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Publié par Laziz

Livre, la Bhagavad-gita de Bhaktivedanta Swami PrabhupadaPour bien faire, on va débuter comme si nous étions au ras des pâquerettes, rares de toute façon ceux qui ont lu la Bhagavad-gita et plus rares encore ceux qui y comprennent quelque chose. Soyons-donc rationnels. Au premier abord, nous avons un livre avec un titre, « Le chant du Bienheureux ». Que signifie-t-il, que nous apprend-il ? Qu’il est composé sous forme d’un chant et que le sujet en est le Seigneur, Dieu. Et d’un. Ce qui me fait dire que son contenu n’est explicable que par l’art et non la philosophie ou l’analyse, bien qu’elles puissent indéniablement servir. L’essence de cet art est la poésie. Poésie et art sont la motivation première de l’auteur, Vyasa, ce qui change radicalement des enseignements précédents, les Védas ou les Upanishads, et notamment sa célèbre œuvre, le Védanta-sutra, appelée aussi Brahma-sutra.

Et pour le deuxième aspect, il s’agit de dater cette œuvre. Les spécialistes déclarent qu’elle a dû être écrite entre le VIᵉ et le Iᵉ siècles av. J.-C., ce qui, avouons-le, est on ne peut plus flou et ne correspond en rien avec les indications données à ce sujet par le texte lui-même, et de nombreux autres. Nous avons donc déjà là une pierre d’achoppement, majeure. À éclaircir.

Rien qu’en partant, nous réalisons la difficulté qui se dresse devant nous. Il ne faut pas s’imaginer que la découverte et l’étude d’un ouvrage aussi extraordinaire que la Bhagavad-gita allaient être simples. En fait, c’est une expérience véritablement spirituelle, dans le sens le plus large du terme, ce qui n’est pas nécessairement synonyme de sérénité ou de consolation. Cela peut être tout le contraire. La présentation débute avec une prise de conscience, souvent à notre corps défendant, de notre disposition mentale à même de malmener notre égo ; celui-ci est si habitué à un confort psychologique et dogmatique, largement partagé par la société, des couches les plus élevées aux plus basses. La teneur du premier verset de la Gita met en scène ce dilemme fondamental. Nous y reviendrons...

धृतराष्ट्र उवाच |
धर्मक्षेत्रे कुरुक्षेत्रे समवेता युयुत्सवः |
मामकाः पाण्डवाश्चैव किमकुर्वत सञ्जय ||1||

dhṛitarāśhtra uvācha
dharma-kṣhetre kuru-kṣhetre samavetā yuyutsavaḥ
māmakāḥ pāṇḍavāśhchaiva kimakurvata sañjaya

En règle générale, les commentateurs contemporains de la Gita ne postulent pas la suprématie de Krishna, ils ne lui accordent pas le statut de Dieu au même titre par exemple que le Coran ou la Bible le font avec le leur. Ils prennent Krishna simplement pour un personnage mythologique, fictif en d’autres mots, et il en va de même pour l’auteur, Vyasa, toute spéculation rendant la teneur de cet enseignement absolument confus (à propos de ce dernier, Esnoul et Lacombe écrivent dans leur traduction de la Bhagavad-gita en notes : « En fait, "Vyasa" n’est qu’une épithète qui a dû être appliquée à beaucoup de gens. »

Vyasa,ou de son autre nom Krishna Dvaipāyana

Selon les informations données par les Écritures, Krishna est apparu il y a trois mille ans environ avant le Christ. C’est vers cette période qu’il enseigne la Gita à Arjuna. Qui croire, Biardeau, Senart, Lacombe et consorts qui déclarent littéralement que c’est un mensonge délibéré, orchestré par les brahmanas et, en l’occurrence, Vyasa, parce qu’ils étaient à couteaux tirés avec les bouddhistes ?! Lesdits bouddhistes qui ne sont jamais mentionnés dans le Mahabharata. Mais pour cette raison justement il y a conspiration… La réalité historique, c’est que Bouddha est né beaucoup plus tard. Et la conclusion, logique et littéraire, s’accorde avec les indications scripturaires qui datent l’avènement de Krishna bien avant le VIᵉ siècle, à la charnière du kali-yuga et de l’ère précédente, le dvapara-yuga.

