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Publié par Ahmed

Karna kills GhatotkachaLa première pensée qui nous vient à l'évocation du Mahabharata, c’est la guerre. Et par-dessus le marché, ou par-dessus la pensée, que Dieu, en la forme de Krishna, ait encouragé les hommes à l’un des plus grands massacres des temps anciens. Gardons à l’esprit, cependant, qu’il y a cinq milles années qui séparent l’évolution du concept de guerre des lunes d’antan à aujourd’hui. En d’autres termes, nous n’en avons plus la même idée.

On trouvera toutes sortes d’informations pertinentes dans le Mahabharata. C’est tout un musée vivant d’une richesse enrichissante pour le lecteur enclin à explorer les civilisations anciennes et leurs arts. Par exemple, les guerriers hindous ne massacraient pas le peuple, ils ne tuaient pas les villageois et ne les violaient pas. Guerres et violences étaient la marque et le domaine des kshatriyas (guerriers). De nombreuses règles encadraient leurs devoirs. Une morale pointilleuse régissait les rapports entre soldats et durant les combats. Lorsque l’un d’eux mourrait, son adversaire le dépouillait de ses biens. Car les combattants venaient sur le champ de bataille richement parés de leurs plus beaux bijoux. C’était là, le butin des vainqueurs. Quand le puissant Karna* arrive dans l’arène, effulgent mais inconnu, et qu’il défie le grand Arjuna, le frère de ce dernier, Bhima, s’aperçoit qu’il est le fils d’un paysan et se moque de lui. L’affaire est réglée; un ksatriya ne se bat qu’avec un Ksatriya.

2.jpgCela n’a pas toujours été ainsi, ailleurs. Notre époque reflète bien la sauvagerie de ces soi-disant civilisations. La guerre est devenue un moyen de terroriser la population; femmes, enfants et vieillards sont la cible privilégiée des combattants. Je relève les passages suivants à titre d’exemple; Amin Maalouf, dans Les croisades vues par les Arabes : «Après avoir perdu beaucoup des leurs sur la brèche, les Turcs pénétrèrent dans la ville et se mirent à massacrer les gens sans distinction. Ce jour-là, environ cinq milles habitants périrent. Les femmes, les enfants et les jeunes gens se précipitèrent vers la citadelle haute pour échapper au massacre. Ils trouvèrent la porte fermée par la faute de l’évêque des francs qui avait dit aux gardes : "Si vous ne voyez pas mon visage n’ouvrez pas la porte!" Ainsi les groupes montaient les uns après les autres et se piétinaient. Spectacle lamentable et horrifiant : bousculées, étouffées, devenues comme une masse compacte, environ cinq mille personnes, et peut-être plus, périrent atrocement. […] Le jeune Ayyoubide, imbu de la grandeur et de la magnanimité de ses ancêtres, ne peut s’empêcher de se scandaliser de ces massacres inutiles. Mais il le sait, les temps ont changés.» (C’est toujours moi qui souligne.)

3.jpgEt Han Suyin, dans Le déluge du matin, que je cite malgré le peu de crédibilité historique que le livre contient et qui a longtemps servi cependant de référence à ses nombreux lecteurs : «Tchiang Kaî-chek résuma ainsi la situation : "Le devoir de la paysannerie est de nous fournir des renseignements sur l’ennemi, du ravitaillement, des dispositifs commodes pour nos campements et des soldats pour nos armées." […] On jugeait naturel que des paysans soient utilisés, qu’ils meurent sans broncher, et qu’en cas de révolte, ils soient abattus pour que les autres se soumettent.» Pour les Chinois (et chez les Russes c’est la même politique), à cette époque, en 1927, la victoire politique dépendait de l’implication de quatre cents millions de paysans à la lutte armée révolutionnaire aux côtés des ouvriers. On ne parle plus de ksatriya.

Georges Dumézil raconte un bel épisode du Mahabharata à ce propos. Il y a conciliabule entre les généraux du parti revendicateur. Une décision cruciale doit être prise. Trois choix s’offrent aux Pandava : renoncer au pouvoir et se retirer dans la forêt, continuer les pourparlers, ou attaquer. Yudhistir, l’ainé, doit se prononcer. Naturellement, il veut d’abord entendre l’avis de Krishna mais «laisse à maintes reprises comprendre sa préférence, du moins son penchant pour la renonciation. Ksatriya de naissance mais non de cœur, il dit tout ce que l’on peut dire contre cette guerre, contre la guerre : les ennemis sont des parents très proches, quelques-uns très chers, d’autres très respectables par l’âge, le caractère, la fonction, en sorte ‘‘qu’il y a crime dans le devoir des ksatriyas’’. D’ailleurs, une bataille règle-t-elle un conflit de façon juste? N’y voit-on pas le lâche abattre le brave, un homme obscur triompher d’un héros renommé? Et puis, à quoi bon? Dans la bataille, on tue, on est tué, et une fois tombé à terre, quelle différence fait-on entre la victoire et la défaite? »

Et Han Suyin de continuer : «Tous les camarades et les partis révolutionnaires, a encore écrit Mao, seront mis à l’épreuve. Il y a trois possibilité : nous mettre à la tête des paysans et les diriger; rester à leur traîne en nous contentant de les critiquer avec force gestes autoritaires; ou nous dresser sur leur chemin pour les combattre. Tout Chinois est libre de choisir, mais les événements obligeront à choisir vite. »

* Karna, fils du dieu Soleil et de Kunti

 

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