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Publié par Laziz

Les gurus du Québec remettent Dieu au goût du jour
http://www.renaud-bray.com/ImagesEditeurs/PG/1214/1214793-gf.jpgparla science et la philosophie


Nous sommes en plein New-âge avec cette récente parution. En quête de sens, avec pour sous-titre Sur les traces du Dieu cosmique, est écrit par un philosophe et théologien à la retraite, Jean Proulx. Il a été secrétaire général du Conseil supérieur de l’éducation du Québec. Ce n’est pas rien. La préface est de Jacques Languirand, lui aussi philosophe. Il est également homme de théâtre et animateur d’une émission très suivie sur Radio-Canada, Par quatre chemins. Il écrit tout de go: « Une authentique recherche de valeurs voit le jour dans un indéniable contexte de confusion éthique. […] Ce livre nourrira tous ceux et toutes celles qui sont aujourd’hui -en ces domaines spirituels, éthique, écologique- en quête de repères. » On ratisse large. Le timing s’y prête bien. « L’éveil, selon Languirand, d’une conscience holistique se produit dans la conjoncture d’un incroyable désastre écologique. »

Le livre débute étrangement avec le pari de Blaise Pascal, scientifique et philosophe du XVII siècle :

Il faut nécessairement choisir…http://lusile17.l.u.pic.centerblog.net/o/967964e7.jpg
Pesons le gain et la perte,
En prenant choix que Dieu est.
Estimons ces deux cas :
Si vous gagnez, vous gagnez tout;
Si vous perdez, vous ne perdez rien.
Gagez donc qu’il est, sans hésiter…
Dieu a laissé des signes,
mais vous les négligez.
Cherchez-les donc.

Pascal, pour ouvrir la voie vers un cosmos vivant, sensible et divin -holiste-, il faut le faire! Lui qui affectionnait la parabole du chêne et du roseau: le premier, étant à l'image d'un univers bête et frustre, et le second, d'un individu frêle mais pensant, d'une intelligence incomparablement supérieure!

« Quand l'univers l'écraserait, écrit Pascal, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. » Surtout, Pascal s'opposait à l'idée moderne de son temps, notamment à chercher dans la science un moyen de prouver Dieu. Il faut se rappeler l'indigence des humanistes en ce qui concernait la cosmologie. Ils en étaient encore à l'âge de pierre par rapport aux connaissances orientales.Et Pascal, malgré son génie mathématicien et littéraire, en été encore à défendre que la Terre se trouvait au centre du monde et que le soleil tournait autour d'elle et non l'inverse, comme l'affirmait Copernic. Pascal s'objectait à l'obscurantisme du monde clos des Anciens, judéo-grec, devenu obsolète, pour se tourner timidement vers une conception infinie de l'Univers, ce que ses calculs tendaient à démontrer. Mais, avec lui, on ne sort pas du paradigme religieux de l'époque Jésus-Christ est la seule et unique voie de salut-, même s'il ne supportait plus le christianisme dogmatique dont il combattait le non-sens. Au-delà des guerres de clochers, Blaise Pascal n'apporte aucune lumière sur l'origine du monde et de sa signification. Il reste un religieux convaincu et passionné de son temps, comme on les connaît dans tous territoires sur lesquelles l'Église applique une main de fer, et il ne se prive pas de montrer ostentatoirement qu'il participe à la plus grande Révélation de l'histoire de l'humanité. Dans tous les cas, il n'est pas la figure emblématique du changement spirituel, ni un philosophe exemplaire, malgré les sages pensées qu'il a ramassées dans son livre.

Par cette citation liminaire, donc, on se doute bien que l’on va recycler le discours obscurantiste en éveil de la vieille Europe de Descartes à Newton. Car c’est par la réalisation de ce dernier que la nouvelle conception dynamique du divin prendra forme. Autrement dit, l’espace absolu de Newton, en opposition à celui de Descartes, constituait le fondement de ce que les savants tous azimuts s’imaginaient à l’époque de la cosmologie révisée. 

