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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

Voir l'âme ou l'erreur communément appelée rasabhasa

Varnashrama. Réaliser que Dieu est partout et qu'il est unique requiert une connaissance approfondie et ésotérique de la philosophie vaishnava. Le Srimad-Bhagavatam a été composé de façon à nous rappeler cette vérité essentielle et universelle.
 

Les dévots ont l'habitude de dire à tout moment que Krishna fait ceci ou cela, qu'il accorde ses bénédictions et que dans nos coeurs il murmure ses instructions et confidences. Cette façon générale de s'exprimer aboutie à la confusion. Dans le coeur réside Kṣīrodakaśāyī-Viṣṇu, ce n'est pas Krishna en tant que tel. Krishna ne s'occupe pas de la création et de l'organisation des mondes, il délègue ces activités à des Avatars. Les dévots savent cela, normalement. «Quand nous disons "Krishna", faisait remarquer Srila Prabhupada, nous ne nous référons pas à Krishna seul, mais à l'ensemble de ses énergies et de ses biens.» il faut, bien entendu, savoir se débrouiller avec la complexité des formes divines et de leurs caractéristiques, le pur dévot sait faire la différence avec beaucoup de soin. Lorsque Lakshmidevi masse les pieds pareils-au-lotus de Vishnu allongé sur Anantasesha, celle-ci n'est pas la même personne que Radharani, assise aux pieds de Krishna. La rasabhasa résulte de cette confusion, et c'est mauvais signe pour notre cheminement spirituel, préviennent les vaishnavas aguerris. 

Plus précisément, à l'égard de cette erreur, Srila Prabhupada explique que Mahāprabhu étant Dieu, "il ne faut pas se méprendre sur ses activités et le placer exactement dans la même position que Kṛṣṇa". Dans un autre endroit du CC, il écrit : « Si quelqu'un le fait à partir d'un pauvre fonds de connaissances, son humeur avec le Seigneur se teinte de défauts et l'on appelle ça rasābhāsa, un chevauchement d'humeurs spirituelles. Le dévot avancé, ayant réellement réalisé les caractéristiques spirituelles du Seigneur ne commettra pas l'erreur de créer une situation inadaptée, la rasābhāsa, en prenant un Nom pour un autre. En raison de l'influence du Kali-yuga, de l'extravagance et de l'esprit libéral galopant, il y a de plus en plus de rasābhāsa.» En d'autres mots, le Krishna de Vrindavan n'est pas le Krishna de Mathura ou de Dwarka. Aussi, ne faut-il pas confondre Narayana, Vishnou et Krishna, même si dans le langage courant cela ne porte pas vraiment à conséquence, puisque les vaishnavas font délibérément une généralisation de sa puissance et de ses activités. Le kanistha adhikari adore Dieu sur l'autel, il adore Krishna et sa compagne Radha, c'est ainsi à travers le monde entier par le bon vouloir de Srila Prabhupada. Mais le dévot plus mature garde à l'esprit que Radharani ne quitte Vrindavan pour rien au monde. Le madhyam adhikari sait la distinction sentimentale et matrimoniale qui existe entre une reine de Krishna et Radharani. 

 Il s'agit de discussions du plus haut niveau.

Les difficultés énoncées ci-dessus sont difficiles à démêler pour le commun des mortels. À vrai dire, le Srimad-Bhagavatam n'a pas été composé pour eux. Il s'agit de discussions du plus haut niveau de la bhakti. Ces difficultés engendrent pourtant un problème plus général, qui se ressent avec plus d'acuité et d'impertinence quand nous reproduisons ces «erreurs techniquement appelées rasabhasa» dans les définitions et le langage communs à l'organisation sociale. À ce niveau, les conséquences sont plus sérieuses et brouillent les données que nous voudrions pourtant claires. C'est ce que nous allons voir.

J'ai eu l'occasion récemment d'écouter une causerie d'un swami aux nombreux disciples à travers le monde. Il disait qu'en Inde des journalistes étaient venus le trouver pour avoir son avis à propos des musulmans. Dans son esprit, leur avait-il répondu, il n'y a ni musulman ni chrétien, car nous sommes des âmes, et donc tous égaux. Discriminer est une erreur. Les journalistes se contentèrent de sa réponse, dit-il. L'assemblée présente avec moi ne sembla pas interpellée par l'explication du swami; on ne demanda pas d'éclaircissement. Il est vrai que Srila Prabhupada nous rappelle incessamment dans ses livres que nous ne sommes pas ce corps, nous ne sommes pas Indians ou Américains, hommes ou femmes, mais des âmes spirituelles et que nous devons nous comporter comme telles; paṇḍitāḥ sama-darśinaḥ. Idéologiquement, cela se comprend, mais appliquée à la vie de tous les jours en société, cette abnégation du moi, du faux égo, conduit à un énorme problème d'adaptation et de jugement. Heureusement, cela ne fonctionne pas ainsi, nous devons nous identifier un minimum à ce que nous sommes, car si les âmes sont égales, les corps nous obligent à classer les individus selon leurs comportements pour plus de science et d'efficacité.

