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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

Face aux ténèbres, chronique d'une folie

Ce texte de William Styron provient de la fin d'un article intitulé  que j'ai écrit sur ce blog.

Norman Rockwell, Le bras du maître
Norman Rockwell, Le bras du maître

Voués à la mort.

«La dépression accable directement des milliers de personnes, et des milliers d'autres qui sont parents ou amis des victimes. D'un démocratisme aussi péremptoire qu'un poster de Norman Rockwell, elle frappe sans discrimination des gens de tous âges, toutes races, toutes croyances et toutes classes, bien que les femmes soient considérablement plus menacées que les hommes. La liste par professions de ses victimes (couturières, chefs mariniers, cuisiniers de restaurants japonais, membres du Cabinet) serait trop longue et fastidieuse; il suffit de dire que rares sont ceux qui ne courent pas le risque d'être en puissance victime de la maladie, du moins dans sa forme mineure. En dépit du champ d'action éclectique de la dépression, il a été démontré de façon relativement convaincante que les gens de tempérament artistique (surtout les poètes) sont particulièrement vulnérables à ce type de mal -qui, dans sa manifestation clinique la plus grave prélève vingt pour cent au moins de son tribut par le suicide. Quelques-uns de ces artistes disparus, tous des modernes, suffisent pour constituer un triste mais brillant tableau d'honneur: Hart Crane, Vincent Van Gogh, Virginia Woolf, Arshile Gorky, Cesare Pavese, Romain Gary, Vachel Lindsay, Henry de Montherlant, Sylvia Plath, Mark Rothko, John Berryman, Jack London, Ernest Hemigway, William Inge, Diane Arbus, Tadeusz Borowski, Paul Celan, Ann Sexton, Sergei Essénine, Vladimir Maïakovski- la liste n'est pas close. (Le poète russe Maïakovski avait sévèrement jugé le suicide de son célèbre contemporain Essénine quelques années plus tôt, ce qui devrait être un avertissement pour quiconque se sent enclin à condamner l'auto-destruction.) Lorsque l'on pense à ces créateurs, ces hommes et ces femmes dotés de tant de talents, et voués à la mort, on est amené à s'interroger sur leur enfance, l'enfance où, tout le monde le sait, les germes de la maladie plongent leurs racines; se peut-il que certains d'entre eux aient eu, alors, une intuition de la nature périssable de la psyché, de sa subtile fragilité? Et pourquoi eux furent-ils détruits, tandis que d'autres -frappés de façon similaire- parvinrent à en sortir? »

p.57, Gallimard

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