Ayant rapidement feuilleté l’ouvrage de M. Proulx, j’en conclus que sa vision de Dieu, qu’il nomme tantôt Esprit du monde, Dieu cosmique, Principe originel ou encore l’Âme du monde s’inspire de ce courant religieux qui culminera dans le déisme des Lumières. À la différence près qu’aujourd’hui, en Amérique du Nord du moins, l’exotisme amérindien lui donne un air plus légitime et universel. Mais le grand défi consiste à réconcilier religion chrétienne et science, sachant les erreurs commises par l’Église dans le passé: elle vomissait l'esprit scientifique qui remettait en question ses dogmes.

J. Proulx découvre d’emblée sa position : l’évolution à la Darwin ne peut être niée. Sauf qu’au lieu de se développer péniblement sur des milliers d’années, elle fait des bonds; les espèces sont créées d’un coup. Écoutons-le : « Or, en ce qui concerne le passage d’une espèce à l’autre, on reconnaît aujourd’hui l’existence de ‘sauts’ dans l’élan évolutif. On constate que de nouvelles espèces apparaissent d’un coup (c’est moi qui souligne), complètement formées. » Il ne donnera cependant aucun exemple. Le premier venu avec une tête sur les épaules constate tout le contraire : les espèces, depuis toujours, disparaissent; jamais de nouvelles ne sont apparues. Cette philosophie québécoise, s’il en est, n’est qu’une autre forme d’athéisme commune aux Grecs et aux bouddhistes. Pour J. Proulx, Dieu est immanent, il n’a pas d’existence en dehors du monde matériel. Le monde est Dieu.

Point, barre, qu'il se le tienne pour dit!

Pour ce qui est de l’âme -car la théologie ne va pas sans notion de l’âme-, sa référence est l’athéisme d’Aristote*. Glosant sur le système qui meut le cosmos, Proulx écrit : « Empruntant l’expression d’Aristote, je dirais que c’est l’‘âme’ en lui ou sa ‘forme intérieure, principe d’organisation et d’action, qui le conduit vers son propre accomplissement et même, comme l’évolution des espèces nous le montre, vers son propre dépassement. » En réalité, il s’inspire des traditions du chaos et du vide pour réinventer, ou remettre au goût du jour, cette nouvelle divinité. Même si, pour lui, ce Dieu n’est plus un principe mécaniste, il n’en demeure pas moins structure et structurant à partir de rien. Ou à la rigueur, d'une soupe cosmique.

http://www.images-chapitre.com/ima3/original/778/675778_2841785.jpg Et il va jusqu’à citer à profusion la Bhagavad-gita, l’antithèse de cette philosophie pour étayer ses rêverie… : « Il était écrit que Dieu, le Vide abyssal, créateur de toutes les formes, était ‘l’aube de toute chose’ et ‘le berceau de l’univers’. » Il faut être osé tout de même pour affirmer que Krishna, qui proclame lui-même être la source personnelle de tout ce qui existe, est un Vide par nature? Et il ne cite même pas le passage auquel il se réfère…

J’ai donc fait l’effort de vérifier. J’y lis, dans le chapitre IX, une énumération non exhaustive des qualités divines du Dieu suprême (Bhagavan), en voici quelques-unes**: « C’est moi [Krishna] le père de ce monde des vivants, sa mère, son fondateur, son aïeul, la syllabe Om. Je suis le but, le soutien, le seigneur, le témoin, la demeure, le refuge, l’ami, la dissolution, la permanence, le réceptacle, le germe, l’immuable. »

Ailleurs dans ce texte, Krishna insiste sur le fait qu'il est bel et bien l'Être suprême et déclare qu’il est le fondement même du brahman. Il faut quasiment avoir une dent contre lui pour le percevoir comme étant qualitativement du vide, malgré la description de son individualité éternelle étalée tout particulièrement dans la Bhagavad-gita à l’intention d'Arjuna. Je rappelle que la Bhagavad-gita représente un chapitre du Mahabharata. Or, dans cette immense poème, il n’est jamais question de prendre Krishna pour un mirage ou du vide.

«Il ne faut qu'unœil au vendeur, il en faut cent à l'acheteur.»

