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Publié par Laziz

« Car seule une pensée ferme, une conviction assumée et forte permet de s'ouvrir à l'autre. Contrairement à ce que l'on croit, les pensées molles se sentent trop fragiles pour dialoguer. Elles conduisent plus sûrement au dogmatisme peureux, voir au fanatisme, qu'à l'ouverture. »

 

J'ai lu d'une traite Je n'ai plus peur de Jean-Claude Guillebaud. Je ne le connaissais que par quelques articles ici et là, intéressants par ailleurs. Par exemple, il m'avait intrigué par sa position sur le bien et le mal. « Comment ai-je pu m'intéresser si longtemps, se demandait-t-il, à des auteurs, comme John Rawls, qui n'ont strictement rien à dire sur le mal. Beaucoup de philosophes s'inquiètent aujourd'hui de cet affaiblissement de la morale. » Je ne partage pas pour autant sa perception, elle est ancrée, comme nettement exprimé par ce récit autobiographique, dans l’ontologie chrétienne à la René Girard.

En ce qui me concerne, je suis également découragé quand je constate que les Hindous, à l’éducation moderne, refusent cette notion du mal opposant le bien, alors qu'ils sont à couteaux tirées en regard des héros du Mahabharata... En effet, cette œuvre magistrale, poème épique on ne peut mieux, fonde l'histoire du monde sur l’opposition de ces deux catégories, le bien et le mal. L’avatar de Krishna, le principal protagoniste, avait pour cause apparente l’élimination du mal ; ceci afin de permettre à la Terre, Bhumi, de vivre sans être constamment harassée par les êtres maléfiques qui la peuplent et qui croissent comme des maladies infectieuses dans l’âge de Kali. Quoi de plus banal aujourd’hui que le spectacle de destruction massive qu’offrent ces pilleurs de ressources qui s’acharnent impunément sur elle.

C’était mon premier point.


Sur cette image, dieux et démons s'unissent, malgré eux, au début du monde pour baratter l'océan et obtenir
le nectar d'immortalité, le soma, qu'il devront partager entre eux...


Le titre a éveillé ma curiosité. Qui n'a pas peur ? Est-il seulement possible de n’avoir jamais peur devant la perspective de perdre son travail, qu’un accident arrive à son enfant, que le conjoint nous quitte, que la guerre éclate, d’attraper le cancer ou que la faucheuse nous rende visite ? Et comment peut-on atteindre à un stage de la vie où l'on n'est plus hanté par la peur, jusqu’à pouvoir écrire un livre avec un titre pareil ?

J’avoue, qu’arrivé à la fin de son récit, je n’ai pas trouvé de réponse. J’ai retenu une seule référence à ce problème, mais je suis resté sur ma faim. C’est lorsque l’auteur parle de choisir entre deux situations qui s’opposent et dont il multiplie les exemples pour la démonstration.* ( Avait-il des tendances marquées pour les extrêmes ? ) Je vous extrais le passage : « Alors ? Jungle vénéneuse du mondial ou étroitesse rassurante du territoire ? Splendeur de l’univers ou saveur du local ? Frivolités cosmopolites ou crétinisme villageois (Lénine) : sommes-nous condamnés à choisir l’une ou l’autre de ces fatalités ? Je ne crois pas, et c’est en cela que je n’ai plus peur. » C’est tout.

L’idéal, disons, c’est de n’avoir jamais peur. Mais les idéaux sont des abstractions ; ça ne se mange pas, c’est comme les mathématiques, froid et invisible. L’idéal ne peut se distinguer aisément de l’illusion, bien qu’il demeure toujours une référence possible et nécessaire. Mais il est le plus souvent fruit de l’ignorance. Genre : à la base on sort du néant et l’on tâtonne dans le noir pour spéculer des réponses, quitte à ce que les générations futures les rectifient, évolution et la flèche du temps obligent. Vite dit, vous me corrigerez le cas échéant…

Car la peur est aussi un sentiment utile. Dès l’enfance nous l’inculquons aux enfants pour qu’ils apprennent à se méfier du danger.

* Il faut rappeler que l’auteur appartient à une époque où la France était dans une forte proportion communiste et anti-américaine. (François Mitterrand, Président socialiste, avait formé une alliance avec le chef du parti communiste, Georges Marchais.) Nombre de Français étaient, et communistes, et chrétiens, une antinomie qu’ils savaient fort bien concilier théoriquement avec leur croyance, prenant en considération que le communisme est avant tout une idéologie athée. Mais encore là, on trouve de nos jours des athées chrétiens, juifs et, pourquoi pas, musulmans, puisqu’ils sont de la même famille.

