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Publié par Laziz

La guerre selon la Bhagavad-gita

 

« Leur propagande hypocrite
était tout à fait révélatrice.
Elle montrait que la force
brutale cherche toujours
à se masquer sous des
prétextes honorables. »
¹

 

 

Une lectrice de la Bhagavad-gita m’a posé cette question : « Puisque Dieu encourage ceux qui sont formés de par leur constitution psychique et physique au combat, ces soldats nés, qui font partie de la classe des kshatriyas, puisqu’il les encourage à la guerre, n’est ce pas là un bon prétexte pour les dictateurs, les fanatiques ou les terroristes qui aujourd’hui courent les rues et les campagnes, à tuer au nom de Dieu ? »

En principe, non. Dieu n’encourage pas ce genre de folie. En tout cas, pas celui de la Bhagavad-gita.

Ce n’est pas la première fois que l’on me pose cette question et que j’y réponds. Il y a ceux qui comprennent rapidement et ceux qui restent sur leur faim. Pour ces derniers, Dieu est absolument amour, compassion et paix, par définition; il ne peut être associé de près ou de loin à la violence, encore moins préconiser la guerre. Cette posture est celle des Témoins de Jéhovah, de Gandhi, des pacifistes avant la deuxième guerre mondiale ou des hippies : « oui à l’amour, non à la guerre » professent-ils. Je vais donc prendre le temps de lui répondre et j’espère que vous saurez en tirer avantage.
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1. Nouveau traité de Philosophie, D. Huisman et A. Vergez (1960)

Spiritualité et science

Il y a du vrai et du faux dans cette conception de la Divinité. J'écris souvent et je le clame haut et fort à qui veut l’entendre, que la Bhagavad-gita est une science. Je veux dire par là qu’il ne suffit pas d’ouvrir le livre et que, si cela nous chante (le Chant du Bienheureux), si les instructions de Krishna résonnent bien à nos oreilles, nous recevrons alors à cœur ouvert les secrets de la révélation, qui nous tomberont du ciel comme par magie.

Quand on parle de science s’agissant de la Bhagavad-gita, on laisse entendre que la matière est complexe et qu’elle fait partie d’un ordre dont le décryptage implique une persistante attention et une grande ouverture d’esprit. Après tout, avec la Bhagavad-gita, c’est un autre monde qui s’ouvre à nous, extraordinaire et détaillé. La porte franchie, le lecteur se rend compte que la perspective est infinie; je répète et j’en rajoute, infinie et merveilleuse.

Cette démarche nécessite surtout un travail personnel. Personnel, dans le sens que la personne n’existe jamais toute seule : « Savoir suprême, transmis de maître à disciple, voilà comment les saints rois l’ont reçu et réalisé. » (4.2) Personnel, dans le sens de ‘bhakti’. Cela dépend de vous si l’engagement porte ses fruits, c’est-à-dire s’il s’effectue dans le partage et avec amour. Telle est la signification de ce mot, bhakti. Il est intimement lié au cœur du yoga, yoga purement spirituel, suis-je contraint de spécifier, vu qu’on le pratique généralement sans considération pour cette dimension, spirituelle.

La Bhagavad-gita de Marc Ballanfat
Marc Ballanfat

« Finalement, le mot yoga en vient à signifier dans la
Bhagavad-gita la voie mystique par excellence. »

Marc Ballanfat, dans sa traduction de la Gita.

Il écrit encore à propos du titre de l’œuvre : « L’adjectif sanskrit bhagavant (bhagavat en composé) signifie littéralement "qui a part à", ou, inversement, "qui a en partage", d’où "bien loti", au sens de "celui qui a reçu la bonne part", "celui qui est riche de", donc "qui incarne le bon-heur" et que l’on peut dire à bon droit "bienheureux". L. Dumont définit ainsi le substantif bhagavant "celui dont la plénitude s’ouvre à la participation."… » Etc. (p. 136)

Et celui ou celle qui sert Dieu est un bhakta, un dévot.