Pendant que j'écoute le swami, je réfute mentalement ses arguments. J'imagine que je suis en train de prendre le train pour faire un long trajet et j'ai le choix du compartiment. Dans le premier, un couple de musulmans est installé. Quand j'arrive le garçon de service prend la commande pour le repas. Bien qu'il y a d'autres places libres à côté d'eux, je décide de m'installer dans le compartiment suivant, avec des Sikhs. Je sais que les musulmans vont manger de la viande et j'ai horreur de l'odeur. Jamais je ne m'assois à une table où l'on mange de la viande, c'est ainsi depuis que je suis jeune. Je ne fais jamais du tourisme dans un marché où la viande pend aux étals et que l'odeur nauséeuse du méchoui est présente dans l'air. Je dois dire ici que ma famille est musulmane, et que je suis en très bons termes avec elle. Je la visite tous les ans. Jamais ils ne me feront l'affront de m'imposer une situation désagreable à ma femme ou à moi. Je peux rester chez eux pendant plusieurs semaines, il n'y aura aucune viande et odors durant tout le temps de ma visite. Notre culture commune appelle à ce respect mutuel. Elle exige des règles objectives. 

J'agis de même avec les fumeurs, j'évite leur compagnie et les lieux qu'ils fréquentent. Avec le temps et l'éducation spécifiquement ciblée à leur encontre, les fumeurs comprennent la gêne qu'ils causent. Dans les lieux publics, les rapports entre fumeurs et non fumeurs sont devenus civiques (surtout au Canada), parce que des individus se sont battus pendant des décennies pour faire prendre conscience aux fumeurs les situations désagréables et dangereuses qu'ils occasionnent, et cela envers leurs propres enfants. C'est un progrès de civilisation; la fumée ne doit pas déranger les autres et les fumeurs doivent se tenir à l'écart.

J'ai levé la main et posé la question au sadhu.

Comment est-il possible d'organiser la société sans discriminer entre femmes et hommes, musulmans et hindous? On fait bien cette distinction quand nous rencontrons un sannyasi,nous devons reconnaître son statut de renonçant en le saluant trois fois par jour, sinon on commet une faute. (Il avait lui-même insisté sur cette règle.) Je n'ai pas compris sa réponse, ce qui fait que je ne commente pas. Il est plutôt singulier d'entendre de la bouche d'un sannyasi qu'il ne faut pas faire de différence quelle qu'elle soit entre les gens, les races ou les religions. N'est-il pas censé être le premier à se détourner de la présence et de la forme d'une femme, plus que tout autre individu dans le système védique?

Quelques jours plus tard, alors que je discute de cette causerie avec ma femme, elle me lit ce passage très à propos raconté par Banamali Das dans une biographie de Gour Govinda Swami Maharaja, "When Good Fortune Arises": «Nous avons voyagé de France en Belgique dans des couchettes climatisées de 2e classe. Il y avait quatre lits dans le compartiment, j'ai pris la couchette en haut à gauche et Maharaja a pris celle en dessous de moi. Deux jeunes femmes entrèrent dans le compartiment. Elles avaient les deux autres couchettes. Elles se sont assises et ont bavardé pendant un petit moment, puis se sont préparées pour la nuit. Elles se sont déshabillées et se couchèrent. Ce fut tout un choc pour Maharaja, un tel comportement était sans précédent dans l'Inde conservatrice. Maharaja n'a rien dit, mais j'ai vu qu'il ne s'était pas couché. Il est juste resté assis sur son lit et a chanté son japa toute la nuit, sans dormir. Plus tard, il m'a dit: "Ce n'est pas bon de voyager en train en Europe."»

Dans ma première lettre sur le varnashrama-dharma, je mentionnais les végans et leur philosophie qui consiste à ne pas voir l’espèce humaine comme supérieure aux autres. Selon cette doctrine moderne promulguée par Peter Singer, l'erreur est appelée techniquement "spécisme". Elle conduit au racisme et au sexisme parce que les animaux sont classés à tort selon des critères moraux et comportementaux. C'est une discrimination arbitraire, car une fourmi et un chien ne sont pas inférieurs à un être humain. L'antispécisme représenté par les végans consiste à mettre toutes les espèces sur le même plan d'égalité. Du point de vue vaishnava, cette vision des êtres est erronée car les végans ne prennent en compte que la forme matérielle des espèces et des individus, ils ne considèrent pas qu'ils ont une âme, spirituelle et éternelle. 