C'était le deuxième point.

Le mal et le bien, dictonPersonnellement, je la connais, la peur. Elle est tapie en moi depuis l'enfance, mais elle ne m’inquiète pas outre mesure. De temps à autre, plutôt rarement, elle me rappelle à son cruel souvenir. C’est son côté gentil, je dirais, un brin d’anxiété sévère simplement, pour donner du piquant à l’existence. Rien à voir avec celle qui vous fait prendre les jambes à votre cou. Les deux moments où j’en ai fait l’expérience, je m’en rappelle comme si c’était hier. La peur me surprenait à chaque fois durant la nuit, alors que je me trouvais dans la forêt. Mon esprit imaginait, à mon corps défendant, des monstres prêts à surgir des ténèbres et l’impression m’inoculait une terrible frayeur. Je crois que je dois être seul pour que la peur fasse son effet et me prenne aux tripes. Mais je savais que cette réaction était irrationnelle, car une fois à la lumière ou en sécurité, je devenais parfaitement conscient que ce fantasme était dû à mes émotions. Je savais aussi, par contre, que l’on peut en tomber malade et même en mourir en certaines circonstances, c’est-à-dire dans les cas extrêmes, lorsque l’esprit débridé ne gère plus la situation. (Lire aussi le très bon livre de William Styron, ‘Face aux ténèbres, chronique d’une folie’.) * Citation à la toute fin de ce texte.

Je vous livre ces détails personnels pour expliquer ce qui m’a poussé à m’intéresser à ce récit de Guillebaud, moi qui, dorénavant, lis très peu d’ouvrages en dehors de mon travail d’écriture.

Reste la question sur l’origine de ces créations subjectives. Il est facile et fréquent de répondre que le mental en est sa propre source, qu’il les génère d’une façon ou d’une autre. La psychologie et la philosophie occidentales sont plutôt limitées à ce sujet, n’en déplaise à monsieur Guillebaud qui ne jurent que par elles ; limités, surtout lorsqu’elles sont d’inspiration idéaliste ou qu’elles reposent sur une conception judéo-chrétienne, avec toutes les œillères que cela entend. Mais, ailleurs, on sait bien que l’esprit peut être manipulé de l’extérieur par la magie. Chamanes et sorciers de tout acabit exploitent depuis la nuit des temps cette dimension métaphysique, même si de nos jours la pratique experte, pour ne pas dire scientifique, s’est beaucoup perdue. Dans le Mahabharata cependant, ce phénomène est fréquemment mentionné. Voici un exemple.

Durant la bataille relatée dans ce livre, reconnu à l’égal d’un Véda, l’auteur, Vyasa, explique que les guerriers experts en arts martiaux utilisent des armes d’une puissance d’illusion extraordinaire, capables d’hypnotiser des milliers d’individus à la fois, de créer la nuit, le froid ou, comme le montre l’image ci-dessous, des animaux sauvages. Arjuna est debout sur son char, conduit par Krishna, alors qu’un ennemi vient de lancer contre eux une puissante charge, provoquant artificiellement l’apparition d’entités féroces. Si Arjuna ne fait rien pour les dissiper, il sera détruit, illusion ou pas. Mais comme c’est un guerrier maîtrisant parfaitement les armes les plus sophistiquées*, il en vient à bout aisément, prouesse qui n’est pas à la portée des soldats ordinaires.

* En l’occurrence Arjuna se sert d’une flèche redoutable du nom de jioti-astra, l’arme de la lumière ; elle répand la clarté à giorno tout en anéantissant les ennemis.

Lire mon  si vous ne connaissez pas cette littérature. Elle est devenue, avec la mondialisation, incontournable, comme le nez au milieu de la figure. Il est du moins impensable, à mes yeux, que l’on se dise philosophe, penseur, théologien ou cultivé si l’on n’a pas lu la Bhagavad-gita ou, mieux encore, le Mahabharata. Ce dernier contient la Bhagavad-gita en tant qu’un de ses chapitres. La génération à laquelle appartient Jean-Claude Guillebaud avait, et a toujours, du mal à réaliser l’enjeu que présente le végétarisme à l’aube du 21ème siècle, c’est-à-dire l’importance de prendre conscience de la barbarie que les humains de toutes confessions font subir aux animaux. (La règle de l’exception est de mise ici, car feu Jacques Julliard, du Nouvel Observateur, se distinguait d’eux haut la main*.) Et pourtant, Guillebaud aimerait voir René Girard en figure de proue de la non-violence, dans le sillage de Gandhi ou de Tolstoï. Mais eux étaient végétariens… Ils intégraient leurs convictions dans leur vie, ils joignaient la pensée aux actes.

