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Publié par Laziz

Éric Méchoulan, professeur de littérature et directeur au Collège international de philosophie de Paris, donnait une conférence à Montréal pour promouvoir son livre, La culture de la mémoire. Au moment où j’écris ces lignes, je ne l’ai pas lu, l’ouvrage n’étant pas disponible dans les librairies. J’arrivais donc sur les lieux avec une vague idée du sujet de la conférence.

La-memoire-de-Magritte.gifLa salle est bondée. On rajoute des chaises. J’échange quelques mots d’excuse avec la personne assise devant moi -homme élégant, cheveux noirs, barbe noire et habillé tout de noir. J’en profite pour le questionner sur le thème de la conférence avant qu’elle ne débute. Il a l’air surpris et inconfortable. Lorsque je lui rappelle le sujet, il me répond : « Je suis d’autant plus au courant que c’est moi l’éditeur des Presses de l’Université de Montréal. » Bingo ! Il va par conséquent être en mesure de me donner son avis sur la mémoire. C’est une question que je posais déjà, l’année dernière, au salon du livre, mais sans succès ; une conférence, sur la mémoire y avait eu lieu. C’est elle, d’ailleurs, qui m’avait incité à démarrer mon enquête sur le sujet.

L’éditeur me rétorque qu’il n’en sait pas plus que tout le monde. J’insiste : «  Tout le monde a réfléchi sur la faculté prodigieuse de la mémoire lorsqu’elle vient à manquer.
- Oui, oui, évidemment . . .
- J’aimerais au moins recueillir votre opinion sur un point si vous voulez bien : les facultés de la mémoire progressent avec le temps ou régressent-elles ?
- Ah! là, là… C’est si vaste, il y a tant de mémoires différentes ! Cela dépend de laquelle vous parlez ? »
?!? À par moi : y a-t-il donc des mémoires biologiques qui ne subissent pas l’influence du temps, la perte de leurs capacités ?
« De la mémoire en général, répondis-je, l’utile en quelque sorte, de la mienne comme de la vôtre. » Il est à quia et m’invite à guetter la réponse des lèvres même du philosophe ex-professo en train d’ajuster le micro.

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Je disais que j’étais arrivé sur les lieux avec une vague idée du contenu des débats. Pour moi, la mémoire est tout simplement un profond réservoir biologique d’impressions accumulées par les sens et qui joue dans notre destin un rôle décisif.

mémoire karma, adn, maroudiji

Ces impressions ont été filtrées et sont réinterprétées sans cesse, consciemment, ou, le plus souvent, à leur insu, par l’intelligence et les émotions. Cela s’apparente à une longue cuisson de bouillon de cultures dont le feu mental, attisé par l’ADN et le karma, non fossilisés, mais encore vibrant d’une dynamique créative, constitue l’énergie organisatrice d’une âme qui voyage dans le temps.

Mais après avoir assisté aux discours (au pluriel, car Éric Méchoulan était accompagné de trois autres érudits), je ne suis guère plus avancé. En les écoutant, je réfléchis aux questions qui me démangent et que j’aimerais poser, mais je ne suis pas certain de vouloir m’y prendre en public. Je préférerais attendre la fin. Je me ravise aussitôt, un oiseau dans la main en vaut deux dans le ciel ; l’occasion risque de ne pas se présenter.

Méchoulan rappelle à notre souvenir l’exemple de Funès, un personnage de Jorge Luis Borges dans Fictions. J’en suis ravi. Non pas que j’aime particulièrement cet auteur, mais au moins, lui, il connaît quelque peu la mythologie hindoue, contrairement à beaucoup d'autres qui prétendent nous donner des leçons de vie. Car je songe à citer, pour ma question, un passage de la Bhagavad-gita sur la mémoire et l’histoire de Bhisma, le personnage central du Mahabharata.