Voilà, je vous avais averti que plonger dans la Bhagavad-gita n’est pas une sinécure. En partant, si on est musulman, chrétien, juif ou athée, c’est la grimace, puis le barrage en force ; ne sont pas en reste la désinformation et l’indifférence. Règle générale : la majorité des gens ne veulent pas entendre parler de Krishna et de ce qu’il a à dire. C’est précisément ce que révèle, de manière indirecte, le premier verset qui est une question du roi Dhritarastra. Je dis indirectement, car si on connaît le Mahabharata, on sait bien à quel point l’hypocrisie de ce roi est devenue un trait de son caractère: il ne vit qu’à travers les désirs de son fils, possédé par le démon du pouvoir. Ce verset situe aussi  géographiquement le lieu où s’est produit cette bataille et apporte à sa dimension métaphysique et magique une objectivité, celle-ci ajoute de la force à ces événements qui ne peuvent simplement pas être pris pour de la pure fiction.

Je reprends donc. Nous avons vu que la première chose qui retient notre attention quand on découvre cette œuvre, c’est son titre, « Le chant du Bienheureux. » Quelle est la prochaine image qui nous vient à l’esprit ?

Je réfléchis
Tu réfléchis
Il réfléchit.

Il est naturel que les gens qui ont décidé de se lancer dans cette lecture se sont renseignés un minimum sur le sujet. Souvent, l’illustration qui orne la couverture du livre représente Krishna et Arjuna sur le char, au milieu d’un champ de bataille…

Dhritarasta et Sanjaya dans la Bhagavad-gitaLa Bhagavad-gita, cependant, ne débute pas vraiment ainsi -Krishna et Arjuna sur leur char- mais par une scène dans laquelle le roi de la dynastie des Kauravas est en train de se ronger les sangs. Dès son ouverture, la Bhagavad-gita nous plonge au cœur du problème qui ravage nos sociétés, l’aveuglement volontaire. Hommes et femmes ne sont pas intéressés par la vérité telle qu’elle est mais plutôt comme ils veulent l’entendre et la voir. Ce déni transparaît à la première strophe : « Dhritarastra uvacha », le vieux roi aveugle demande à son conseiller de l’informer du déroulement des activités sur le terrain de bataille de Kurukshetra : « dharma-ksetre kuru-kshetre ». Il est très concerné par ses fils, qui vont combattre Arjuna et son cocher Krishna, ce qui, vu le contexte -le lieu sacré et millénaire- (dharma et Kuru, l’ancêtre qui pratiquait des sacrifices sur cet emplacement), n’augure rien de bon. Le roi n’est pas seulement aveugle physiquement mais spirituellement ; influencé par son fils aîné qui cherche à s’accaparer le pouvoir coûte que coûte, il ne veut pas entendre raison ; et ce ne sont pas les conseillers aguerris et loyaux qui manquaient ! Krishna, en personne, s’était rendu à son palais pour le mettre en garde contre les agissements de son fils et l’imminence de cette guerre fratricide qui allait causer la mort de millions d’hommes. En définitive, il a préféré ignorer les avertissements de Krishna et continuer à nourrir son népotisme suicidaire.

Cinq mille ans plus tard, rien n’a changé. Le monde court à sa perte et les leaders politiques ferment les yeux sur la condition humaine et l’environnement, tous deux en train de se dégrader à vue d’œil, avec de terribles répercussions sur les humains. Je vous donne un exemple accessible à tous, celui du concept de démocratie. Celle-ci, depuis sa naissance en Grèce jusqu’à nos jours quasiment, a toujours été une affreuse exploitation des pauvres par une élite, généralement une bonne partie de la population que l’on maintenait dans l’esclavage. Pourtant, les élus de nos sociétés modernes et le peuple se revendiquent fièrement de cet idéal politique et historique. Aux États-Unis, aujourd’hui encore, on peut tuer légitimement un noir parce qu’il fait peur, alors même qu’il n’y avait aucune agressivité de sa part. Au Canada, en ce moment, des femmes autochtones demandent qu’une enquête officielle soit ouverte sur les assassinats perpétrés sur elles depuis des années sans qu’aucun cas n’ait été résolu juridiquement. Par indifférence et racisme. Sans parler des policiers « blancs » qui pratiquent les brimades et les injustices à leur encontre. Nous sommes pourtant en 2017, dans un des pays les plus démocratiques de la planète ! Et je ne vous parle pas de cet autre registre qu’est la santé, de ce poison omniprésent que nous et nos enfants respirons et mangeons tous les jours au nom du progrès et de la science !

