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Publié par Laziz

 Brahma, le premier être et démiurge de l'Univers, transmet le savoir, les Védas, par le son (le gayatri mantra). Plus tard, le mantra sera traduit en paroles et transmis oralement par les sages, les Voyants, d’où les Upanishads. Puis vient Vyasa. Il résume cette énorme somme de savoir pour le futur de l'humanité et le met par écrit ! Son œuvre. le Védanta-sutra deviendra la référence incontournable. Lorsque Gautama atteint l’illumination, le sous-continent, autrefois prospère, est dans une confusion totale quant aux valeurs religieuses. Augures qu’annonçait, en fait, la grande bataille de Kuruksetra, immortalisée par le Mahabharata. Avec la disparition des Yadu, et de Krishna à leur tête, c’est la fin d’un âge déjà touché par le prochain, le kali-yuga. Nous en serions donc à ses tous débuts. Depuis, les mœurs et les rituels religieux se dégradent et les brahmanas ne sont plus qualifiés pour mener dûment les yagna, les sacrifices à Vishnou. Ces endroits exigeaient, à l'origine, une pureté des lieux irréprochable et la qualité des ingrédients du rituel étaient testés par les mantras très difficile à maîtriser; seuls les brahmanas authentiques et purs de cœur pouvaient en assurer la direction et atteindre le résultat escompté; dorénavant les aires de sacrifice sont devenus, par la concupiscence des prêtres, un enfer pour les animaux qu'on immole sur l’autel à la queue leu-leu. (Notez que Vishnou ne mange pas de viande -donc on ne lui en offre pas- et que ses dévots sont végétariens jusque dans l’âme. Trouvez le hic ! 

 

 

Par conséquent, la révolte de Gautama s'en prenait à cette société brahmanique rongée par la suffisance et l'hypocrisie qui rendait la vie plus difficile qu'elle ne l'était. La classe des kshatriya, les militaires, n'en menait pas plus large. Pour couper court à l'argument d'autorité qu'opposaient les brahmanas de caste, Gautama rejeta alors les Védas et leurs partisans. Lorsque le roi Ashok devint puissant et empereur, il fit ce que les tyrans s'empresseront toujours de mettre à œuvre, l'universalité radicale de leur opinion. Précurseur de la pensée unique, il institua le bouddhisme comme religion d'État ! Désormais, il n'y aura pas plusieurs voies pour atteindre l'absolue, du moins commanditées ou sanctionnées par l'empereur, mais une seule. Inutile de faire remarquer que l'idée ne souleva pas les foules, l'Inde étant depuis toujours habitué à la diversité culturelle et au choix de préférer un dieu à un autre, ou de ne pas en avoir.

 

L'Inde restait attaché à sa tradition et même la politique religieuse du gouvernement n'ébranla pas ses fondements. Berceau de la spiritualité et refuge des religions persécutées, elle en avait vu d'autres, de matérialistes et d'athées qui ont voulu défier et taire l’autorité des Védas. Cependant, la structure du système védique a été gravement touchée : spéculation, propagande et conversions étaient devenus les instruments de la domination bouddhiste sur la société hindoue, divisée en quatre classes principales. Malade en son âme et conscience et ne sachant plus à quel saint se vouer (même si les fameux Alwars, ces grands saints et immenses poètes du sud de l’Inde on beaucoup fait pour assurer la tradition de la bhakti, la dévotion à Vishnou) l'Inde dérive vers le chaos et l'athéisme.

 

 les douze Alwars, dont une femme

Les douze Alwars, dont une femme (en vert)

 

Après quelques siècles, une personnalité cruciale va faire son apparition et donner un coup fatal au bouddhisme, c'est Kumarila Bhatta. Il rétablit la préséance incontestée des Védas, notamment la partie karma-kanda, celle qui préconise comme voie de réussite existentielle les actions n'engendrant pas de mauvais karma et favorisant le bon. ( Il ne s'agissait pas d'atteindre moksa. la libération, mais les planètes supérieures, édéniques ou ce que l'on appelle, chez nous, le paradis. )

 

 Les planètes édéniques

 

Plus tard, on attribuera la perte de l'influence bouddhiste à Sankara, mais, en fait, le gros du travail avait déjà été mené à bien par d'autres. Kumarila Bhatta et Sankara avaient un adversaire commun, une entité anti védique bien installée : les concepts bouddhistes, et il fallait nécessairement prendre en compte leurs arguments, puisqu'ils représentaient encore, dans un passé proche, les préceptes soutenus par l'État. Les monastères étaient partout répandus.