J'ai écrit que c'est une doctrine "moderne" (Peter Singer étant né en 1946), car nous trouvons cette vision de l'égalité des espèces déjà énoncée dans la Bhagavad-gita, et il serait étonnant que Singer ne l'ait pas lue. 

vidya-vinaya-sampanne brahmane gavi hastini/ suni caiva sva-pake ca  panditah sama-darsinah (5.18)

"L’humble sage qu’éclaire le vrai savoir voit d’un œil égal le brāhmaṇa érudit et bienveillant, la vache, l’éléphant, le chien et le mangeur de chien."

Que voit l'humble sage d'égal? Certainement pas les corps. Celui de l’éléphant et celui du chien ne sont à l'évidence pas égaux. Prenez la place de l'humble sage et dites ce que vous voyez, faisant abstraction des corps. Des âmes? En vérité, vous ne voyez rien, parce que personne n'a jamais vu une âme. Vous devez donc l'imaginer. À quoi ressemble-t-elle, une âme? Les Écritures en donnent une description et le pandit en exercice applique l'instruction: panditah sama-darsinah. 

Je repose la question: que voyez-vous exactement?

À quoi ressemble une âme, selon les Écritures? Personnellement, je ne sais pas. Je sais que Krishna est dans le coeur des dévots et que l'âme se trouve à cet endroit. 

Mais encore, pour être plus précis, qui se trouve à cet endroit, Krishna ou Vishnou? Une âme possède deux ou quatre bras? Donc, nous imaginons voir Paramatma (et non Krishna...), debout dans le coeur de chaque être. Pour se faire, nous ne spéculons pas, nous reproduisons, grâce à l'intelligence, la description des Puranas. Cette vision se nomme darshana. Je vous demande de nouveau, que voyez-vous, ou, plus exactement, que devriez-vous voir? À quoi ressemble une âme individuelle? À Vishnou? 

Srila Prabhupada écrit au sujet de ce verset du cinquième chapitre de la Bhagavad-gita un commentaire péremptoire: «Le dévot ne fait aucune distinction de caste ou d’espèce. Dans une perspective sociale, le brāhmaṇa diffère de l’intouchable, de même que du point de vue des espèces, le chien, la vache et l’éléphant diffèrent, mais pour le spiritualiste doté de la connaissance, ces distinctions corporelles n’ont aucune importance. Il sait que le Seigneur Suprême est présent dans le cœur de tous les êtres dans Sa forme de Paramātmā, Son émanation plénière, et voit donc chacun en relation avec Lui. Telle est la vision de celui qui détient le véritable savoir.»

Il est question ici de deux perspectives. L'une est sociale, l'autre spirituelle. Elles ne s'excluent pas, elle se complètent, tout en réduisant à une peau de chagrin l'importance des «distinctions corporelles», des formes. On vient de voir cependant, avec l'exemple de Gour Govinda Maharaja, que le sannyasi garde toujours un oeil ouvert pour ne pas se laisser dépasser par les contingences et les circonstances. On aura l'occasion d'y revenir car il y a beaucoup de choses à dire sur cette vision du monde. Je veux d'abord attirer l'attention sur l'information concernant l'âme, qui est un «véritable savoir». 

En fait, il y a deux êtres en chacun de nous, explique la Mukunda Upanishad, s'aidant de la métaphore des deux oiseaux, l'un est Paramatma, l'âme suprême, l'autre, l'âme individuelle. Quand le pandit observe les espèces et les liens qui les unit, voit-il deux âmes ou une seule? Est-ce l'âme suprême ou l'âme infinitésimale? 

Théoriquement, il voit deux Vishnou. 

Si pour une raison ou une autre, nous n'appliquons pas ce raisonnement et que dans la vie de tous les jours nous n'imaginons pas les formes de Vishnou visibles partout autour de nous, mais, au lieu de cela, nous efforçant de voir simplement des âmes, des âmes comme toutes les traditions religieuses et les philosophes platoniciens les voient, avec moins de détails que ne le font les vaishnavas, qu'observons-nous alors? Comment représente-t-on de manière la plus universelle possible et la plus impersonnelle ce qui est appelé «âme»? Par une lumière.

L'Âme de Dieu, ou notre âme, est lumière. 

Si on voit deux lumières l'une à côté de l'autre, logiquement, elles se confondent. Deux lumières placées côte à côte se résorbent en une. En physique, en tout cas. 

Je lis et j'entends quelquefois dans les réunions entre dévots que le maître spirituel dévoile au disciple avancé l'identité originelle de son âme, siddha deha. Je n'ai jamais lu une telle information sous la plume ou de la bouche de Prabhupada ou de Bhaktisiddhanta Sarasvati Maharaja. Cette erreur est une fausse croyance et elle conduit à des applications spirituelles déviantes appelées sahajiya. 

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