bhisma--inde--mort--kirshna--fleche--kurukshetra.jpg

À peine ai-je prononcé mentalement le nom de la bible hindoue que Roger-Pol Droit, dont L’oubli de l’Inde est rangé sur une tablette de ma bibliothèque, s’interpose sagement : « Pas d’ésotérisme, cher monsieur. Vous leur donneriez l’opportunité d’écarter d’un revers de la main vos doutes. » Il ne s’agit pas d’ésotérisme, pensais-je, mais de la Bhagavad-gita. Pour une fois que je veux en parler en public ! Si quelqu’un citait un passage approprié des Évangiles, on ne serait pas si récalcitrant, alors pourquoi ce mépris si quelques lignes de ce livre exceptionnel et sacré pour des centaines de millions d’Hindous peuvent nous éclairer ? «  Parce qu’aucune grande problématique philosophique, du XXème siècle jusqu’à nos jours, continue-t-il, ne la prend réellement au sérieux, fût-ce de manière critique. »

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Ghosh ! Pourtant Méchoulan donne en exemple Funès, c’est un Indien d’Amérique du Sud à ce que je sache. On parle de quoi là, de la mémoire !? Quand Borges s’exprime sur la mémoire, on l’écoute, non ? « L’Argentine, remarque mon interlocuteur fantôme, c’est encore en quelque sorte l’Europe. L’Amérique du Sud est chrétienne jusque dans la moelle épinière; elle est grecque, ou plus certainement espagnole et portugaise. »

L-oubli-de-l-Inde-Pol-Droit.jpgMais Méchoulan sait bien pourtant que Borges ne s’embarrasse pas de la grogne des pontes de la philosophie lorsqu’il se réfère au Ramayana, le grand poème du sage Valmiki, ou d’autres écrits –ésotériques, comme vous dîtes. Oui, mais quand on a la stature de Borges et qu’on écrit des nouvelles d’ordre métaphysique, le fantastique est autorisé, mais, ici, dans cette librairie, les intervenants comme Méchoulan abordent des questions pragmatiques et rationnelles au sujet de la mémoire. D’accord.

Les mots de Droit interfèrent à nouveau avec mes pensées : « Ne vous faites surtout pas d’illusion sur l’importance que vous accordez à l’Inde. L’institution philosophique, considérée dans son ensemble, cultive, au mieux, le silence –au pire, le sarcasme. Vous avez l’air de l’ignorer, vous, un admirateur de Jean-François Revel, l’auteur de Pourquoi les philosophes ! Et le fait n’est pas mineur, on enseigne aujourd’hui, en Revel--philosophe--pauvert--maroudiji.jpgFrance, à des milliers de jeunes, qu’il n’y a pas de philosophie en Inde. Citez la pensée grecque, Berkeley, Kant ou Popper et on vous tendra l’oreille. Pour ces gens-là, il n’y a de philosophie qu’européenne, et rien qu’européenne. »

Il a raison. D’ailleurs, je n’ai plus envie de poser mes questions. Méchoulan a mentionné Nietzsche, Baudelaire, Ricoeur et maintenant Borges. Révélateur le conte de ce dernier, son Funès, ce personnage qui travaille du bigoudi, pour illustrer les caractéristiques de la mémoire, par le côté malsain, « intolérable », ce fardeau de l’esprit que l’on craint à la manière de la surpopulation de la planète. Quand trop de mémoire rend débile! Je vous résume l’histoire, mais, puisque Méchoulan a cité Paul Ricœur, gardons à l’esprit une des ses remarques qui tombe à point et qui « vise à mettre en garde contre la tendance de maints auteurs à aborder la mémoire à partir de ses déficiences, voir de ses dysfonctions. »

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Où je vous raconte en deux mots, l'histoire de Funès, le personnage de Jorges Luis Borges.

