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Publié par Laziz

la dialectique de la raisonEn 2010, Gallimard a réédité un livre des années 40, La dialectique de la raison de Max Horkheimer et Theodor W. Adorno. Les éditeurs n’ont rien changé à la préface, ce qui permet de se rendre compte des intentions et des aspirations intellectuelles de l’époque et de les comparer aux nôtres. Dans l’introduction on se rend vite compte que le problème auquel ils s’attaquaient correspond à un pattern qui ressurgit à chaque génération et que, au fond, c’est du pareil au même.

À la première page, on peut lire : « Ce que nous nous étions proposés de faire n’était en effet rien de moins que la tentative de comprendre pourquoi l’humanité, au lieu de s’engager dans des conditions vraiment humaines, sombrait dans une nouvelle barbarie. » Grecs, Romains, croisades, inquisitions, révolutions (française et bolchevique), deux guerres mondiales, on remarque aujourd’hui, sans trop se formaliser, que les Occidentaux ont été les meneurs de cette barbarie avec une responsabilité assumée, culture qui lui est propre, intrinsèquement. L’Occident s'est longtemps bercé allègrement d'illusions quand au progrès spirituel qui l'aurait fait évoluer de la bête préhistorique à l'humain le plus civilisé de la planète. Mais tranquillement pas vite, il désenchanta. François Bizot, ethnologue et essayiste, auteur du fameux Le portail et autres livres d'intérêts historique et psychologique sur la guerre du Cambodge, et qui a survécu à son emprisonnement dans la jungle par les Khmers rouges, témoigne amèrement de cette réalité qui nous éclaire sur notre condition morale, jusqu'alors privilégiée: « La seule vérité qui existe, mais que dissimulent avec soin les sciences, nos cultures, notre civilisation, et que par ailleurs nous refusons de voir, c'est que nous portons en nous-mêmes, nous aussi, le germe d'une monstruosité comparable.»

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce livre mais je n'en éprouve pas la force, ni l'intérêt, cela serait entrer dans le système de pensée de ces spéculateurs invétérés qui consiste le plus souvent à couper les cheveux en quatre et de partir de postulats ethnocentriques et bornés dans le genre “tout est Un et nous sommes Un” ou alors “les Grecs ont inventé la raison, la philosophie et la démocratie”, tous clichés usés jusqu'à la corde mais qui tiennent bons; c'est même une mode que de les ressortir et les professeurs ne cachent pas leur plaisir lorsque les élèves les répètent.

Grâce à la religion monothéiste, cette sauvagerie humaine aux relents démoniaques plus que tribaux s'est institutionnalisée, puis a poli ses aspérités au fur et à mesure que les idées évoluaient. Condescendance et haine des autres traditions, religieuses particulièrement, caractérisaient les visées impérialiste et colonialiste de cette partie de l'humanité fort en avance civilisationnelle grâce à sa maîtrise de la raison, du moins, c'est ainsi que le tempérament occidental se définissait, ce qu'a très bien mis en valeur Hegel, appuyé par les théories de Darwin en vogue : raison et pouvoir pour conquérir les faibles et engendrer coûte que coûte la civilisation du plus fort qu'impose la naissance du surhomme, de l'homme nouveau, ce fantasme européen.

 

train du bonheur démoniaque

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Les auteurs de La dialectique de la raison, quant à eux, semblaient encore surpris, en 1944, au moment d’écrire leur livre : « Nous sous-estimions les difficultés qui nous attendaient dans l’étude d’un tel problème, parce que nous faisions trop confiance à la confiance de notre époque. »

Dans les années 70, trente ans plus tard après la parution de 'La dialectique de la raison', la France et l’Algérie m’apparaissaient des nations qui marchaient en suivant leurs yeux plutôt que leurs pas, insouciants de la réalité immédiate; ils tapaient avec ferveur du marteau sur l’éclume du marxiste et de l’athéisme au lieu de rechercher des solutions profondes et réelles à un savoir vivre, basées sur une observation sage, lucide et honnête de la nature et de son précieux trésor de connaissances; trésor qui ne demande qu’à être ouvert par des mains sensibles, et surtout par des intelligences moins chauvines et racistes.* La situation est donc toujours aussi déplorable, cela même si les auteurs annoncent le plus sérieusement du monde : « Les fragments que nous avons réunis ici prouvent cependant que nous avons dû renoncer à la confiance qui présida à nos débuts. » (Ne les croyez pas… Doutez, car ils ne vous feront pas de cadeaux! En philosophie le lecteur a toujours tort.)

Je rappelle qu'avec ce livre, nous sommes en philosophie, le titre étant ici on ne peut plus précis, de la pure philosophie, dans le genre : ‘La raison seule est civilisatrice, par conséquent la philosophie, sans à priori (?), demeure la voie de la Vérité et son doigt révélateur guide toutes les autres sciences’. Idées puériles qu’illustre bien ce proverbe berbère : « Le présomptueux devient raisin sec avant d’avoir été raisin mûr. »

Les philosophes de la Raison se sont proposé, depuis toujours, d’élaborer leurs nouveaux concepts, non pas sur le dos de la mythologie sans queue ni tête mais en opposition à elle. Francis Bacon dirait: «Seule une pensée qui se fait violence à elle-même à la dureté nécessaire à la destruction des mythes. »

Mais que savent-ils de la mythologie, ces philosophes dont le rôle premier fut d’abattre les anciennes réalisations de l’esprit et le ‘‘préjudiciable’’ qui touchait à l’imaginaire, notamment tout ce que l’on désignait sous le vocable d’idolâtrie ?

descartes unité vice

* Sur l'Algérie, lire ma critique que je fais à partir d'une exposition de peinture du peintre M’hamed Issiakhem, dont l'ami intime était l'écrivain Kateb Yacine. Vous devez certainement connaître son livre Nejma (indigeste à mon goût). 

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