* Je retrouverai un papier que Jacques Julliard a écrit sur le sujet.

Comment peut-on se poser, même humblement, comme un guide moral et spirituel des hommes et des femmes quand on ignore ou que l’on feint d’ignorer l’existence du Mahabharata ? Voyez ce que je veux dire lorsque Jean-Claude Guillebaud écrit dans ce passage : « Ces "états de violence", sans règles ni limites, cette montée aux extrêmes de la sauvagerie nous éloignent toujours un peu plus de ces "âges héroïques" de jadis, où la guerre, malgré son horreur, exaltait bravoure et romantisme, comme dans les textes d’Homère, les pièces de Corneille ou les chansons de geste. » Et pourquoi donc ne cite-il pas cette œuvre monumentale, le Mahabharata? Pourtant il avait écrit, quelques pages plus tôt, que nous sommes débiteurs les uns les autres : « Chacun de nous est redevable de ce qu’il a reçu : tradition apprise, éducation donnée, langage enseignée, éthique inculquée. Tel est le sens anthropologique de la dette humaine. Raisonner ainsi n’est pas l’apanage du christianisme. On réfléchit en ces termes depuis les plus anciens textes hindouistes comme les Brahmanas, le Veda ou les Upanishads hindouistes (sic), jusqu’aux écrits contemporains d’Emmanuel Levinas. » Ne trouvez-vous pas qu’il y a là un manque de cohérence ? Ne trouvez-vous pas incongru qu’en 2014 un ouvrage d’une telle dimension, de par son contenu littéraire extraordinaire, sa longueur phénoménale, sa première place dans l’antiquité des créations artistiques, n’ait pas droit de cité?

Ne trouvez-vous pas qu’il y a là un manque de cohérence ? Ne trouvez-vous pas qu’en 2014, un ouvrage d’une telle dimension, de par son contenu littéraire extraordinaire, sa longueur prodigieuse et sa première place dans l’antiquité des créations artistiques, n’est pas droit de citer?

Je relis Face aux Ténèbres, avec pour sous-titre "chronique d'une folie" de William Styron. Quelle belle écriture ! Et quelle profonde réflexion ! Notamment sur la dépression et le suicide. Alors que j'écris ces lignes, je suis arrivé au chapitre où il est question d'Albert Camus. Et je détache ce passage pour le livrer à votre perspicacité de lecteur. Personnellement je ne suis pas un grand fan d'Albert Camus mais il ne me laisse pas indifférent. Peu importe, voici ce qui m'a poussé à sélectionner cette citation: "Une des professions de foi intellectuelles les plus célèbres de notre siècle se situe au commencement du Mythe de Sisyphe", écrit Styron. Et il reproduit la citation de Camus : "Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux: c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie."

Je faisais une remarque similaire à propos d’un expert de la guerre au Québec, Jeangène Vilmer. Il a écrit une brique de 500 pages, faisant la récapitulation des connaissances et de tous les livres importants jamais rédigés sur le sujet -mais sans signaler le Mahabharata ! Comment doit-on interpréter cet exploit ? Vous pouvez lire, en suivant le lien, ce que j’écrivais à propos de cet expert qui voyage à travers le monde en donnant des conférences sur l’histoire des guerres… :