fleur--arbre--maroudiji.jpgTout jeune déjà Funès pouvait vous dire l’heure qu’il était à la minute près, simplement en jetant un coup d’œil sur la position du soleil. Un jour, il tomba de cheval et resta paralysé. Le mal fut compensé par un bien spirituel immense au point qu’il n’éprouva pas de véritable peine quant à son infirmité, « comme si le coup qui l’avait foudroyé était bienfaisant. […] Quand il était revenu à lui, le présent ainsi que les souvenirs les plus anciens et les plus banals étaient devenus intolérables à force de richesse et de netteté. » Par moment, sur son lit, il semblait en extase dans la contemplation d’une fleur entre ses doigts ou d’un arbre par la fenêtre. Borges écrit : « Funès commença par énumérer, en latin et en espagnol, les cas de mémoire prodigieuse consignés par la Naturalis historia. Cyrus, le roi des Perses, qui pouvait appeler par leur nom tous les soldats de ses armées; Mithridate Eupator qui rendait la justice dans les vingt-deux langues de son empire ; Métrodore, qui professait l’art de répéter fidèlement Funes-memoire-borges-maroudiji.jpgce qu’il avait entendu une seule fois », etc. Mémoire extraordinaire : « Funès se rappelait chaque feuille de chaque arbre de chaque bois. » Mais quelle humaine existence peut avoir un tel génie, se demande-t-on à lire les descriptions de Borges sur le poids infini d’une telle mémoire laissée à elle-même ? Car ce dernier, dans cette nouvelle littéraire, n’est pas convaincu qu’une prodigieuse mémoire puisse engendrer un effet positif absolu. Ainsi Borges « soupçonne cependant que Funès n’était pas très capable de penser. Penser, c’est oublier des différences, c’est généraliser, abstraire. » « Car penser, c’est oublier », reprend Méchoulan.

Pas trop, tout de même… On n'oubliera pas trop. Car on ne réveillera pas impunément un passé qu’on a bourré de sédatifs et qui dort dans la poudre et le sang. Incinérer le passé afin de lui donner une forme qui le chante, de sorte que les crimes soient oubliés et que les affaires continuent de tourner pour le soi-disant bien général, ainsi que le gouvernement algérien l’a décrété après les massacres de la décennie 80-90, est un sport de la mémoire collective dont lequel les nations trouvent un grand réconfort, et les français n’en réchappent pas.

l-horreur--l-espoir--Zahraoui--algerie.jpgCar pour ce qui est d’ensevelir profondément nos vices, nos morts et nos tortures, d’enterrer tout ce qui dérange, les États, les nations, les partis politiques et les religieux sont des as. Alors quand on me parle de mémoire collective, je me gratte la tête; et là, je pense à Hadrien, le héros de Marguerite Yourcenar, qui affirme : « Ils font tout ce qu’ils peuvent pour nous cacher la vérité sur eux-mêmes. »

Réminiscences. À la radio mexicaine, un jeune poète interpellait Octavio Paz sur cette énigme mystérieuse : « Vous savez parfaitement qu’en Inde, par exemple, il y a des gens qui ont cherché à revenir au présent en pratiquant avec virtuosité l’art d’oublier. N’est-ce pas exact ? (Paz a vécu des années en Inde comme ambassadeur du Mexique.)
- Il faut oublier beaucoup de choses, mais se rappeler ce qui a aussi rendu possible l’existence de l’espèce humaine sur terre. Je crois donc que les deux expériences nous sont nécessaires. » 

Rien que ça! En plus d’oublier par la force des choses, selon l'ordre naturel le plus banal lié aux pertes de mémoire, il faudrait oublier volontairement des faits ! Ceux qui ne nous arrangent pas et en garder d’autres en mémoire ! Comme avec un ordinateur... 

Mais continuons de tendre l'oreille aux réminiscences d’où surgissent les poètes qui sont la mémoire de l’espèce, avec le conseil de J. L. Borges : « Lorsqu’on veut se rappeler quelque chose, on doit d’abord l’oublier, et ensuite la mémoire le fait revenir. » Ernesto Sabato acquiesce et lui répond : « Il est bon d’oublier ce qu’on est toutes les douze heures. Vous croyez qu’on peut survivre sans ces oublis ?
- Ce serait la monotonie, l’ennui… » Et, comme s’il s’adressait à moi, en aparté, devinant mes hésitations à reproduire leurs nombreuses réflexions : « Ne t’en fais pas, on m’accuse souvent d’abuser de la citation, mais c’est la meilleure manière de faire dialoguer les textes des autres. » Et de surenchérir, un auteur que je lis en ce moment, Ryszard Kapuscinski :

ryszard_kapuscinski--citation--memoire.jpg

Mais tu n’as pas besoin de plagier, m’écrit dans un courriel une amie qui a lu ces lignes. Quand tu as pris des leçons de tambour à Calcutta, il y a plusieurs décennies de cela, ton instructeur te l’avait déjà formulé ainsi : « Oublie tout ce que tu as appris auparavant et recommence à neuf ! » N’est-ce pas ? C’est ce qu’il entend par oubli, certainement. Déconstruire pour reconstruire, en d’autres mots.