 

 

 

Avec la philosophie mimansa et le Védanta, on se tient dans l'abstraction des Upanishads. Aussi, l'importance hiérarchique des classes (que les Portugais appelleront 'castes') est primordiale. Seules les classes supérieures bénéficient de la possibilité de s'émanciper de ce monde. Les autres, ceux qui sont nés parmi les couches inférieures et qui ont cependant du mérite, devront attendre patiemment une vie prochaine et prendre une meilleur naissance, s'ils veulent étudier les Védas.

 

Mais quelques siècles plus tard, de grands réformateurs apparurent qui édifièrent la société védique. D’abord Ramanuja. Il rétablit l’adoration de Vishnou dont la voie était soutenue implicitement par les Védas. Il réussit, dans une large mesure, à repousser le dynamisme de la philosophie mayavada (impersonnelle. tout est illusion, maya, faux) qui avait pris une grande expansion, tout en insistant pour que cette religion de l'amour pur soit accessible à tout un chacun, peu importe sa condition sociale. Ainsi il raviva le culte dévotionnel, la bhakti. Mouvement très attrayant et populaire, l’Inde se retrouvait enfin avec Ramanuja. Il ressuscitait des spéculations philosophiques et abstraites, le cœur des Puranas, cette littérature pleine de vie et si chère au peuple hindou. Bien que Sankara prônait un yoga de l’intelligence et sans déité, les shivaïtes, dont la réalisation spirituelle culminait en la fusion avec Shiva, partageaient la même mystique ontologique. Mais derrière ces exercices d’ascétisme, de sexualité, de vie errante et d'extravagances ésotériques, le shivaïsme ne parvenait pas à s’imposer comme la religion de la vie. Shiva, après tout, est le dieu de la destruction du monde dans la triade hindoue, Vishnou du maintien et Brahma l'ayant généré. Ce n'est pas un personnage -aussi divin soit-il- que l'on a envie d'inviter dans une célébration; voire le suicide de sa femme, Sati, qui ne put supporter l'attitude son père, Daksha, à l'égard de Shiva.

 

 

Dorénavant le bouddhisme se faisait plus discret et les renonçants, sur les traces de Sankara, se retrouvaient en minorité. Cela n'empêcha pas la détermination de ces derniers à prêcher le détachement, la solitude, les austérités et l'absorption entière de l'âme dans le brahman par la lecture du Védanta. C'était l'idéal humain, ou plutôt des intellectuels, les brahmanas, qui sont la tête de la société. ( D'autres sectes religieuses choisiront d'inclure la souffrance. ) Voilà donc une philosophie puissante mais qui est encore destinée à ceux qui ne sont pas rebutés par ce genre de vie, ceux qui sont prêts à couper les liens familiaux, même avec les êtres les plus chers, à cesser définitivement le contact avec l'autre sexe. Le peuple aspire à plus de fêtes et de communion, à plus d'amour, à un dieu qui s'identifie à leurs expériences quotidiennes : aux naissances, aux examens, à la récolte, aux guerres, à la condition de la femme, au travail, à la cuisine et à ses prières; le peuple veut d'un dieu qui prend plaisir à entrer dans ses chaussures (j'aurai pu choisir une autre analogie, les indiens n'étant pas fort sur les chaussures. ). Surtout pas d'un dieu indolore, invisible, sans forme, sans histoire. On comprend pourquoi le culte de Shiva fera de l'ombre au vaishnavisme, il est proche du peuple -et il partage la mystique sankarite.