Simone Weil et la Bhagavad-gitaQuant à Guillebaud, il ne déroge pas à la tradition à laquelle il appartient ; celle-ci reconnaît à l’Inde, sur le bout des lèvres, l’existence de la pensée discursive, ou de la pensée philosophique. Peut-être le fait-on encore... Car il n’en pas été toujours de même ; il n’y a pas longtemps encore, il était de coutume d’enseigner aux étudiants qu’en Inde il n’y avait pas de philosophie et que ce sont les Grecs qui ont inventé cette manière de raisonner. Lorsque je me suis adressé à Hubert Reeves ou à Charles Taylor au sujet de ce manquement dans leur discours, tous deux ont reconnu, vaguement, qu’il existait bel et bien en Inde une culture « brahmanique », supportée par les « Upanishads » et qu’il faudrait se pencher sur elle pour compléter leurs connaissances. Mais ils n’en faisaient pas une priorité et laissaient entendre, dans les faits, que ce savoir n’était pas nécessaire à leurs conclusions. En d'autres mots, le plus souvent, une simple mention à cette culture antique et à leurs littératures sacrées, comme nous venons de l'expliquer, suffit. Camus explique quelque part dans ses écrits que Jean Grenier, son mentor ou professeur, lui avait offert en cadeau une Bhagavad-gita en lui recommandant sa lecture. Il ne nous dit pas s’il l’a lue. Guillebaud ne fait guère plus de zèle que ses prédécesseurs. Il écrit : « Plus tard, bien plus tard, lisant la philosophe Simone Weil, je suis tombé sur une phrase qui correspondait si bien à ce que je ressentais, que je l’ai fait mienne. Dans La pesanteur et la grâce, Simone Weil parle de "l’égarement des contraires", formule qu’elle semble avoir emprunté à la Bhagavad-gita. » C’est le mieux qu'il ait pu faire... Il n’a pas vérifié et il ne nous dit pas que Simone Weil l’a inspiré à la lire. Ce n’est pas qu’il manquait d’intérêt pour les récits mythologiques, « J’apprenais par cœur les pages de Noces », écrit-il. La fièvre l’habitait quand il lisait : « Au printemps, Tipasa est habité par les dieux, et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes. » Fait-il semblant, Monsieur Guillebaud, d'être nostalgique des temps païens ou est-ce une posture intellectuelle bon chic bon genre pour concilier sa foi au christianisme avec la grécité et ses dieux?

Tout comme lui, je suis né en Algérie. Tout comme lui, ma mère est née à Guelma. Tout comme lui, j’ai lu Camus lorsque je vivais en Algérie, c’est là que je l’ai découvert, avec Sartre. Et tout comme lui, j’ai « vécu l’Algérie à distance, par procuration mais intensément. » La différence, c’est que je saisissais immédiatement l’essence de leur enseignement. Si Camus faisait allusion à l’importance de lire la Bhagavad-gita ou de s’ouvrir à la culture des Védas, ma prochaine étape était de trouver ce document littéraire. Et c’est une manière de procéder tout à fait logique. Lui-même, Guillebaud, dans le même souffle, explique : « Pourquoi ai-je écrit que cette contradiction, aujourd’hui, est plus aveuglante que jamais ? Parce que dans nos sociétés devenues plurielles –multiculturelles, multiconfessionnelles, multiethniques- l’unité (d’une vérité) doit se chercher dans la diversité nouvelle (des vérités). » C’est imprimé noir sur blanc ! Mais on n’est pas passé aux actes. Je détache la citation suivante d’un chapitre qu’il commence ainsi : « Nous cherchons tous la même chose : la vérité. À la Statues voilées. Iconoclasmerigueur, nous nous contenterons d’une vérité, pourvu qu’elle soit habitable. » Je ferai remarquer que le livre est publié chez L’Iconoclaste*, un nom plutôt suggestif qui signifie la destruction des idoles.

* Définition tirée de Wikipédia : L’iconoclasme (du grec eikon « icône » et klaô « casser ») est, au sens strict, la destruction délibérée de symboles ou représentations religieuses, généralement pour des motifs religieux ou politiques. Ce courant de pensée rejette la vénération vouée aux représentations du divin, dans les icônes en particulier. Dans un second sens, le terme iconoclaste désigne une attitude ou un comportement d'hostilité manifeste aux traditions.

Je suis conscient d’être perçu comme une mauvaise langue, mais j'avoue que j’ai aimé la lecture de ce récit. J’arrête-là cette critique et je vous livre pêle-mêle quelques passages qui m'ont plu sans les commenter... ( Y arriverai-je ? À l’évidence, non. )

 