Canada et les femmes autochtones disparue

Nous en étions avec ce roi, Dhritarastra, qui est, en fait, l’oncle d’Arjuna. L’auteur du Mahabharata et, par suite, de la Bhagavad-gita, Vyasa, est également le père de Dhritarastra et de son défunt frère Pandu, donc le grand-père d’Arjuna. Vyasa est à la fois le compositeur de cette œuvre épique et il y apparaît régulièrement comme acteur qui joue son propre rôle. Je disais, revenant à nos moutons, que le ministre du roi, Sanjaya, répond à ses questions en décrivant l’évolution des préparatifs sur le champ de Kurukshetra et l’état d’esprit des combattants. Les familiers du Mahabharata reconnaissent aisément ces hommes illustres, Bhisma, Drona, Ashvattama, Karna, les frères d’Arjuna et tant d’autres, des caractères absolument fascinants, grandioses et exceptionnels.

Assez vite, dans ce premier chapitre, nous arrivons au moment où les chefs militaires soufflent de toute leur force virile dans leur conque respective, qui porte chacune un nom distinct, annonçant par ce tumulte assourdissant leur désir d’engager le combat sans plus attendre.

Sanjaya dit : « A ce moment, ô roi, assis sur son char, dont l'étendard porte l'emblème de Hanuman, Arjuna, le fils de Pandu, saisit son arc, prêt à décocher ses flèches, les yeux fixés sur les fils de Dhritarastra, puis s'adresse à Krishna : - 0 Toi, l'Infaillible, mène, je t'en prie, mon char entre les deux armées afin que je puisse voir qui est sur les lignes, qui désire combattre, qui je devrai affronter au cours de la bataille imminente. Que je voie ceux qui sont venus ici combattre dans l'espoir de plaire au fils malveillant de Dhritarastra. » (versets 20 à 23)

À partir de là, on n’entendra plus le roi s’exprimer, mais seulement Sanjaya qui, de temps à autre, par ses interventions, nous rappelle qu’il en est le narrateur. Il s’effacera, cependant, pour ne laisser entendre que le dialogue entre Krishna et Arjuna, au centre des deux immenses armées. Cette image dominera jusqu’à la fin du livre.

Message d'amour et de partage

Il n’est pas inutile de préciser que la Bhagavad-gita est un texte vaishnava, donc théiste et dualiste. Participant de l’esprit du Mahabharata et de sa cosmogonie, elle met en scène deux catégories d’individus : les bons et les méchants. Vous l’aurez compris, le roi et son fils appartiennent au camp des méchants, les démons (raksasim asurim caiva. 9-12). Il est vrai, cependant, que dans l’âge de kali, désigner une brute de démon passe pour incongru et passéiste. Un être cruel et impitoyable peut même devenir un héros. Le cas de Joseph Staline en est un exemple probant. Il y a quelques années encore, le maire de Moscou a placardé les murs de la ville de portraits géants de ce tyran. Quoi qu’il en soit, ce mot, démon, raksasim, est tombé en désuétude. Ce dialogue date de 5000 ans.

Puisque la Gita s’adresse avant tout aux fidèles de Vishnou, les vaishnaves, et aux innocents, ceux qui sont favorablement sensibles à son enseignement, le roi et son hypocrisie étant évacués du récit, ils peuvent focaliser, sans interférence négative, sans distraction, sur l’essence de cet enseignement : le message d’amour et de partage inculqué par Krishna à longueur de chapitres.

