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Publié par Laziz

« Parler des Indo-Européens? Si vous voulez que je les décrive,
que je raconte leur histoire, je dois vous dire que je n’en sais rien.
Personne ne sait rien. » 

G. Dumézil

L’obsession bouddhiste
Je suis en train de relire l'introduction du Mahabharata de Madeleine Biardeau. Le prochain texte que j'écris à son sujet, je l'intitulerai « M. Biardeau et son obsession bouddhisme ». Elle pense que l'auteur, "le poète", comme elle se plaît à le désigner, n'avait que ça en tête: "une riposte" au bouddhiste, quand il rédigea "l'épopée". Tout le travail de Vyasa, selon elle, consistait à altérer le védisme pour mieux le renforcer, tout en contribuant « à bouter l’ennemi bouddhique hors de l’Inde. » Rappel historique: Buddha n’existait pas encore lors de la rédaction du MBh.

L'apocalypse judéo-chrétienne
Elle avoue cependant, à plusieurs reprises, que c'est une hypothèse*. En tant que savante, elle ne voulait pas écorcher son intégrité puisqu’elle n'a pas de preuve à faire valoir, sinon son intuition. Quand tous vos collèges de la Sorbonne et vos amis baignent dans le courant bouddhiste, qui s'en étonnerait? D'ailleurs R.-P. Droit explique qu'avec le temps, le christianisme s'est finalement rapproché du bouddhisme qu'il n’a jamais tenu en odeur de sainteté. Par conséquent on peut lire sous la plume de Biardeau: « Mutatis mutandis, nous sommes bien dans le climat de l'apocalypse judéo-chrétienne, de sa lutte contre l'agression culturelle grecque et politico-religieuse romaine, lorsque nous abordons cette défense acharnée du brahmanisme (je souligne) menacé dans ses convictions les plus chères par la tentative de dévalorisation de sa structure socio-religieuse et de ses pratiques révélées…» C’est bel et bien du MBh dont il s’agit ici!

 

 

Une conspiration tirée par les cheveux
Écrire quasiment un éloge à la classe des kshatriya, tels les Pandavas et Krishna -car c’est en cela que consiste le gros du MBh- est perçu par elle comme une défense acharnée du brahmanisme. Personnellement, je ne lis rien dans cette saga qui démontre l’animosité des brahmanas envers la classe militaire. Biardeau n’en donne aucun exemple tangible. Pour cause, l’idée est impensable. Selon le système des castes décrit dans les textes sacrés, il est de l’intérêt des brahmanas de rechercher la protection des ksatriyas ; ils dépendent d’eux pour leur existence. Ce serait décocher une flèche dans le talon d’Achille de cette institution sociale et divine que d’aller contre leurs devoirs: les brahmanas reconnaissant les ksatriyas comme les bras de la société et les ksatriyas honorant les brahmanas comme leurs guides spirituels et prêtres du sacrifice; car sans sacrifice, point de ksatriya. Par contre, ce que je lis et que je comprends de la lecture du MBh, de l’intention édictée par Vyasa, c’est de nous faire réaliser que brahmanas, ksatriyas et tout le système védique sont en train d’aller à vau-l’eau, que nous entrons dans l’âge de Kali et que l’humanité entame un long processus de dégénérescence. Vyasa dit à sa mère, Satyavati: « Les temps heureux sont passés, des horreurs se préparent. Du jour au lendemain, les jours se détérioreront. La terre a perdu sa jeunesse. » Cette détérioration affecte également la matière. La transmission orale des Védas n’est plus envisageable puisque la mémoire en paye le prix. C’est la raison principale qui pousse Vyasa à coucher sur papier le corpus de la littérature védique et non l’hypothétique « riposte » au bouddhisme. On ne sort pas le canon pour tuer une mouche. Le bouddhisme, comme le jaïnisme et autre philosophie non védique, n’ont jamais été une menace pour la société brahmanique, comme Biardeau le laisse entendre ici et là. L’Inde a de tout temps respecté la diversité religieuse, elle est connue à cet égard comme le berceau de la spiritualité sur notre planète.

Vyasa, un avatar de Vishnou
Vyasadeva et Narada MuniOn comprendra mieux l’esprit qui anime Biardeau par la phrase suivante: «Il suffit de constater que des recherches contemporaines dans l'aire judéo-chrétienne ont pu nous inspirer ce rapprochement de "genre" -osera-t-on dire de "genre littéraires"?» Pourquoi pas, elle écrit bien "poète" pour désigner un avatar de Vishnou, c'est-à-dire un homme qui n'en est pas un, d'ordinaire, mais investi par Vishnou pour mettre en écrit la Révélation. Rappelons que son maître spirituel était Narada Muni, le sage le plus respecté dans les trois mondes, par les dieux, les rois et les brahmanas. Mais quand on part de l’idée fumeuse que tout cette somme d’écrits extraordinaires ne sont que mythes et légendes, inventés par un poète à l’imagination fertile, qui, lui-même, est en quelque sorte le produit génial d’une civilisation aryenne, ces fameux sauvages venus du fin fond du Caucase, sans tenir compte de l’importance cruciale que représente la succession disciplique, la parampara, dans cette culture, il est naturel d’en déduire que tout cela n’est que littérature.

* Notes
À ce propos, elle écrit: « Si célèbre, ce Vyasa appelé aussi Krsna Dvaipayana, qu'il est parfaitement mythique et fait de lui-même un des personnages clés de l'action épique: le définir ainsi relève déjà de l'hypothèse. » On aurait espéré que ces deux tomes de plus de 1000 pages chacun ne soient pas écrits sur ce mode spéculatif et déplacé envers l’auteur; elle pratique l’ad hominem en le brossant comme une espèce de charlatan doué pour les contes et légendes. Voici encore ce qu’elle a à dire sur son travail, elle qui nous a déjà mis en garde contre l’interprétation d’un grand maître de la culture védique, A.C Bhaktivedanta Swami Prabhupada: « Dès maintenant, écrit-elle, je dois avertir mes lecteurs que l'intégralité de ma tentative de lecture repose sur une hypothèse globale relayée par d'autres plus limitées, et ne se présentera jamais comme autre chose qu'une hypothèse jusqu'au bout... » C’est à peu de chose près ce qu’a fini par admettre Georges Dumézil, à la fin de sa vie, sur sa fameuse théorie des trois fonctions et de l’existence d’une race appelée Indo-européenne ou aryenne: des hypothèses erronées, qui avaient fait, dans une génération antérieure, le lit du racisme. Voire Éliade Mircéa, un leader fasciste des plus extrémistes dans son pays, mais qui réussit à devenir une sommité mondiale en matière de religions anciennes, notamment l’hindouisme. Il fut un bon ami de Dumézil. Celui-ci l’aida à percer les réticences de l'intelligentsia française et lui ouvrit la porte des grandes écoles. Il faut dire qu’il était devenu difficile de résister à son prestige depuis qu’aux États-Unis il était devenu, en gardant sous le boisseau son passé, une icône de l’orientalisme.

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