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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

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Une naissance extraordinaire

 

La naissance de Nimai (Chaitanya Mahaprabhu)

Chapitre 6

Comme prédit, les signes de l'accouchement commencent à se faire sentir. Le jour du 18 février 1486, les vaishnavas — tous ceux versés dans la connaissance védique — se préparent à célébrer un événement qu’ils considèrent comme heureux : une éclipse lunaire. Selon la tradition, lorsque Rahu, le nœud lunaire, obscurcit la lune, il est de coutume de se plonger dans les rivières sacrées ou dans la mer et d’y rester durant toute la durée de l’occultation.

Immergés jusqu’à la taille dans l’eau, les dévots font vibrer le mantra Hare Krishna, emportés par une fièvre spirituelle débridée. Les cris de « Haribol! 1 résonnent de toutes parts, s’amplifiant dans l’atmosphère comme une offrande collective, chacun exhortant les autres à rendre grâce au Seigneur suprême, Shri Krishna.

Pendant que l'éclipse atteint son apogée, dans l’humble demeure de Jagannath Mishra et Sachidevi, un événement extraordinaire se prépare. Le silence dans la maison contraste avec les acclamations extérieures. Mais ce silence n’est pas celui du vide — c’est celui du mystère en train de se dévoiler, du divin s’apprêtant à se manifester.

La nuit est noire. Dans les rues menant au Gange, des milliers de torches s’agitent en tous sens, comme si le soleil s’était fragmenté en une myriade de flambeaux pour illuminer toute la contrée. On profite de cette occasion rare dans le cycle astral pour purifier son esprit, car ces moments sont particulièrement propices à l'élévation spirituelle. Même les vieillards retrouvent une vigueur insoupçonnée, animés d'une énergie qui semble défier leurs muscles flasques et leur peau ridée. Sur les berges, ils glissent, se roulent dans la boue, s’agrippent les uns aux autres, se jettent dans l’eau, comme si leurs corps fatigués s’étaient libérés de toute souffrance. Riches et pauvres, femmes et enfants, malades et vigoureux se côtoient dans une même ferveur, chantant et dansant les Noms de Dieu.

Le moment propice se dessine dans le ciel : un orbe invisible dévore peu à peu le profil de la lune qui disparaît dans l'ombre. C'est à cet instant précis que Sachidevi met au monde un fils dont la complexion surpasse celle de l'astre nocturne. En effet, la surface de la lune, bien qu'éclatante, est marquée par des tâches visibles,49 tandis que cet enfant resplendissant irradie une pureté sans défaut. Un événement sans précédent vient de se produire : Krishna, Maître de tous les dieux et de tous les êtres, qui descendit sur terre il y a cinq mille ans sous ses traits originels, réapparaît aujourd'hui, cette fois enveloppé d'un profond mystère.

La prédiction annoncée depuis des temps immémoriaux s'est enfin réalisée, et toutes les descriptions concordent avec la réalité des faits actuels : une nouvelle ère religieuse prend son essor. L'air est saturé par la vibration des mantras. Pendant que, sur terre, les femmes folles de joie chantent les saints Noms de Krishna, sur les planètes édéniques, les êtres célestes, stupéfaits, dansent au son de la musique et déversent sur terre des pétales de rose qui réjouissent les sages à la vue purifiée – pétales qui disparaissent comme par enchantement au contact du sol. À Nadia, même les musulmans, qui d'habitude évitent de se mêler aux effusions religieuses de leurs frères hindous, sont transportés par une fougue jubilante et inconcevable. Imitant leur comportement, les voilà qui s'abandonnent aux réjouissances de la danse et du chant.

À ce même moment, Advaita Acarya, une figure importante dans le milieu vaishnava et intellectuel, rempli de bonheur, danse dans sa maison de Shantipour. Prenant les mains de son ami Haridas Thakur, tous deux sautent, tournent sur eux-mêmes et rient, envahis par un charme envoûtant. Voyant que l'éclipse va se produire, ils se rendent sur les bords du Gange pour fêter l'événement.

Pour profiter de ce moment solennel, Advaita, par la force de son mental, distribue en charité une abondante variété de présents aux brahmanas. Selon le critère védique, il n'y a aucune différence spirituelle ou métaphysique entre une offrande mentale et une offrande tangible si elle est faite avec sincérité. Comme il est très pauvre et qu'il est coutume en Inde, lors de la naissance d’un enfant, de distribuer des dons pour marquer sa satisfaction et célébrer l’heureux événement, Advaita entre 50 alors dans une méditation profonde et crée dans son psychisme une profusion de cadeaux.

Advaita Acarya, érudit respecté et d’un âge avancé, est l’un des doyens de la ville. Cependant, il ne saurait être comparé au commun des mortels, car sa position transcendantale s’inscrit dans l’entrelacs inconcevable des desseins du Seigneur. Confronté à l’égarement d’un monde submergé par les ténèbres de l’impersonnalisme et du nihilisme, il était convaincu que Krishna seul pouvait triompher de l’athéisme et de l’ignorance qui dominaient alors. Il avait donc supplié le Seigneur d’apparaître en personne pour guider les âmes égarées vers la lumière.