Cette stratégie, pour isoler le dialogue, alors que montent dans les airs le vacarme provenant des chevaux et des éléphants qui trépignent, du bruit des armes que l’on ajuste, et des ordres que l’on crie pour communiquer dans l’urgence, participe de la création artistique de l’auteur. Encore une primeur dans l’histoire de l’humanité. Je disais, au début de ce fil, que le Mahabharata est une œuvre d’art. Dans ce sens, elle est la première création démocratique. Et je n’use pas de mots creux, sachant ce que j’ai déjà écrit plus haut sur ce régime politique. La Bhagavad-gita consiste à reprendre les enseignements des Védas et à les vulgariser, dans le sens noble du terme, c’est-à-dire de les rendre accessibles à tout un chacun et chacune, tout en les dotant d’une valeur ajoutée, malgré la dégradation générée par l’influence du temps. « Ceux qui ont pris refuge en moi, dit Krishna dans le neuvième chapitre, quand même ils auraient une mauvaise naissance, seraient femmes, artisans ou même serviteurs (shudra), ils arrivent au but suprême. » (32)

C’est une révolution. Vyasa, qui décide de mettre par écrit les textes auparavant transmis par l’oral, c’est dire par l’aide de la mémoire, ce qui en soi dépasse notre entendement, initie une révolution sociale, une idée de la démocratie avant la lettre. Toute chose difficile à comprendre pour des esprits formatés à la culture occidentale, mais aussi à l’orthodoxie hindoue.

Ils préfèrent croire que l’homme évolue, et grandit, qu’au bout de leur croyance il y a le surhomme, Dieu étant mort.

David Hume et la religion. Varaha, avatar de Vishnou

Je dis cela, à propos des hindous, en connaissance de cause. Le plus souvent, ils ne savent pas la perspicacité dont faisaient preuve leurs ancêtres et les trésors tous azimuts que recélaient les textes anciens, puraniques. Ils se sont formés à la pensée de leurs envahisseurs, les anglais, surtout les gens éduqués dont les universités leur avaient mis dans la tête que leur civilisation était une importation, que les Aryens, vantés dans les écritures, étaient en réalité venus du Caucase, de l’Europe. Un peu comme en Algérie, sous la colonisation française, les enfants apprenaient à l’école que leurs ancêtres étaient gaulois. J’ai souvent rencontré des indiens qui hésitaient à parler de leur culture et qui considéraient les touristes occidentaux comme des intrus, dénigrant leurs religions et traditions. Mais quand je dévoilais ma pensée imbibée des épopées et des Puranas, ils se décontractaient et manifestaient leur joie. Rarement, disaient-ils, les étrangers étaient capables d’empathie culturelle et spirituelle.  Tout cela me faisant penser à Gandhi qui découvre la Bhagavad-gita quand il est adulte, en Angleterre, alors que ses parents étaient des vaishnaves ;  ou ce témoignage du colonel Polier que recopie Georges Dumézil dans une préface d’un livre sur ses écrits, Le Mahabharat et le Bhagavat du colonel Polier *. Ce dernier écrivait : «

« Le cours de mes recherches à cet égard me conduisant à des délais sur les Indous et sur la religion de ce peuple indigène de l’Inde, je me trouvais embarrassé sur la quantité de points et très étonné qu’après un aussi long séjour dans l’Inde (où j’avais plus vécu avec les naturels du pays qu’avec les Européens), je connusse aussi peu, et aussi mal, le fond de leur pensée primitive.
Rien n’est cependant aussi commun que cette ignorance. 1. Parce qu’en arrivant dans l’Inde, on y apporte les idées prises sur les relations des voyageurs qui, à quelques exceptions près, méritent peu de foi par la raison que, n’ayant eu pour la plupart ni le temps ni la volonté de faire une étude approfondie de ce système, le peu qu’ils en ont saisi est tellement embrouillé et mêlé de vrai et de faux qu’on ne peut en trouver le fil. 2. Parce que les Indous instruits et en état de bien détailler ce prodigieux chaos de mythologie sont des êtres si rares qu’on est facilement rebuté. » Quant à Dumézil, passionné comme il était de mythologie, il n’a jamais éprouvé le désir de se rendre en Inde.

* Livre écrit en 1809 par sa cousine qui se basait sur les notes de Polier. Gallimard.
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