Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
7 Janvier 2026
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Les journées à Nadia, vibrantes d'émotions spirituelles, mélange d'anxiété et de félicité, s'écoulent au rythme des saisons et des caprices du Gange. La ville exsude une atmosphère enivrante aux vaishnavas qui viennent voir le jeune Nimaï. Tout le monde loue l'intelligence géniale qu'il déploie à l'école. Et son professeur en est ravi. Non seulement Nimaï contribue à établir la renommée de son établissement, mais grâce à lui, le niveau intellectuel des élèves est particulièrement élevé. Quoi de plus enviable pour un enseignant. Il peut même s'adresser à Nimaï pour avoir son avis sur des questions didactiques. Mais en général, il est bien difficile de saisir la personnalité de cet enfant dont les frasques et les exploits défient l'esprit le plus rationnel.
Jagannath Mishra et sa femme invitent souvent chez eux des brahmanas, des sannyasis ou même de simples mendiants qui sollicitent une aumône. La coutume voulant que les sages promulguent la Vérité absolue en frappant aux portes sous prétexte de quelque subsistance, les parents de Nimaï en profitent donc chaque fois que l'occasion s'offre à eux.
Un soir, alors qu'ils s'apprêtent à souper, un brahmana qui visite différents lieux de pèlerinage, se présente à leur demeure dans l'espoir d'obtenir l'asile. On le fait entrer. Jagannath Mishra a le coup d'œil : il remarque, d'après la façon de se comporter et de s'exprimer de leur invité, qu'il est une personne sainte, un vrai brahmana, dédié à Krishna. L'hôte s'enquiert de l'endroit où se trouvent les Déités de la maison et on le conduit devant l'autel.
Dans les familles vaishnavas, il existe toujours une pièce, et chez les gens pauvres, un coin du foyer ad hoc, où se dresse un autel pour vénérer les formes de Radha et Krishna. Celles-ci peuvent être sculptées dans du bois, de l'argile ou du marbre et représentent souvent Krishna tel qu'Il est apparu sur terre il y a cinq mille ans, Radha étant le nom de sa compagne. Les formes de ces Divinités sont également décrites dans les Ecritures.
Selon le Srimad Bhagavatam et les Upanishads, Dieu, qui est présent dans chaque recoin de sa création, l'est évidemment aussi dans ces "statues". Lors de leur installation, les prêtres s'activent à toutes sortes de cérémonies pour que Dieu se manifeste directement dans ces objets de piété qui deviennent spirituels. Ces pratiques remontent à des temps anciens et demeurent en vigueur encore aujourd'hui.
Lorsque le brahmana se trouve en présence des Déités, il est émerveillé par leur beauté et la lumière qui en émane. Pendant longtemps, il reste absorbé, les mains jointes, tantôt récitant des prières tantôt dévorant ces formes transcendantales de ses yeux oints du baume de l'amour.
Un peu plus tard, il interrompt sa méditation pour demander la permission d'apprêter des mets qu'il aimerait offrir à Leurs Seigneuries. On s'empresse de lui fournir le nécessaire, heureux de pouvoir plaire aux Déités. Expert, comme l'est souvent cette classe de gens, il cuisine rapidement, et le voilà déjà en train d'offrir ses préparations devant l'autel. Prosterné, les yeux fermés, il murmure des prières pendant qu'il sonne de la main gauche une cloche.
C'est à ce moment que Nimaï entre dans la pièce. Il est nu et recouvert de la poussière de ses jeux, mais radieux tel un soleil que le brouillard ne peut empêcher de percer. Comme personne ne l'arrête, il se dirige droit vers l'autel et s'empare de l'assiette contenant l'offrande du brahmana. Sans hésiter — tout ce qu'il y a de plus normal — il y trempe son doigt et le porte à ses lèvres frémissantes de plaisir.
L'hôte qui termine sa prière au même instant n'en croit pas ses yeux ! Il se précipite dans la pièce voisine pour rapporter l'abomination. Jagannath Mishra et sa femme ne savent que répondre. Ils implorent sa clémence et le supplient de pardonner cet acte ridicule vu le jeune âge de l'enfant. Ils sont à deux doigts de le châtier, quand le brahmana s'interpose catégoriquement. Jagannath est désemparé; il n'a pas le courage de regarder le brahmana en face. Il s'assoit, la tête entre les mains, muet.
Devant son accablement, le prêtre lui dit : « Ne vous en faites pas; le Seigneur est conscient de ce qui vient de se produire, c'est l'intention qui compte. Allez ! pour ce soir je me contenterai de fruits et d'eau.
— Nous ne nous remettrons jamais de cette bourde si nous en restons là, répond Jagannath. Je vous en prie, montrez-nous votre clémence en acceptant de cuisiner à nouveau. Nous allons nettoyer la pièce en conséquence. »
Le brahmana, bien que confus, accepte de recommencer son offrande sur l'instance du maître de maison.