* voyez ce que j’en dis ici : Mort et naissance de l'essai littéraire
** Traduit du sanskrit par Anne-Marie Esnoul et Olivier Lacombe

Le zéro divin

« Quoi qu’il en soit, écrit-il, un nouvel univers pourrait ressurgir du potentiel infini du Vide. » Mazette, c’est reparti, un autre Big bang! Et tout ça de rien, du vide?! À l’instar du magicien de mon enfance qui montrait à son auditoire un chapeau complètement vide -rien dedans, rien dehors- et hop, d’un coup de baguette, un lapin blanc! -lapin-magicien- Jean ProulxSerait-ce le même Principe que prône Mr Proulx mais pour un public plus âgé en quête de révélations? Principe avec un grand P, car pour lui Dieu est un principe. C’est ainsi, nous dit-il, qu’il le conçoit; ce Vide n’est pas vide, ce n’est qu’une façon de parler. L’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, bouddhiste par sa mère, le confirme : « Le vide est bouillonnant d’énergie, même s’il est complètement dépourvu de matière. » Faudrait s’entendre, ou il est vide ou il n’est pas… Ce n’est pas parce que je ne vois pas l’intelligence vibrer sous forme d’atomes que j’en conclus qu’un cerveau est vide, fusse un astrophysicien qui proclame ce phénomène. Ces gens-là, voyez-vous, peuvent inventer un nouveau Dieu mais sont incapables de trouver un néologisme pour décrire leur concept spirituel. Ils préfèrent jouer avec les mots et jongler avec les idées; les bouddhistes en sont passés maîtres. Il y a du poète en eux, poètes dans le sens contemporain du terme; plus c’est impressionniste, mieux porte leur poésie. Et pourtant ils parlent de science. Si celle-ci a chassé la philosophie de son rang de leader de la pensée et l’a rétrogradée à une simple matière culturelle, c’est en partie pour son nébuleux emploi des mots ambigus ou vides de sens. « Là où s’unissent le Zéro et l’infini » écrit M. Proulx et il nous explique ce qu’il entend par Zéro -avec une majuscule, s’il vous plaît : « l’absence de l’espace, du temps, de la lumière et de la matière. Il est plausible, continue-t-il, que la fin de l’univers marque le commencement d’un autre. »

le renard et les raisin, avec Jean ProulxVous souvenez-vous de la fable de Lafontaine? Le renard tente d’attraper une grappe de raisins, mais comme il ne parvient pas, il la dédaigne sous prétexte qu’ils ne sont pas mûrs. C’est à elle que me fait penser la posture de M. Proulx. Comme il ne peut saisir rationnellement un Dieu vivant et personnel, c’est-à-dire un Dieu qui danse et qui sourit, qui punit et gratifie, qui a du plaisir ou de la tristesse, qui a des yeux et des bras, ce qui parait inconcevable et tout à fait inadéquate pour l’Être suprême, il choisit d’ignorer cet aspect et préfère déclarer arbitrairement invraisemblables de tels attributs, parce qu’ils ne sont que des projections anthropomorphiques. Il n’y a que les païens pour croire à des idoles. Cela ne l’empêche pas de revenir régulièrement à la vision spirituelle hindoue, mais de façon abstraite, expurgée des représentations iconographiques si chères à la conception monothéiste : « La tradition avait déjà eu, il y a bien des siècles (il aurait plutôt dû écrire millénaires) l’intuition d’une pulsation d’univers mourant et renaissant, http://bharat.pagesperso-orange.fr/hindouisme/brahma.gifformant le cycle éternel de la vie de Bramah (sic)… »  Le nom du démiurge, pourtant répandu, est mal orthographié et l’exemple aussi confus que le reste : Brahma est mortel, tout comme d’ailleurs tous les dieux du panthéon hindou, sauf Vishnou et ses avatars. Toux ceux qui sont familiers un tant soit peu avec la cette mythologie savent ce détail des plus importants à ce système de pensée. Brahma crée l’univers et quand il s’éteint, l’univers disparaît avec lui. C’est un nouveau Brahma qui surgit non pas du néant, mais du nombril de Vishnou; c’est un être nouveau et différent qui obtient ce poste par ses activités passés, qui recréera un univers neuf grâce à son bon karma. La preuve c’est que le brahma de notre univers n’a pas une tête mais quatre. Cela signifie que la grandeur de l’univers est d’une taille relativement petite par rapport à d’autres immensément plus grands, et dont les brahmas sont affublés de plus de têtes encore.

