondre la Bhagavad-gita, qui deviendra le livre des livres en matière d’éducation spirituelle ? Car, il faut bien l’avouer, douter à ce point, alors que Krishna est son ami intime, laisse songeur, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais peut-il en être autrement quand tous deux se conduisent en êtres ordinaires, assujettis aux codes moraux de leur époque ? C’est là que réside la grande énigme concernant la personnalité de Krishna, très différente des avatars précédents. Nous l’avons dit : la Bhagavad-gita est un tournant majeur de l’évolution spirituelle hindoue. Si l’on ne comprend pas cet événement, on ne comprend pas grand-chose à la spiritualité védique et à son développement.

Dans le verset suivant, Arjuna interpelle Krishna en l’appelant Madhusudana, celui qui a tué le démon Madhu. Les commentateurs de la Bhagavad-gita, notamment Bhaktivedanta Swami Prabhupada auquel j’emprunte sa traduction pour la plupart des versets, ont souligné cette singularité : « De tels doutes sont semblables à des monstres malfaisants; c'est pourquoi, en cette occasion, Arjuna fait appel à Madhusudana, Krishna, vainqueur du monstre Madhu, afin qu'il tue tous ces doutes démoniaques, Lui, si habile à exterminer les êtres maléfiques. »

Vishnou tue le démon Madhu

Krishna, en tant que Vishnou, en train de tuer le démon Madhu et son frère.

Des doutes peuvent surgir inopinément, la vie est ainsi faite que nous avons toujours des choix à prendre capables de bousculer nos habitudes, mais la connaissance et l’action juste aident à les surmonter aisément ; Krishna dixit.

Il faut dire deux mots sur ces deux états que sont le brahman et le Brahman avec majuscule, une notion qui mène à beaucoup de confusion. Dans le premier cas, toute âme est brahman ; brahman et atman sont quasiment synonymes. Théoriquement, puisque la vie est brahman et qu’elle est partout, tout est brahman. Brahman, avec une majuscule, est l’état suprême d’éternité, sans l’influence de l’énergie matérielle, que les âmes atteignent après s’être extirpées de leur condition karmique. Krishna dira dans le 14e chapitre brahmano hi pratistaham (27) : « Car c’est moi, le fondement du Brahman. »

Yoga et méditation, pratiqués sérieusement, permettent de réaliser que toute la manifestation cosmique, et les êtres qui la peuplent, tels les dieux sur les planètes supérieures, n’est qu’un aspect du Seigneur suprême, en l’occurrence Krishna. L’instant de la mort est le test final : la pensée à ce moment-là doit être concentrée sur Dieu car c’est ainsi que l’on entre dans le monde spirituel. Un fois ce test réussi, jamais on ne revient ici-bas, ce lieu de souffrance, aussi édénique soit-il. Le cas de Brahma le démiurge et de sa planète est mentionné. Cette dernière est la plus évoluée de l’univers et ses habitants vivent jusqu’à des âges qui leur font pratiquement oublier leur mortalité.  

 « Toutes les planètes de l'univers, de la plus évoluée à la plus basse, sont lieux de souffrance où se succèdent la naissance et la mort. Mais pour l'âme qui atteint mon royaume, ô fils de Kunti, il n'est plus de renaissance. » Bg. 8-16

Curieusement, cet aspect de la cosmogonie de l’Inde ancienne, si riche en détails, n’est jamais pris en considération par les philosophes, les scientifiques ou les religieux contemporains, ils préfèrent l’ignorer et se référer aux conceptions mythologiques des Mayas, des Grecs, des Égyptiens ou des peuples tribaux dans quelques forêts profondes. Pourtant il n’y a pas photo, l’Inde, en ce domaine, se distingue haut la main. Par exemple, les versets suivants donnent brièvement ces détails expliqués exhaustivement en maints autres endroits de la littérature védique : « Un jour de Brahma vaut mille des âges que connaissent les hommes ; et autant la nuit.
Avec le jour de Brahma naissent toutes les variétés d’êtres ; et que vienne sa nuit, toutes sont annihilées.
Sans fin, jour après jour, renaît le jour, ô Arjuna, et chaque fois, des myriades d’êtres sont ramenés à l’existence. Sans fin, nuit après nuit, tombe la nuit, et avec elle, les êtres, dans l’anéantissement, sans qu’ils rien n’y puissent. »   

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Pour lire les premiers chapitres :

 

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