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adieu-la-raison-feyerabend.jpgRoger-Pol Droit a raison. Revel est explicite sur cette différence entre philosophie et croyance. Ouvrez un de ses livres et vous lirez des sentences de ce genre : « La civilisation occidentale tourne autour de la connaissance, et toute les autres civilisations tournent autour de la civilisation occidentale. » Qui peut déclarer le contraire ? En ce domaine, c'est la pensée unique qui prévaut. « Cependant, écrit Gérald Chazal, la Grèce fut aussi le berceau des sciences telles qu'elles se sont développées en Occident. Cette naissance est marquée par une véritable rupture avec les explications mythiques et une recherche d'explications du monde appuyées sur l'observation et le raisonnement. »

Feyerabend ! Paul Feyerabend peut déclarer le contraire et en a les moyens. Voilà un polémiste qui me plaît. Dans Adieu la raison, il a un bon mot pour parer à ce rationalisme mécaniste : « Même la plus petite tribu peut se trouver en position d’offrir de nouveaux aperçus à la pensée occidentale. » Rien à voir avec un Karl Marx qui croyait que les habitants des colonies, les indigènes, n’étaient pas des humains adultes. Pour Marx, témoignait encore Isaiah Berlin, « la culture est occidentale. Il n’est pas évident que Marx ait pu imaginer une quelconque culture extérieure à l’Ouest –la Chine était plus éloignée dans son esprit que celui de Voltaire. »

Bhagavad-gita.jpgN’empêche que, lorsque j’avais 20 ans, la Bhagavad-gita, philosophique ou non, exprimait un aspect de la mémoire qui m’a touché. Et je suis toujours imprégné de l’effet qu’elle produisit sur moi. J’aurais aimé parler de ce texte spirituel dans cette assemblée cultivée ! J’en ai que faire de tous ces maîtres à penser et de leur ethnocentrisme, de leur perpétuelle grécité ! Car comment désigner un sociologue à l’instar de Durkheim qui écrit que « les textes de l’Inde ne s’offrent pas légitimement à l’étude, il convient de ne pas les fréquenter » ? La philosophie est née en Grèce et il n’y en eut pas d’autres! martèlent-ils. Oh, ils n’iront pas jusqu’à affirmer que l’Inde n’a pas eu son lot de penseurs! Mais comme les décrit Gilles Deleuze, leurs penchants intellectuels privilégient un noumène flottant à travers un vide irrespirable : « Ils ne produisent ainsi qu’une culture d’anéantissement sans aucune production spécifique de subjectivité. »

À la suite de l’intervention de Roger-Pol Droit, et de ces voix familières qui conversent avec mon esprit, je me résigne à garder le silence.

Mais revenons un instant à Borges, puisque nous parlons de lui, sur un passage de sa nouvelle intitulée Du culte des livres. Il illustre bien, à mon avis, la méfiance que je perçois chez Méchoulan envers la mémoire : « Le feu menace la bibliothèque d’Alexandrie ; quelqu’un s’écrie que c’est la mémoire de l’humanité qui va brûler et César lui répond : "Laisse-là brûler. C’est une mémoire pleine d’infamie." ».

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La période des questions est ouverte. J’écoute quelques personnes s’exprimer tout en réfléchissant. L’ennui, avec le développement d’Éric Méchoulan, c’est qu’il présente, dans cette conférence nommée L’actualité de la mémoire, un point de vue : la théorie selon laquelle il existe une entité mémorielle indépendante, globale et abstraite qui agirait à l’échelle d’un peuple, locale, nationale ou européenne, etc., et synthétiserait comme il faut, par quelques effets sociaux, qui restent à mon entendement un mystère, les impressions mentales moribondes ou actives tapies dans les consciences ; elle n’est donc pas la mémoire personnelle mais la somme des mémoires individuelles archivée dans une aire invisible et collective. C’est d’elle que dépend la mémoire individuelle, elle serait sa petite sœur, si j’ai compris quelque chose à toute cette analyse subtile.