Un collègue à M. Proulx, qui enseigne la littérature, me faisait valoir l’importance, dans ce genre de spéculations, de ne pas insister sur la précision des mots, pour laisser l’imagination vagabonder sur des chemins obliques et ainsi découvrir d’autres perspectives « dans le noir où elle s’aventure ». Et de l’autre côté, il s’approprie sans vergogne les mots et les concepts dont il dénigre l’existence de leurs auteurs, comme un voleur refait l’histoire du monde et vous somme littéralement d’envisager leur point de vue soit disant original et songé. L’intention n’est pas intègre. Dogmatiques, ils veulent établir que Dieu est un principe ou un moteur originel, soit, mais n’utilisons pas alors des textes comme la Bhagavad-gita pour justifier cette philosophie du néant. Il est ironique d’affirmer que c’est le vide qui s’exalte dans ce poème, alors que Krishna explique noir sur blanc à Arjuna le http://www.govindascenter.com/images/krishna_arjuna.pngcontraire; c’est Krishna en tant que personne qui parle et non une énergie… La méthode de M. Proulx consiste à vider le monde de son contenu personnel pour le résoudre à un état indistinct. Procédé qui peut être louable comme réflexion philosophique mais à conditions qu’on nous explique les tenants et aboutissants au lieu de balayer les difficultés sous le tapis. Quand il écrit : « Il faut, avec l’œil de l’âme, savoir prendre conscience, comme nous y invite la Bhagavad-gita... », c’est beau mais pas assez précis. Car ce n’est pas la Bhagavad-gita à proprement parlé qui nous « invite », mais Dieu, Krishna, qui s’adresse à Arjuna. Ce dernier est marié et a quatre frères. Ils sont en guerre. Il est crucial de comprendre qu’Arjuna est son ami. C’est la raison d’être de ce poème. Seuls ceux qui développent une intimité avec Krishna, Bhagavan, comme son dévot Arjuna, peuvent réaliser le sens de son enseignement. Il ne suffit pas d’aller dans une bibliothèque, de gommer les personnages qui ne font pas l’affaire, puis de raconter dans les livres que Dieu, en fait, est un Vide. C’est de la malhonnêteté intellectuelle qui ne fait que desservir vos lecteurs sincères. Il s’agit de dire d’abord les choses comme elles sont, sans éviter le plus beau de l’histoire (Le plus étonnant, le plus frappant ou le plus drôle; académie française.)

Si l’on veut les interpréter de manière impersonnelle, il faut expliquer clairement cette démarche spéculative. Mais pourquoi dénigrer l’existence de ces personnages sans faire toute la lumière sur eux, pour ensuite monopoliser impunément leurs enseignements? Pourquoi ne pas transmettre scrupuleusement et de manière transparente les actes et les paroles décrits dans la Bhagavad-gita ? Parce que cela ne vous convient pas? Il ne faut pas y toucher dans ce cas, si cela ne rentre pas dans vos cordes. Par exemple, en ce moment je médite sur le Mahabharata, dont la Bhagavad-gita en est le cœur et je me suis engagé à raconter avant tout sa naissance spirituelle. Or l’histoire de sa création est complètement surréaliste. Personne en Occident ne peut accepter rationnellement qu’un être avec une tête d’éléphant* puisse avoir existé, moi inclus, en outre issu d’une tradition monothéiste et iconoclaste radicale. Mais si le Mahabharata m’enchante au point que  je veuille le faire connaître selon la vision des sages d’antan, reconnus comme des sommités spirituelles et intellectuelles, et non comme un analyste, je me dois de rester fidèle au contexte. Je décris donc l’histoire telle qu’elle est racontée dans les Puranas. Ensuite, seulement, je pourrais y cuisiner mes idées en apportant des notes et des parenthèses, comme l’a fait Madeleine Biardeau dans son magnifique travail sur le Mahabharata, même si je ne suis pas d'accord avec ses conclusions.

*Liens en relation : L'histoire de Ganesh, le dieu éléphant
 le Mahabharata de Madeleine Biardeau: notes
Verdict final à vérifier

Le défaut du paradigme monothéiste
Une nouvelle civilisation qui se fonde sur l'internet

 

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