Voilà, tout est fin prêt et, pour la seconde fois, il dédie à Krishna son offrande avec amour et dévotion. Mais alors qu'il est en pleine méditation, les yeux fermés, Nimaï vient à nouveau contaminer la préparation. Cette fois, le brahmana n'en peut plus! Il voudrait éclater de colère et tirer les oreilles de ce garnement. Mais il se contrôle. Ce comportement ne sied guère à un homme de son rang, surtout que cet intrus n'est qu'un enfant à l'âge où la raison est encore absente. Guidé par la sagesse, il se lève et va trouver ses parents. Sur un ton grave et désabusé, il leur annonce : « Votre fils a de nouveau ruiné la consécration... »
On ne lui a pas laissé terminer sa phrase. Les parents sont bouleversés. Sachidevi ne cesse de répéter que cela ne s'est jamais produit auparavant et que leur demeure est l'exemple même du temple familial, c'est-à-dire décente et pieuse. Bien qu'il soit tard dans la soirée, ils l'implorent de bien vouloir recommencer son effort, en lui promettant, cette fois-ci, d'être d'une vigilance extrême. Ils l'assurent que plus personne ne viendra le déranger car ils vont enfermer l'enfant à double tour dans sa chambre pour la nuit et eux-mêmes iront se coucher.
Convaincu, le brahmana s'affaire à nouveau autour du feu de bois sur lequel il cuit son riz. Puis, n'ayant définitivement plus de doutes quant au résultat de sa troisième tentative, il recommence à sonner la cloche tout en l'étouffant de ses doigts pour ne pas faire trop de bruit, car depuis peu toute la maisonnée dort. Pendant l'offrande, il ne peut néanmoins s'empêcher de penser à ce drôle de garçon que l'on a dû confiner dans sa chambre. Lorsqu'il se redresse, il manque de tomber à la renverse ! Devant lui, le visage souriant, heureux de se trouver là, Nimaï, assis sur le sol, le bol sur les genoux, se délecte du délicieux mets qu'il vient de cuisiner.
Le brahmana doit s'asseoir pour s'en remettre, ses jambes flageolent. « Comment est-ce possible ? » Il sait bien que des choses étranges se produisent dans la vie de tous les jours mais pour que Vishnu refuse sa préparation, il doit être victime d'une malédiction pure et simple. Troublé par des pensées obscures, il se lamente sur les circonstances qui l'ont conduit à cette fâcheuse expérience.
La voix fluette de Nimaï le sort de sa torpeur : « Mon cher serviteur, tu ne te rappelles peut-être plus, mais il y a de nombreux siècles, lorsque J'étais le fils de Yashoda connu sous le Nom de Krishna, tu avais également été l'invité de la maison et Je t'ai dérangé de la même façon. C'est parce que tu offres cette nourriture avec tant de dévotion et que je ne suis pas différent de Krishna que je viens personnellement manger ton offrande. »
En disant cela, le teint de sa peau dorée se transforme en une couleur sombre, pareille à un nuage de pluie au moment de la mousson. Portant une plume de paon dans ses cheveux ondulés, il ressemble en effet à Krishna lorsqu'Il était enfant.
Le brahmana en reste bouche bée. Il a l'impression qu'une pluie de gouttes électrisantes et délicieuses se déversent sur lui. Une douce félicité l'envahit. Il murmure quelques mots incompréhensibles qui trahissent ses émotions. Reprenant sa forme originelle, Nimaï lui intime l'ordre de ne révéler à personne ce qu'il vient de voir. Lui ayant accordé ses bénédictions, il prend congé de lui comme un enfant ordinaire.
Ainsi, par sa présence, la ville de Nadia est un endroit où la joie et le plaisir de vivre se lisent sur chaque visage. On ne parle que des prouesses du fils de Jagannath Mishra et de Sachidevi. Chaque jour procure aux proches de ce couple béni un bonheur euphorique, et quiconque entre en contact avec cette famille se trouve d'une façon ou d'une autre affecté par une telle extase. Il est difficile pour les habitants d'expliquer la nature de ce phénomène et les gens s'efforcent de convaincre Jagannath Mishra que toute cette influence est engendrée par son fils.
Mais pour le père, il en va autrement : « Vous pouvez me dire ce que vous voudrez, les demi-dieux eux-mêmes ne peuvent modifier mon comportement envers mon fils. Il est peut-être un surhumain doué de pouvoirs mystiques, il est peut-être Vishnu lui-même, moi je n'en tiendrai pas compte, il est avant tout mon fils, et en tant que tel il est de mon devoir de le protéger, le nourrir, le mettre au lit, l'habiller, jouer avec lui ou le punir s'il agit mal. Vous pouvez le voir comme il vous plaira, mais ma femme et moi Nimaï est simplement notre enfant, — notre enfant chéri. »
Voyant la nature profonde de leur amour, les gens de la ville rient sous cape de l'illusion qui aveugle ces deux personnes. Dans chaque maison il n'est question que du rejeton de Jagannath Mishra et l'on se déplace de très loin pour venir le voir. Il est le trophée de Nadia.
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