Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
20 Juin 2017
Pour bien faire, commençons au niveau le plus élémentaire : de toute façon, rares sont ceux qui ont lu la Bhagavad-gita, et plus rares encore ceux qui y comprennent quelque chose. Soyons donc rationnels. À première vue, nous avons un livre doté d’un titre : Le Chant du Bienheureux. Que signifie-t-il, que nous apprend-il ? Qu’il est composé sous la forme d’un chant et que son sujet est le Seigneur, Dieu. Et d’un. Ce qui me conduit à penser que son contenu n’est explicable que par l’art, et non par la philosophie ou l’analyse, bien que celles-ci puissent indéniablement y contribuer. L’essence de cet art est la poésie. Poésie et art sont la motivation première de l’auteur, Vyasa, ce qui le distingue radicalement des enseignements antérieurs — les Védas ou les Upanishads — ainsi que de sa célèbre œuvre, le Vedanta-sutra, également appelé Brahma-sutra.
Le second aspect concerne la datation de cette œuvre. Les spécialistes déclarent qu’elle aurait été écrite entre le VIᵉ et le Iᵉ siècles av. J.-C., ce qui, avouons-le, est on ne peut plus flou et ne correspond en rien aux indications fournies à ce sujet par le texte lui-même, ni par de nombreux autres. Nous avons donc là une première pierre d’achoppement, majeure, qu’il faudra éclaircir.
Rien qu’en partant de là, nous prenons la mesure de la difficulté qui se dresse devant nous. Il ne faut pas s’imaginer que la découverte et l’étude d’un ouvrage aussi extraordinaire que la Bhagavad-gita puissent être simples. En réalité, il s’agit d’une expérience véritablement spirituelle, au sens le plus large du terme — ce qui n’est pas nécessairement synonyme de sérénité ou de consolation. Cela peut même être tout le contraire. La démarche commence par une prise de conscience, souvent à notre corps défendant, de notre disposition mentale à malmener notre ego ; celui-ci est habitué à un confort psychologique et dogmatique largement partagé par la société, des couches les plus élevées aux plus modestes. La teneur même du premier verset de la Gita met en scène ce dilemme fondamental. Nous y reviendrons…
धृतराष्ट्र उवाच |
धर्मक्षेत्रे कुरुक्षेत्रे समवेता युयुत्सवः |
मामकाः पाण्डवाश्चैव किमकुर्वत सञ्जय ||1||
dhṛitarāśhtra uvācha
dharma-kṣhetre kuru-kṣhetre samavetā yuyutsavaḥ
māmakāḥ pāṇḍavāśhchaiva kimakurvata sañjaya
En règle générale, les commentateurs contemporains de la Gita ne postulent pas la suprématie de Krishna ; ils ne lui accordent pas le statut de Dieu, au même titre, par exemple, que le Coran ou la Bible le font pour le leur. Ils considèrent Krishna comme un simple personnage mythologique, autrement dit fictif, et il en va de même pour l’auteur, Vyasa, toute spéculation à ce sujet rendant la teneur de cet enseignement absolument confuse. À propos de ce dernier, Esnoul et Lacombe écrivent d’ailleurs, dans les notes de leur traduction de la Bhagavad-gita : « En fait, “Vyasa” n’est qu’une épithète qui a dû être appliquée à beaucoup de gens. »

Selon les informations fournies par les Écritures, Krishna serait apparu environ trois mille ans avant le Christ. C’est à cette période qu’il enseigne la Gita à Arjuna. Qui faut-il croire : Biardeau, Senart, Lacombe et consorts, qui affirment littéralement qu’il s’agit d’un mensonge délibéré, orchestré par les brahmanes — et, en l’occurrence, par Vyasa — parce qu’ils étaient à couteaux tirés avec les bouddhistes ? Ces mêmes bouddhistes qui ne sont pourtant jamais mentionnés dans le Mahabharata. Mais précisément pour cette raison, dit-on, il y aurait conspiration…
La réalité historique, quant à elle, est que le Bouddha est né bien plus tard. Et la conclusion — logique autant que littéraire — s’accorde avec les indications scripturaires, lesquelles situent l’avènement de Krishna bien avant le VIᵉ siècle, à la charnière du kali-yuga et de l’ère précédente, le dvapara-yuga.