De plus, tous ceux qui font de la science le savent : une idée nouvelle n’est pas acceptée facilement, les conservateurs rechignent devant elle et feront des pieds et des mains pour la rejeter. En fait, ce sont de mauvais scientifiques. Les bons ont une attitude différente. Einstein par exemple, face à la nouvelle théorie qu’il n’aimait pas concernant les quanta, bien qu’il ne pouvait la contester d’un point de vue objectif, « il ne tenta pas même d’éliminer le manque de cohérence de son interprétation; il accepta tout simplement cette contradiction comme une chose qu’on ne comprendrait probablement que beaucoup plus tard. »¹

Le parallèle que je tente de faire ici avec la science mentionnée dans la Bhagavad-gita, c’est qu’il faut s’ouvrir à ses idées, les considérer sérieusement -c’est un des principes fondamentaux de la méthode scientifique- et non avec condescendance et mépris pour mieux les jeter aux orties, et qu’on n'en parle plus…

Un libraire : « La quoi ?
- La Bhagavad-gita, répondis-je, c’est le livre de chevet de millions d’hindous et un des livres le plus traduit au monde.
- Désolé, je ne connais pas et nous n’avons rien de tel ici. »

Bref, n’étant pas un savant, encore moins un guru, je ne fais que répéter les paroles de Krishna : raja-vidya, raja-guhyam, pavitram idam uttamam, explicite-t-il, ce savoir est roi entre toutes les sciences, la connaissance la plus pure et la plus secrète. (9.2) raja-vidya signifie roi des connaissances. Science et connaissance participaient autrefois d’une même discipline; le savoir maîtrisé d’un domaine quelconque étant considéré comme une science. Mais nous aurons l’occasion de revenir sur le concept de science, qui a évolué depuis que la Bhagavad-gita a été prononcée, puis composée et écrite un peu plus tard par Vyasa pour une plus large diffusion, par souci démocratique, dirait-on aujourd’hui.

La confusion habituelle que colporte la question sur Dieu et la guerre
ne prend pas en compte que l’habit ne fait pas le soldat.
Ni même ce que l’on entend par soldat.

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1. Physique et philosophie, Werner Heisenberg

De la culture sanguinaire

« C’est la source du grand contraste que Hegel fait sans cesse ressortir entre les grands hommes et les êtres humains ordinaires, entre les combattants qui se fraient un chemin à la hache et portent l’humanité à un stade nouveau, et les simples fourmis de la fourmilière humaine. » Isaiah Berlin paraphrasant Hegel.

La guerre et les Aryens. Bhagavad-gita

Ou quand les textes sacrés sont le fondement de la violence.

 
Le philosophe algérien Kamel Daoud répond aux questions de L'Obs. "Il faut arracher aux islamistes le monopole de Dieu." (Fév. 2017)...
Le philosophe algérien Kamel Daoud répond aux questions de L'Obs. "Il faut arracher aux islamistes le monopole de Dieu." (Fév. 2017)
 

 

Très important : toujours garder à l’esprit que la Bhagavad-gita est un texte très ancien et que les hindous n’avaient pas la même conception de la guerre que nous, européens et autres peuples du monde. L’Inde se distingue en cela, et il est regrettable que cette singularité ne nous frappe pas aux yeux, elle nous les dessillerait. Par exemple, les soldats ne tuaient pas et ne violaient pas les civils, ils ne brûlaient pas les villes et les villages lorsqu’ils faisaient la guerre. C’était entre militaires qu’ils se trucidaient. Chez eux, la force du plus fort ne signifiait pas une loi qui anéantissait le plus faible, le supérieur n’était pas celui qui écrasait l’inférieur, considéré comme un esclave, un dominé sans droit. Ce n’était pas la puissance physique qui était le moteur du bon sens mais la puissance spirituelle, le dharma. C’est la religion entendue comme une science et non comme une épée de Damoclès qui régissait une société civilisée, une société qui pouvait être fière de son passé et adorer ses ancêtres comme ce qu’ils furent, des hommes et des femmes dignes de la plus haute estime. Food for thought.