 

Dans le même État où enseignait Sankara et Ramanuja, le Karnataka, naquit, peu de temps après la mort de ce dernier, une autre grande figure de l’histoire des idées religieuses en Inde, on le connaîtra sous le nom de Madhva. Il mit les points sur les i concernant les arguments que tenaient les disciples de Ramanuja contre Sankara, les trouvant trop faibles et souvent laxistes. Au lieu d'abattre la superbe de leurs ennemis intellectuels et religieux, ils faisaient le lit de la philosophie mayavada, car dualisme et non-dualisme ne se laissaient pas si facilement distinguer, à bien y regarder. Les disciples de Ramanuja en prirent pour leur grade mais ils leur rendirent la vie dure. Depuis, les deux écoles se regardent en chien de faïence, c'est le moins que l'on puisse dire. ( Un peu comme, plus tard, vers le 15ième siècle, plus proche de chez nous, l'école protestante entre calvinistes et luthériens.)

 

L'enseignement, les livres impressionnants qu’il a écrits et sa personnalité exceptionnelle rendirent Madhva fameux dans toute l’Inde. Par ses écrits, il se rapprocha de la pensée intime de Vyasa, l'auteur de la Bhagavad-gita dont il lui avait dédié son commentaire, là-haut, dans les Himalaya, à Badrinath. Avec la bénédiction de sa déité, Krishna, il porta aux nues son adoration. Désormais, Krishna et sa femme Rukmini redevenaient aussi fameux que Rama et Sita ou Shiva et Parvati. Udupi, le lieu où il vivait devint un grand centre intellectuel.

 

 

L’Inde des avatars de Vishnou ne rendra pas son âme si facilement. Malgré la présence musulmane, les immenses temples du sud et jusqu'aux quatre coins de l'Inde font raisonner l'histoire profonde de Bharata-bhumi, la terre où est apparu Dieu sous des formes diverses et cela pendant des millions d'années, depuis la création de la Terre. La première fois Dieu apparut sous la forme du poisson Matsya, pour le bonheur de son dévot qu'il sauva du grand déluge; Kurma, la tortue, qui permit le barattage de l'océan ; Vahara, le sanglier qui récupéra la Terre tombée quelque part au fond de l'univers à cause d'un démon ; Vamana le nain, Rama, Krishna, etc, etc, comme les vagues sur l'océan, l'histoire est sans fin et se répète à chaque destruction du monde et son renouvellement. La création n'est pas éternel mais le pattern se répète à l'infini. Seul Vaikunta, les planètes spirituelles, ne sont jamais détruites. Ce qui est fait de la substance du brahman, à l'instar de l'âme, ne meurt jamais. Avec l’avènement de Madhvacarya, l'Inde se retrouve tel qu'au premier millénaire, à l'époque des grands poètes, les Alwars; par la musique et la poésie dévotionnelles, ils subjuguèrent les habitants de Bharata. Outre ses pouvoirs mystiques, sa vaste érudition et sa force physique inégalée, Madhva est aussi un prodigieux musicien et compositeur. Il laissera ce monde vers le début du 13ième siècle mais, par ses enseignements, il aura insuffler une nouvelle passion pour Dieu, l'amour personnel, la bhakti.

 

Il y a trois formes principales de réalisation spirituelle, selon le système védique : le yoga qui se pratique dans la solitude, avec position particulière et contrôle de la respiration (une science quasi impraticable de nos jours); ensuite le yoga de la connaissance, une recherche du savoir et de la vérité par l'introspection, l’intellect et l'étude des Upanishads, ce que l'on appelle le jnana-yoga (le bouddhisme partage des similitudes); et, la troisième, la bhakti, l'adoration de Vishnou par un service personnalisé : l'adepte offre de la nourriture cuisinée avec amour et dévotion, de l'encens et des fleurs odorantes; avec ses coreligionnaires, il écoute et chante les gloires de Narayana, Rama, Krishna ou de tout autres avatars.

 

Ces derniers -appelons-les des avatars secondaires- peuvent être aussi des manifestations spécifiques et circonstancielles des caractères de Vishnou. Généralement, ces avatars sont considérés comme de grands serviteurs de Dieu et respectés à l'égal de Lui-même, ils apparaissent pour accomplir un projet particulier. ( L'avatar de bouddha entre dans cette catégorie. Il en est de même pour de nombreuses grandes personnalités, tels Sankara ou Madva. Jusqu'à un certain égard, proportion toute gardée, le guru est vu de cette manière.) Par exemple, Vyasa est la représentation littéraire de Vishnou, il résume et couche les Védas par écrits sur des matériaux organiques, ce qui est nouveau; l'écriture vient d'être inventée. Vyasa est considéré et reçu comme on reçoit Dieu lui-même.