Sur les rives sacrées du Gange, il glorifiait inlassablement le Seigneur par des prières ferventes et une adoration soutenue, offrant des feuilles de Tulasi2 et l’eau du Gange, éléments précieux aux yeux de Vishnu, dans l’espoir d’attirer son regard bienveillant sur les sentiments qui l’accablaient. Sa dévotion pure, dénuée de tout désir matériel, trouvait enfin sa récompense avec la naissance de Chaitanya, manifestation divine et réponse à ses prières incessantes.

Depuis quelque temps, les rituels d’Advaita Acarya attirent l’attention. Les mantras qu’il déclame avec une intensité saisissante résonnent au loin :

« Ô Seigneur Krishna, le monde s’égare; nul ne montre d’intérêt pour Votre culte, et les principes vaishnavas disparaissent peu à peu. Même les sages parmi nous se sentent impuissants et sombrent dans le désespoir. Seule Votre Grâce incarnée peut transformer ces esprits captifs de la matérialité. Ô Vishnu, écoutez ma prière, exaucez mon vœu. »

Chaque jour, il se rendait sur les berges sacrées du fleuve. Là, il étalait une natte d’herbe kusha à même le sol et y préparait un autel. Sur cet autel, il plaçait l’objet de son adoration : Vishnu, représenté sous la forme d’une pierre ronde, à peine plus grosse que le poing. Il disposait cette pierre sur un trône d’argent et, avec une ferveur inégalée, il Lui rendait un culte empreint de dévotion pure.

Appelée Salagrama-shila, cette pierre n’est pas considérée, par ce peuple attaché à ses antiques traditions, comme un simple objet, et encore moins comme une pierre ordinaire que l’on pourrait trouver partout. Elle se distingue par des marques spécifiques qui attestent de sa nature transcendante. Depuis des générations, elle est reconnue par les érudits renommés et les Écritures comme une manifestation divine. De nombreuses anecdotes relatent d’ailleurs les miracles qu’elle a accomplis, renforçant encore davantage la vénération dont elle fait l’objet.3

Advaita Acharya est un érudit accompli, doté d’une expertise remarquable pour réfuter les arguments philosophiques des athées les plus obstinés. Maîtrisant parfaitement les Écritures telles que les Upanishads, les Puranas, le Vedanta et de nombreuses autres œuvres magistrales, il s’est imposé, grâce à son savoir, ses mérites et son âge, comme le guide de la communauté vaishnava. Convaincu que Krishna doit se manifester dans cet âge sous l’apparence d’un homme ordinaire, il l’implorait sans relâche de descendre en ce monde. Il pressentait qu’un bouleversement salutaire, une révolution des mœurs et une source de félicité allaient éclore, immergeant l’humanité entière dans l’amour de Dieu. 

Touché par son désespoir et la sincérité de son désir, l'Ame suprême exauça sa prière. De cette "Pierre" surgit une magnifique forme de Krishna, le corps courbé en trois endroits, les bras relevés portant une flûte à Ses lèvres : la forme préférée de Ses dévots. Cette Déité est aujourd'hui encore adorée avec une opulence et une dévotion incomparables. Les plus chanceux parmi les vaishnavas ont parfois la possibilité de l'approcher et d'observer le bourrelet de pierre, vestige de sa forme originelle, toujours visible et rappelant l'histoire miraculeuse de son apparition.

________________

1 Terme bengali signifiant : chantez les Noms de Hari (Dieu).

2  Arbuste sacré de la famille du basilic, intimement lié à l'adoration de Vishnou. Lorsqu'il meurt, ses branches sont utilisées pour confectionner des colliers de perles ou des chapelets, particulièrement prisés par les dévots.

3 À ce jour encore, un Salagrama shila d'une grande renommée se trouve à Vrindavana, dans la province de Mathura, attirant l'attention des fervents dévots venus de toute l'Inde. Une histoire marquante entoure cette "Pierre". On raconte que son ancien possesseur, se sentant désavantagé par rapport à ses frères religieux qui adoraient Dieu sous des formes plus conventionnelles, exprima ainsi son désarroi : « Seigneur ! Pourquoi ne puis-je pas, moi aussi, Vous vénérer sous Votre forme première ? Tous mes compagnons ont reçu cette miséricorde : ils peuvent Vous habiller, Vous parer de bijoux et peindre Votre visage semblable à un lotus. Par leur amour et leurs soins, leurs Déités sont devenues célèbres. Mais moi, je suis limité, car je ne puis Vous présenter au public. Krishna ! Je Vous en prie, permettez-moi de Vous servir sous Votre forme à deux bras. »

 

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