 « En France, très peu de philosophes ont pris la peine de lire
la Bhagavad-gita avec sérieux.»
M. Ballanfat

Trouvez l’erreur : les spécialistes de la Chine considèrent la civilisation chinoise comme la plus ancienne et la plus brillante d’entre toutes, à tort selon moi, et j’ai souvent démontré et critiqué dans mes écrits cette fâcheuse posture chez nos intellectuels. Prenons un auteur comme Simon Leys, un chrétien que j’admire pour son écriture et sa sincérité journalistique; voici ce qu’il écrivait avec beaucoup d’aplomb¹ : « Les grandes époques de la civilisation chinoise –la dynastie Tang, la dynastie Song du Nord– avaient des gouvernements dont la sophistication politique et les vues éclairées ne connurent pas d’équivalent dans le reste du monde jusqu’à l’époque moderne. » Ou encore : « La Chine est la plus ancienne civilisation vivante sur notre planète. » Et d’ajouter cette note pour le moins bizarre en bas de page :

L'oubli de l'Inde, de Roger-Pol Droit et l'oubli de l'Inde

« Les civilisations d’Égypte, du Moyen-Orient, de la Perse et de l’Inde ne sont pas moins anciennes, mais leur continuité a été interrompue. Seule la tradition juive pourrait offrir un exemple similaire de ce phénomène de continuité spirituelle que je m’efforce d’étudier ici. »

Manifestement, feu Simon Leys ne connaissait pas le Mahabharata ni l’Inde, ce qui semble étrange pour un érudit de sa stature, car il répète ces jugements dans ses livres en faisant fi de l’Inde, qui jouxte pourtant la Chine et dont les rapports culturels et économiques furent nombreux ; le bouddhisme, pour ne mentionner que ce cas, est connu de tous : il provient de l’Inde et les Chinois l’ont adopté avec enthousiasme. Ce faisant, Leys contribua à minimiser, sinon à occulter l’importance de cette immense civilisation qui n’avait pas son pareil. (Certes, il n’est pas le seul à agir ainsi, c’est une tradition initiée par Hegel dans laquelle se sont engouffrés la plupart des intellectuels. Roger-Pol Droit a bien décrit ce phénomène dans son livre L’oubli de l’Inde.)

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1. Essais sur la Chine, p.654 et 739

De bonnes et de mauvaises guerres...
« Car la force brutale serait sans pouvoir sur les consciences. C’est l’opinion, non la force qui soumet les hommes, notait Pascal. »

Dans un document pédagogique destiné aux étudiants¹, La Chine, Roger Lévy, l’auteur, reprend d’un livre ancien les paroles du seigneur Chang, alors au service du prince Ts’in, au IVe siècle avant J.-C. : « Un roi sage, poursuivit le seigneur Chang, doit la royauté aux efforts de ses soldats. À cette fin, il éveille le pays; y impose l’obligation du service militaire. Quand on entre dans un État et observe l’administration, l’on constate que l’État est fort si les hommes sont "valables". Comment constater qu’ils le sont ? Si ces hommes se conduisent dans la guerre comme ‘des loups affamés devant la viande’, on est assuré qu’ils sont valables. Généralement les hommes haïssent la guerre. Celui qui la leur fait aimer fondera sa suprématie. »

Plus près de chez nous, culturellement, les armées américaines, françaises ou russes recrutent dans les couches les plus démunies de la société. Mais peu importe la recrue, les autorités militaires et politiques ne tiennent pas en compte si l’engagé a ou non un profil ou une prédisposition au combat, tout ce qui compte c’est qu’il désire se battre pour sa patrie en échange d’un salaire. Lorsque l’aviation en 1945 bombardait les villes allemandes, elle détruisait tout: les bâtiments. et les civils qui vivaient sous les toits. Mais la Bhagavad-gita n’entendait pas ainsi les choses. Dans 18e chapitre, verset 43, les qualités d’un guerrier y sont décrites :

« Héroïsme, puissance, détermination, ingéniosité, courage au combat,
générosité, art de régir, -telles sont les qualités qui accompagnent l’acte du guerrier. »

En outre, la bataille que devait mener Arjuna se déroula loin des habitations, sur un antique lieu de sacrifice nommé Kurukshetra. dharma-ksetre kuru ksetre, le lieu sacré, le lieu des Kurus (la dynastie à laquelle appartient Arjuna; ce dernier est pour cette raison aussi surnommé kuru-sattama, le meilleur des Kurus); ce sont les toutes premières lignes de la Bhagavad-gita. Grâce à l’influence de ce lieu saint, l’esprit en phase avec le divin ne peut se détourner de son devoir, de peur de passer pour un hypocrite et de perdre son crédit spirituel.