france--race--souvenir--memoire--maroudiji.jpgMa voix intérieure : « De par ta citoyenneté (maintenant canadienne), tu devrais le savoir d’autant mieux puisque la Bibliothèque nationale du Québec a commencé à numériser tous ses documents. Cette sauvegarde de la mémoire la place en avance sur le reste du monde. -Oui, je sais cela. L’étude des hommes, on peut essayer d’y travailler mais les livres sont indispensables, s’ils n’existaient pas, nous ne saurions rien du monde qui nous a précédés. Je sais aussi que lorsque la mémoire personnelle s’érode, c’est la perspective du futur, indissociablement liée au passé, qui végète et dépérit. Les livres, alors, ne suffisent plus sans le contact personnel d’une âme à la mémoire vive et profonde; ils se figent et ne répondent plus à nos interrogations. Il est crucial pour l’individu d’être capable d’accéder à sa propre mémoire, dans la meilleure de ses capacités, afin de construire un futur hospitalier pour lui et la collectivité. Plus cette mémoire sera saine, vivace et en phase avec l’environnement, plus le scénario de son avenir sera solide et édifiant. »

Ma voix intérieure, fait-elle écho à la mémoire collective ou à la mienne, individuelle ? Qui pense encore comme moi de nos jours ? Qu'on cesse de nous violer la mémoire ?

connaissance-inutile--revel.jpgJ’ai cité Jean-François Revel, en l’occurrence un passage de La connaissance inutile. Mais voici comment il débute son livre : « La première de toutes les forces qui mènent le monde est le mensonge. », une thèse qu’il développe tout au long des chapitres avec un talent digne de sa notoriété d’écrivain lucide et intègre, quoique polémique à vous couper le souffle. Comme nous savons que la préoccupation des masses reproduit irrémédiablement un panégyrique de son histoire -dénué de culpabilité et édifiant pour la nation-, la mémoire collective, s’il en est, m’apparaît boiteuse, irresponsable, sujette aux manipulations médiatiques et, qualitativement, à l’étiolement tous azimuts. Un enseignant comme Méchoulan doit savoir tout ça. On n’est pas philosophe sans être psychologue. Par conséquent, la modernité et le progrès, que les masses anticipent par l’effet de la nouveauté et de la concurrence, entre autres, trouvent tout son sens dans la mécanisation de la mémoire sous forme de techniques super sophistiquées que représentent les ordinateurs.

Ce que je n’ai pas saisis durant cette conférence, c’est si Éric Méchoulan approuve les effets de la modernité ou bien les décrie-t-il en valorisant la mémoire collective qui serait comme un contrepoids à la modernité et l’individualisme ? Voilà une de mes interrogations. Une autre serait : est-ce que la mémoire utile, nécessaire au bon fonctionnement des individus, accroît ou régresse ?

Bon, dans l'assemblée on a posé la dernière question. Je lève la main à mon tour et explique tant bien que mal, en quelques phrases décousues, mes soucies quant à cette exposition savante. Je raconte l’expérience de la Bhagavad-gita que vous, lecteurs, connaissez déjà. Voici la traduction des versets en question; l'explication suit l'image:

bhagavad gita

« L’homme accorde continûment sa pensée aux objets des sens ; il s’ensuit qu’il s’attache à eux. De l’attachement naît en même temps le désir ; au désir s’ajoute la colère. De la colère vient l’égarement complet. De l’égarement, le bouleversement de la mémoire ; du désordre de la mémoire, la ruine du jugement et de la décision ; de la ruine du jugement, la perte de l’homme. » ¹

La mémoire serait donc la clé de voûte de tout le psychisme humain. La science est loin de procéder à une greffe positive de cette faculté quand elle vient à manquer. Il est par conséquent crucial que l’homme ou la femme sages, face à la destruction massive de son environnement et des espèces vivantes, ne délèguent pas à la société la tâche de mémoriser mais prennent soin personnellement de ce pouvoir comme de la prunelle de leurs yeux, sinon davantage.