Voilà : je vous avais averti que plonger dans la Bhagavad-gita n’est pas une sinécure. D’emblée, que l’on soit musulman, chrétien, juif ou athée, c’est la grimace, puis le barrage frontal ; la désinformation et l’indifférence ne sont pas en reste. Règle générale : la majorité des gens ne veulent pas entendre parler de Krishna ni de ce qu’il a à dire. C’est précisément ce que révèle, de manière indirecte, le premier verset, qui prend la forme d’une question du roi Dhritarashtra. Je dis « indirectement », car si l’on connaît le Mahabharata, on sait à quel point l’hypocrisie de ce roi est devenue un trait constitutif de son caractère : il ne vit qu’à travers les désirs de son fils, possédé par le démon du pouvoir. Ce verset situe également, de façon précise, le lieu géographique où se déroule la bataille et confère à sa dimension métaphysique et quasi magique une objectivité supplémentaire ; celle-ci renforce la portée de ces événements, qui ne peuvent tout simplement pas être réduits à de la pure fiction.
Je reprends donc. Nous avons vu que la première chose qui retient notre attention, lorsque nous découvrons cette œuvre, est son titre : Le Chant du Bienheureux. Quelle est la prochaine image qui nous vient à l’esprit ?
Je réfléchis
Tu réfléchis
Il réfléchit.
Il est naturel que les personnes qui ont décidé de se lancer dans cette lecture se soient renseignées, au minimum, sur le sujet. Souvent, l’illustration qui orne la couverture du livre représente Krishna et Arjuna sur leur char, au milieu d’un champ de bataille...
La Bhagavad-gita, cependant, ne débute pas vraiment ainsi — Krishna et Arjuna sur leur char — mais par une scène dans laquelle le roi de la dynastie des Kauravas est en train de se ronger les sangs. Dès son ouverture, la Bhagavad-gita nous plonge au cœur du problème qui ravage nos sociétés : l’aveuglement volontaire. Hommes et femmes ne sont pas intéressés par la vérité telle qu’elle est, mais plutôt telle qu’ils veulent l’entendre et la voir. Ce déni transparaît dès la première strophe : « Dhritarastra uvacha ». Le vieux roi aveugle demande à son conseiller de l’informer du déroulement des événements sur le champ de bataille de Kurukshetra : « dharma-ksetre kuru-ksetre ». C'est sur ce premier vers que débute la Bhagavad-gita.
Il est très préoccupé par le sort de ses fils, qui vont combattre Arjuna et son cocher Krishna, ce qui, vu le contexte — le lieu sacré et millénaire (dharma et Kuru, l’ancêtre qui pratiquait des sacrifices sur cet emplacement) — n’augure rien de bon. Le roi n’est pas seulement aveugle physiquement, mais aussi spirituellement. Influencé par son fils aîné, qui cherche à s’accaparer le pouvoir coûte que coûte, il ne veut pas entendre raison — et ce ne sont pourtant pas les conseillers aguerris et loyaux qui manquaient. Krishna, en personne, s’était rendu à son palais pour le mettre en garde contre les agissements de son fils et contre l’imminence de cette guerre fratricide qui allait causer la mort de millions d’hommes. En définitive, il a préféré ignorer les avertissements de Krishna et continuer à nourrir son népotisme suicidaire.
Cinq mille ans plus tard, rien n’a changé. Le monde court à sa perte, et les leaders politiques ferment les yeux sur la condition humaine et sur l’environnement, tous deux en train de se dégrader à vue d’œil, avec de terribles répercussions pour l’humanité. Je vous donne un exemple accessible à tous : celui du concept de démocratie. Celle-ci, depuis sa naissance en Grèce jusqu’à nos jours — ou presque —, a toujours été une affreuse exploitation des pauvres par une élite, reposant généralement sur l’asservissement d’une large partie de la population. Pourtant, les élus de nos sociétés modernes, comme le peuple, se revendiquent fièrement de cet idéal politique et historique.
