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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

L'action est supérieure au renoncement

Bien que tous deux aient une âme, une vache n'est pas un chien. On ne se comporte pas de la même manière avec l'un ou l'autre. Krishna et varnashrama-dharma.

Srila Prabhupada insiste dans la teneur et portée de ce verset (5.18) pour rappeler que «le dévot ne fait aucune distinction de caste ou d’espèce» et que «telle est la vision de celui qui détient le véritable savoir.» Le propos est pour le moins intriguant car nous savons bien que la doctrine vaishnava est plus personnaliste que n'importe quel courant de pensée et que pour rien au monde le dévot insinuerait qu'une vache et un chien ont le même statut biologique ou ontologique. Le vaishnava protège la vache qu'il considère sacrée. Il n'ignore pas, ce faisant, que le chien a une âme, tout comme la vache. 

De quoi ou de qui parle exactement Srila Prabhupada? Quel est le disciple qui «ne fait aucune distinction»? À qui s'adresse-t-il et pourquoi souligne-t-il l'importance de cette vision qui n'est pas pour déplaire aux monistes? Ce qui est encore plus intriguant à mon sens, c'est que je pose humblement ces questions à de nombreux dévots anciens, gurus, sannyasis et prabhus, mais aucun d'eux ne répond jamais.

En tout cas, le problème a fait rage dans les millieux savants pendant plusieurs siècles, jusqu'à aujourd'hui, quant à l'origine de l’homme et à sa place dans la création. Darwin énonça l'idée qu'il n'y avait pas de différence entre le singe et l'homme, ce dernier étant un animal. Charles Darwin et Peter Singer, même combat: nous ne sommes que de la matière et c'est elle qui produit la conscience. Ce sont des athéistes; ils ne croient pas en l'âme individuelle et éternelle. Prabhupāda se battait comme un lion pour dénoncer cette imposture: nirvisesa-sunyavadi pascatya desa tarine; l'impersonalisme et le nihilisme si répandus en Occident. 

Mais si les vaishnavas ne voient pas les âmes, il ne faut pas qu'en plus ils ignorent les distinctions! Ce verset, vidya-vinaya-sampanne, vise la grande âme, le sommet du yoga, l'union avec Dieu. Un peu plus loin dans ce même chapitre, sur l'être libéré, qui a atteint le Brahman, tasmād brahmaṇi te sthitāḥ, Krishna explique que le yogi devient un avec Dieu et ne voit que Lui. Et plus aucune distinction. Brahma-nirvanam, dit-il, la libération dans le Suprême est la réalisation de celui qui ne fait plus de distinction (Bg. 5.24).

Si l'idéalisme ascétique prévaut dans ce chapitre cinq, il reste que le pragmatisme, l'action juste et dévotionnelle, surpasse le renoncement aux actes. Arjuna doit agir! C'est un dévot de Krishna, le meilleur ami de Krishna, mais il doit s'armer de courage et lucidité et accepter qu'il y ait deux camps; celui des Kaurava, en face, où se trouvent des êtres qui lui sont chers, est l'ennemi. Il n'y a pas de doute quant à l'intention de Krishna et au devoir d'Arjuna. Il doit reprendre son arc Gandiva et très habilement distinguer ses adversaires prioritaires grâce à son propre jugement: là, tout le monde n'est pas égal et tout le monde n'est pas gentil, même s'ils sont des âmes spirituelles. Le conducteur du char a un autre statut que le guerrier qu'il transporte. Même le char et les chevaux sont scrupuleusement considérés lorsque Arjuna ajuste la flèche.

Pourquoi notre renonçant en visite au centre de Mirepoix a-t-il dit aux journalistes qu'il ne fait pas de distinction entre musulmans et hindous? Le jour où il prononça ces paroles, il y avait dans la salle plusieurs réfugiés ukrainiens, les Russes ayant attaqué leur pays. Quel responsable parmi les dévots de Krishna peut déclarer sans passer pour un rêveur de ne pas distinguer entre soldats russes et ukrainiens, parce qu'ils sont des âmes spirituelles? En fait, il y a des éléments dans la situation politique de ce conflit qui ressemblent beaucoup au dilemme d'Arjuna, en l'occurrence les soldats russes et ukrainiens peuvent être des vaishnavas, de même famille, et combattre à mort entre eux. N'est ce pas extraordinaire ce rapprochement?

Voilà le noeud du problème: toutes les espèces sont égales et le dévot de Krishna ne doit pas faire de distinction entre elles, dixit Srila Prabhupada; il faut cependant agir en fonction de leurs particularités, si l'on veut obtenir un résultat, positif...  

N'est-ce pas un cas philosophique ou politique digne d'intérêt? Un challenge... 

Quand Arjuna traîne par sentimentalisme et retarde le moment où il devra tuer Bhisma, alors que celui-ci fait des ravages dans l'armée de son frère Yudhistir, Krishna se fâche pour de bon et, dans sa colère, il ramasse la roue d'un véhicule, menaçant de faire le travail lui-même! Arjuna est un soldat. Son devoir est d'en finir avec Bhisma. Krishna, Yudhistir, Draupadi et tout le monde attend d'Arjuna ce résultat à tout prix! 

Ma thèse est que le gostianandi non renonçant (qui utilise toute chose au service de Krishna) est plus apte à trouver la réponse et à agir que le babaji, renonçant par excellence. Je vous ai développé quelques idées à ce sujet dans mes courriers précédents, ce que vous lisez-là est la suite. Le varnasrama-dharma, contrairement à la voie de la raganuga-bhakti, exige plus d'investissement de soi et de perspicacité de la part de ses membres; ils ne sont pas uniquement absorbés par le présent et la pureté de leur égo, mais ils voient à long terme et pensent aux générations passées et futures, d'où par exemple l'adoration aux ancêtres, les pitri.. Quand Vyasa écrit ses livres saints, et notamment le Harivamsa, il a un projet à long terme, il est préoccupé par la condition humaine. ■

Voir l'article précédent: Voir l'âme ou l'erreur communément appelée rasabhasa

 

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