Borges, cette encyclopédie du savoir, devenu aveugle au moment de sa nomination comme directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires, aurait pu témoigner de ce malheur, ou nous aurions pu invoquer le fameux poète aveugle, Homère ; malgré leurs infirmités précoces, ils nous livrèrent des chefs-d’œuvre.

Le pire, c’est l’Alzheimer. Quand cette maladie, due en grande partie à la nocivité des temps modernes, de la pollution, se répandra davantage et que l’humanité dépendra du monopole des archives numérisées, comme aujourd’hui la dépendance envers les calculatrices pour les comptes, ces résolutions qui, autrefois, se faisaient mentalement, alors cette maladie tombera dans une phase très critique.

L’analogie avec les aliments est éclairante ; on a bien dans les supermarchés pour monsieur et madame tout le monde des tomates rouges et grosses, mais sans goût et sans minéraux. Seuls les riches pourront se payer la qualité essentielle au bien être si rien n’est fait de plus vigoureux. Dans le même ordre d’idées, Octavio Paz nous met en garde : « Si l’évolution actuelle se poursuit, peut-être qu’un jour le monde sera partagé entre deux classes : les uns liront –la classe des puissants ; les autres regarderont la télévision. Alors, la démocratie par le bas instaurera l’inégalité la plus terrible, celle du savoir. »²

« Mais où veux-tu en venir ? »

C’est toi, lecteur, qui me pose cette question ? Je m’élève contre le clivage, ces efforts que déploient les spéculateurs de la pensée à focaliser sur la mémoire collective au détriment de l’individuelle en déroute. « Je suis d’accord avec vous, concédera, en tête-à-tête, Johanne Villeneuve, qui s’intéresse aux questions de la transmission du savoir ; mais il faut parler des deux !
- Je ne vous le fais pas dire, répliquai-je. Or c’est toujours de la même que l’on débat, en réalité. Nous ne traitons de la mémoire qu’en tant qu’entité abstraite, ou externe à nous, celle des neurologistes, des institutions, des historiens, des pédagogues, mais nullement de la vitalité quasi organique de cette faculté individuelle en train de se déliter sans qu’elle ne préoccupe raisonnablement l'intelligentsia, les politiques ou les savants. La transmission… Avec la mentalité matérialiste qui fait le lit de notre empirisme et qui a pour credo ni maîtres ni dieux, la transmission est devenue une marchandise rationnelle, impersonnelle et plus facilement gérable à travers l'électronique. Terminé ce rapport entre maître et étudiant, entre guru et disciple ou entre père à fils ! »

Paradoxale, non, pour des sociétés aux mœurs individualistes par convictions philosophiques ... Déjà avec l’imprimé, disait J.F. Revel, l’homme s’enferme dans son œil. Le lecteur devient solitaire et silencieux, alors que le manuscrit médiéval était comme une partition musicale, c’est-à-dire lu à haute voix³. Mais Villeneuve m’a mis en stand-by, car la voici happée par une relation personnelle. Je vous en prie, (belle) dame, allez, j’ai pris assez de votre temps vu la circonstance. J’aurais certainement aimé dialoguer plus longtemps avec vous.

Il me semble qu'elle était plus disposée que les autres intervenants envers mes désidératas, si je ne me trompe. Elle avait quelque chose dans ses yeux du feu que je connais chez les penseurs avides de communication. Pas pour rien qu'elle se préoccupe de transmission. Ce que j'aurais voulu ajouter, c’est qu’il m’apparaît, au contraire, que les sociétés, devenues matérialistes à souhait, opèrent une substitution de la mémoire personnelle qui lui va comme des bretelles sur un corps obèse et impotent : une technologie virtuelle supplée la déficience avec, en parallèle, une pollution qui va son train d'enfer. Voilà, à mon sens, ce qu'est devenu l'art de la transmission du savoir.

1 Traduit du sanskrit par Anne-Marie Esnoul et Olivier Lacombe
2 De vives voix. Entretiens (1955-1996) Gallimard p.494
3. Qui a peur du grand méchant McLuhan? Chronique de l’Express, 1967

 

La suite ici: La mémoire en péril, faut-il s'en inquiéter?

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