Aux États-Unis, aujourd’hui encore, on peut tuer légitimement un Noir parce qu’il fait peur, alors même qu’il n’y avait aucune agressivité de sa part. Au Canada, en ce moment (2017), des femmes autochtones demandent l’ouverture d’une enquête officielle sur les assassinats perpétrés à leur encontre depuis des années, sans qu’aucun cas n’ait été résolu juridiquement. Par indifférence et par racisme. Sans parler des policiers « blancs » qui pratiquent brimades et injustices à leur égard. Nous sommes pourtant en 2017, dans l’un des pays les plus démocratiques de la planète ! Et je ne vous parle pas de cet autre registre qu’est la santé, de ce poison omniprésent que nous et nos enfants respirons et mangeons chaque jour, au nom du progrès et de la science !

Nous en étions restés à ce roi, Dhritarastra, qui est, en fait, l’oncle d’Arjuna. L’auteur du Mahabharata et, par suite, de la Bhagavad-gita, Vyasa, est également le père de Dhritarastra et de son défunt frère Pandu, donc le grand-père d’Arjuna. Vyasa est à la fois le compositeur de cette œuvre épique et il y apparaît régulièrement comme un acteur jouant son propre rôle. Je disais, pour revenir à nos moutons, que le ministre du roi, Sanjaya, répond à ses questions en décrivant l’évolution des préparatifs sur le champ de Kurukshetra et l’état d’esprit des combattants. Les familiers du Mahabharata reconnaissent aisément ces hommes illustres : Bhisma, Drona, Ashvattama, Karna, les frères d’Arjuna, et tant d’autres — des caractères absolument fascinants, grandioses et exceptionnels.
Assez vite, dans ce premier chapitre, nous arrivons au moment où les chefs militaires soufflent de toute leur force virile dans leurs conques respectives, chacune portant un nom distinct, annonçant par ce tumulte assourdissant leur désir d’engager le combat sans plus attendre.
Sanjaya dit : « À ce moment, ô roi, assis sur son char, dont l’étendard porte l’emblème de Hanuman, Arjuna, le fils de Pandu, saisit son arc, prêt à décocher ses flèches, les yeux fixés sur les fils de Dhritarastra, puis s’adresse à Krishna : “Ô Toi, l’Infaillible, mène, je t’en prie, mon char entre les deux armées afin que je puisse voir qui est sur les lignes, qui désire combattre, qui je devrai affronter au cours de la bataille imminente. Que je voie ceux qui sont venus ici combattre dans l’espoir de plaire au fils malveillant de Dhritarastra.” » (versets 20 à 23)
À partir de là, on n’entendra plus le roi s’exprimer, mais seulement Sanjaya qui, de temps à autre, par ses interventions, nous rappelle qu’il en est le narrateur. Il s’effacera cependant pour ne laisser entendre que le dialogue entre Krishna et Arjuna, au centre des deux immenses armées. Cette image dominera jusqu’à la fin du livre.
Il n’est pas inutile de préciser que la Bhagavad-gita est un texte vaishnava, donc théiste et dualiste. Participant de l’esprit du Mahabharata et de sa cosmogonie, elle met en scène deux catégories d’individus : les bons et les méchants. Vous l’aurez compris, le roi et son fils appartiennent au camp des méchants, les démons (rākṣasīm āsurīm caiva, 9.12). Il est vrai, cependant, que dans l’âge de Kali, désigner une brute comme un démon passe pour incongru et passéiste. Un être cruel et impitoyable peut même devenir un héros. Le cas de Joseph Staline en est un exemple probant. Il y a quelques années encore, le maire de Moscou a placardé les murs de la ville de portraits géants de lui. Quoi qu’il en soit, ce mot — démon, rākṣasīm — est tombé en désuétude. Ce dialogue date de cinq mille ans.
Puisque la Gita s’adresse avant tout aux fidèles de Vishnou, aux vaishnavas et aux innocents — ceux qui sont favorablement sensibles à son enseignement —, le roi et son hypocrisie étant évacués du récit, ils peuvent focaliser, sans interférence négative, sans distraction, sur l’essence de cet enseignement : le message d’amour et de partage inculqué par Krishna à longueur de chapitres.