Dans le deuxième chapitre Krishna dit à Arjuna, le guerrier modèle : « Tu connais tes devoirs de kshatriya: ils t’enjoignent de combattre selon les principes de la religion (dharma); tu ne peux donc pas hésiter. »

Un soldat devait faire partie de la classe des guerriers, des kshatriyas. Un brahmana ou un paysan ne pouvaient pas devenir soldat car ils n’en avaient pas naturellement les dispositions mentales. Ce sont par elles que l’on juge qu’un paysan est un paysan, un soldat un soldat et un brahmana un brahmana. Les qualités et les actions d’une personne doivent correspondre à son statut. Ce n’est pas parce que le père est un juge que le fils le devient automatiquement, par filiation; il le devient par qualification. Il en va de même pour un militaire. C’est une science divine, une révélation d’un ordre supérieur. Krishna dit :

« J’ai créé les quatre divisions de la société en fonction des trois gunas
et des devoirs qu’ils imposent à l’homme. »
(4.13)

Marc Ballanfat, qui a traduit lui aussi la Bhagavad-gita, écrit au sujet de ce verset, page 167 : « Sur le plan de l’absolu, le dieu n’agit pas puisque les actions des qualités de la nature ne le concerne pas. Il en est l’auteur, mais il ne les exécute pas. » (Noter "le dieu" pour désigner Krishna qui explique pourtant bien qu’il n’est pas seulement le dieu, comme un dieu parmi d’autres, mais le Dieu des dieux, adi deva, ou encore quand Ballanfat traduit ce verset 5.29 par « L’ascète découvre que c’est moi le suprême dieu de l’univers. » N’est-ce pas ce que l’on découvre chapitre après chapitre : que Krishna est le Dieu à la source de toutes choses, animées comme inanimées ?) 

« Il te faut, armé du glaive du savoir,
trancher les doutes que l’ignorance
a fait germer en ton cœur. Fort
l’arme du yoga, lève-toi et combats. »
(4.42)

Lorsque Krishna encourage Arjuna à tuer, il lui dit d’user avant tout de sa tête, de son intelligence, de le faire selon les principes de la religion. En fait, il ne s’agit pas ici de religion à proprement parlé, le mot n’est pas adéquat, la bataille de Kurukshetra n’a pas été une guerre de religion, les militaires ne défendaient pas des dogmes religieux; ils se battaient pour le pouvoir; jamais les convictions religieuses des uns et des autres ne furent en jeu. Il combattait au nom du dharma, pas pour le compte d’un dieu ou d’une religion. Le dharma, dans ce contexte, signifie ‘devoir’ et ‘justice’.  Au niveau néophyte, la religion est le plus souvent imprégnée de sentimentalité. Le cœur en est saturé et les émotions qu’elle produit embrument la pensée. C’est la foi du charbonnier. Une telle personne, quand elle est manipulée en sus par une autorité mal intentionnée, peut transformer ces sentiments en une philosophie terrifiante. Un couteau vendu sur le marché peut aider positivement ou il peut être utilisé à mauvais escient. En lui-même il n’est ni bon ni mauvais. Quand le yoga est pratiqué à des fins égoïstes, il faut s’en méfier comme de la mort.

Yoga signifie ‘union’ avec Dieu, avec la force suprême et spirituelle; elle doit être discriminée, grâce à l’intelligence, buddhi, et à la Bhagavad-gita, de la force matérielle régie par maya. Celle-ci est une énergie produite par les gunas et se nourrit de notre attachement aveugle au corps que nous avons revêtu, c’est dire de l’identification illusoire de l’âme avec lui.

« Pour cette raison, Arjuna, dépasse les trois gunas, ces influences
de la nature matérielle dont traitent substantiellement les Védas.
Libère-toi de la dualité, abandonne tout désir de possession et
de paix matérielle et sois fermement uni au Suprême. »
(2.45)

(Voir à ce propos une discussion plus détaillée
sur ce forum
, au bas de la page.)

« Ainsi, l’être distinct emprunte, au sein de la nature matérielle,
diverses manières d’exister, et y prend jouissance des trois gunas;
cela, parce qu’il touche à cette nature. Il connaît alors souffrances
et plaisirs, en diverses formes de vie. »
(13.22)
_____________________________


1. La Chine, Les Presses Universitaires de France, 1964

 

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