 

 En termes crus, il est une manifestation partielle et temporelle de Dieu, mais il n'est pas Dieu à part entière. Madhva se rendra dans les Himalayas et recevra son enseignement directement de Sri Vyasa. Ce sont là des concepts familiers aux peuples hindous mais impossibles à saisir par un monothéiste radical et extrémiste.

 

Quant à Sankara, il est partisan d'une Vérité abstraite et unique, le brahman (ce que l'on désigne sous le vocable de monothéisme en Occident). Il est plutôt conciliant et ne cache pas sa condescendance envers les bhaktas, ceux qui pratiquent la bhakti, ( il tenait une position similaire avec les adorateurs de Shiva ). Je paraphrase sa pensée pour vous en donner une idée. Voici un tableau des principaux avatars de Vishnou, les plus populaires, sachant qu'ils sont innombrables; Vyasa, un maillon important, n'y figurant pas.

 

 Sankara : « Il n'y a pas de mal à adorer des formes de Dieu dans les temples, car une telle adoration conduira, ultimement, à l'adoration du Dieu unique, l'éternel, l'omniprésent, Brahman. Si ces dévots persévèrent dans leur sincères prières, ils réaliseront que Dieu est sans attribut; il est nirguna, sans qualité, sans objet, sans sujet et sans forme. Brahman est Un et indivisible. Cela signifie que, étant âme et brahman, donc tous égaux, toute distinction est illusion, toute variété, différence ou couleur un obstacle à notre épanouissement. Il s'agit de supprimer de notre conception de la perfection toutes les particularités, éliminer les individualités et tout réduire au minimum et au même dénominateur commun. Une seule chose doit prédominer : notre méditation sur le brahman. Celle-ci est soutenue par la conviction que la pensée unique et universelle, grâce en outre à une langue unique, une croyance unique, un modèle et des comportements uniques, est la seule voie pour surmonter l'illusion et devenir un avec le brahman, se confondre avec Dieu. Ainsi notre constitution première sera établie. »

À présent je vous donne un aperçu de ce à quoi aurait pu ressembler la réaction doctrinale de Ramanuja : « Sankara affirme que Dieu est sans attribut, nirguna ; Dieu n'est pas ceci, Dieu n'est pas cela, il est neti neti *; il ne peut être désigné positivement mais par soustraction et négation. Si c'est ainsi, plaisante-t-il, d’où vient l'illusion, maya, ou l'ignorance ? Si Dieu est un, sans second, sans égal, sans qualité, sans désir, sans forme, non localisé, alors que fait l'individu, lui, dont l'essence est brahman, omniscient, dans cet état d'ignorance et de déchéance ? Son état originel aurait été recouvert par l'illusion ? Mais d’où provient cette illusion ? Est-elle indépendante de Dieu ? Non, cela ne se peut pas, le brahman de Sankara est sans attribut, il est un et rien d'autre ! Mais s'il n'a pas d'attribut, pas de qualité, il ne peut alors engendrer l'ignorance... Soit l'ignorance est produit par le brahman, soit elle est une entité séparée ; dans les deux cas, cette philosophie ne tient pas debout. Les sankarites sont si obsédés à l'idée de devenir Dieu qu'ils négligent sciemment la valeur émérite et suprême donnée à Vishnou par l'auteur du Vedanta, Vyasa, ainsi que de toute la littérature sacrée. Sankara et sa suite ont focalisé sur les parties des écritures, les Upanishads, qui parlent du brahman comme de la vérité ultime. Par ses interprétations athées, en les détachant de leur contexte historique -Sankara se soucie peu des Puranas-, il a fait de l'enseignement spirituel une discipline aride et stérile qui est le pendant au bouddhisme. »

* Par ce procédé mental classique, à d'autres peuples également, le philosophe use de la connaissance, par soustraction et négation, en procédant de la réalité tangible à la réalité invisible, de l’immanent au transcendant, et affirme l'existence de Dieu...

À suivre...

À suivre...

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