Cette stratégie visant à isoler le dialogue, alors que montent dans les airs le vacarme des chevaux et des éléphants qui trépignent, le bruit des armes que l’on ajuste, et les ordres criés pour communiquer dans l’urgence, participe de la création artistique de l’auteur. Encore une primeur dans l’histoire de l’humanité. Je disais, au début de ce fil, que le Mahabharata est une œuvre d’art. En ce sens, elle est la première création démocratique. Et je n’emploie pas de mots creux, sachant ce que j’ai déjà écrit plus haut sur ce régime politique.
La Bhagavad-gita consiste à reprendre les enseignements des Védas et à les vulgariser, au sens noble du terme, c’est-à-dire à les rendre accessibles à tout un chacun, tout en les dotant d’une valeur ajoutée, malgré la dégradation générée par l’influence du temps. « Ceux qui ont pris refuge en moi, dit Krishna dans le neuvième chapitre, quand bien même ils auraient une naissance inférieure, seraient femmes, artisans ou même serviteurs (shudra), atteignent le but suprême. » (9.32)
C’est une révolution. Vyasa, en décidant de mettre par écrit des textes auparavant transmis oralement — c’est-à-dire par le seul recours à la mémoire, ce qui, en soi, dépasse notre entendement —, initie une révolution sociale, une idée de la démocratie avant la lettre. Toute chose difficile à comprendre pour des esprits formatés par la culture occidentale, mais aussi par l’orthodoxie hindoue.
Ils préfèrent croire que l’homme évolue et grandit, et qu’au bout de leur croyance se tient le surhomme, Dieu étant mort.

Je dis cela, à propos des hindous, en connaissance de cause. Le plus souvent, ils ne mesurent pas la perspicacité dont faisaient preuve leurs ancêtres ni les trésors, tous azimuts, que recélaient les textes anciens, puraniques. Ces hindous se sont formés à la pensée de leurs envahisseurs, les Anglais, surtout parmi les gens éduqués, à qui les universités avaient mis dans la tête que leur civilisation était une importation, que les Aryens, vantés dans les Écritures, étaient en réalité venus du Caucase, de l’Europe. Un peu comme en Algérie, sous la colonisation française, où les enfants apprenaient à l’école que leurs ancêtres étaient gaulois.
J’ai souvent rencontré des Indiens qui hésitaient à parler de leur culture et considéraient les touristes occidentaux comme des intrus, dénigrant leurs religions et leurs traditions. Mais lorsque je dévoilais une pensée nourrie des épopées et des Puranas, ils se détendaient et manifestaient leur joie. Rarement, disaient-ils, les étrangers étaient capables d’empathie culturelle et spirituelle.
Tout cela me fait penser à Gandhi, qui découvre la Bhagavad-gita à l’âge adulte, en Angleterre, alors que ses parents étaient vaishnavas ; ou encore à ce témoignage du colonel Polier que recopie Georges Dumézil dans la préface d’un livre consacré à ses écrits, Le Mahabharat et le Bhagavat du colonel Polier¹. Ce dernier écrivait :
« Le cours de mes recherches à cet égard me conduisant à des détails sur les Indous et sur la religion de ce peuple indigène de l’Inde, je me trouvais embarrassé par la quantité de points à examiner et très étonné qu’après un aussi long séjour dans l’Inde — où j’avais plus vécu avec les naturels du pays qu’avec les Européens — je connusse aussi peu, et aussi mal, le fond de leur pensée primitive.
Rien n’est cependant aussi commun que cette ignorance.
1. Parce qu’en arrivant dans l’Inde, on y apporte des idées prises dans les relations des voyageurs qui, à quelques exceptions près, méritent peu de foi, par la raison que, n’ayant eu pour la plupart ni le temps ni la volonté de faire une étude approfondie de ce système, le peu qu’ils en ont saisi est tellement embrouillé et mêlé de vrai et de faux qu’on ne peut en trouver le fil.
2. Parce que les Indous instruits, capables de bien exposer ce prodigieux chaos de mythologie, sont des êtres si rares qu’on en est facilement rebuté. » [Fin de la citation]
Quant à Dumézil, passionné qu’il était de mythologie, il n’a jamais éprouvé le désir de se rendre en Inde.
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¹ Livre publié en 1809 par sa cousine, à partir des notes du colonel Polier. Gallimard.
Ou lire encore Le point, avec Sanjaya et Dhritarastra