 Extrait du Manifeste convivialiste cité par l’auteur,  suivi de mes commentaires: « L’humanité a su accomplir des progrès foudroyants (c’est moi qui souligne), mais elle reste toujours aussi impuissante à résoudre son problème essentiel : comment gérer la rivalité et la violence entre les êtres humains ? » Je suis constamment en butte contre ces préjugés. L’humanité, selon moi, a aussi accru de façon considérable les problèmes tous azimuts, que ce soit dans le domaine de la santé, du savoir ou des relations humaines. Mais on préfère se péter les bretelles et voir le verre à moitié plein. Car si l’on observe scrupuleusement ces « progrès fulgurants », on s’aperçoit qu’ils sont accompagnés d’effets secondaires des plus nocifs non comptabilisés ; on ne voit volontairement qu’un côté de la médaille. Le plus souvent, c’est la médecine qu’on prend pour exemple de succès. Or, sans parler des dégâts causés par les médicaments chimiques et les accidents sanitaires dans les hôpitaux, les médecins en général sont d’une ignorance crasse quant au corps humain et sa relation avec la nourriture ou l’environnement. Ils ne jurent que par la médecine allopathique et dénigrent jusqu’au-boutisme toute autre alternative. Ainsi ils souscrivent au mot d’ordre de l’industrie pharmaceutique qui répugne à toute concurrence, tout en s’acharnant à détruire les anciens savoirs ou à les reléguer aux rangs de superstition, une attitude ancrée dans les mœurs culturels de nos ancêtres et qui nous vient du rationalisme de la renaissance dont le christianisme et la science sont les principales causes ; rappelez-vous les chasses aux sorcières: guérisseuses et sages-femmes en firent les frais. (Pour en lire plus sur les dégâts causés par les pharmas )

La chèvre de M. Seguin n'avait pas peur

« Certains jours d'inquiétude, je me récite intérieurement quelques-unes des Lettres de mon moulin que maman nous lisait les soirs de Noël. Notre préférée était La chèvre de monsieur Seguin, glorieuse Blanquette affrontant les loups jusqu'au matin. Dans les moments de désarroi, et sans le dire, je prends la bique pour modèle. [...] elle sait bien que les peurs, comme les loups, sont embusqués autour d'elle. Cela l'empêchera-t-elle de folâtrer sous la lune ? Sûrement pas. Elle vit tout son saoul, puis se prépare à faire face. Elle a raison. J'en parle d'expérience. Quand elle est obstinée, l'espérance fait reculer la peur. Toujours. »

Il cite Georges Bernanos qui évoque son enfance : « En ces temps-là je devais parler aux mendiants la casquette à la main, et ils trouvaient la chose aussi naturelle que moi, ils n’en n’étaient nullement émus. »

Pourtant chaque fois que je dis ou j’écris que l’évolution dans le sens positif du terme est une fiction, les gens me traitent de farfelus…

Il a intitulé son dernier chapitre : Ma dernière peur. Il est aussi un hommage à la vieillesse, quand elle se termine bien, c’est-à-dire en habitant son âge: « pourvu que je reste vivant jusqu’au bout…  », prie-t-il.

« Quand j’écris Je n’ai plus peur, je ne crois pas tricher… Je dis cela sans forfanterie... Et pourtant ! Si les peurs ont reculé, elles n’ont pas disparues… Je n’ignore pas qu’au bout du chemin une grande peur m’attend qui ne ressemble à aucune autre. »

Cependant, les gens qui meurent sans peur, et même avec le sourire, ne sont pas rares. J’en ai connu, dont ma grand-mère.

Et voici que nous arrivons à la fin du livre : « Il m’est arrivé de croiser deux ou trois fois Aragon durant les dernières années de sa vie (il est mort en 1982). Journaliste au Monde, j’allais parfois prendre un verre dans un bar en sous-sol de la rue de Bucci, le Fürstenberg. Aragon y venait régulièrement, entouré de gitons, et comme absent à lui-même. Plus tard, on a glosé sans compassion sur cette vieillesse ‘impudique’ d’un écrivain que l’âge rendait à son homosexualité originelle. J’avais trouvé sots -et même abjects- ces cancans littéraires. » Et il n’en démord pas le moins du monde : « Ancien stalinien, peut-être, mais très grand, dernière étape incluse. » Peut-être, dîtes-vous ? Non, sûr et certain. Et si Hitler avait été un grand artiste, aurait-on dû admirer cet aspect de lui, en dépit de son ignominie monstrueuse ? Doit-on pour la sempiternelle fois rappeler les millions de morts qu’à engendrer le stalinisme ?! Finir un livre sur une note compatissante et conciliante à l’égard d’un personnage qui a fait l’éloge de cette barbarie, même s’il en a dénoncé une autre, le nazisme, nous fait refermer ce livre avec un hochement de tête désabusé, pour utiliser une formule polie.

Liens en relation :

Jean-Claude Guillebaud et la peur
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