Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
16 Décembre 2025
Srila Prabhupada n'a-t-il pas enjoint ses disciples à prêcher pour changer positivement le monde,* en contradiction apparente avec la sensibilité de son guru – comme nous allons le lire plus bas – qui jugeait cette initiative révolutionnaire hérétique ?
Qui répondra donc à cette question existentielle, puisque son maître spirituel a insisté, bis repetita, avec beaucoup de bon sens, sur l’impossibilité pour nous de penser un instant entrer en compétition avec Dieu, l’Ordonnateur suprême ?
Honnêtement, j'ai toujours été de cet avis : même le clignotement des paupières se fait sans mon contrôle. Que dire de tomber d'une échelle ou qu’une bombe nucléaire éclatât en France par la décision de je ne sais qui ? De Dieu !?!
* Srila Prabhupada : « De plus en plus à l'avenir, Swarupa Damodar et d'autres comme lui travailleront à forcer le public éduqué à accepter l'existence de Dieu. Toute coopération que vous pourrez apporter dans ce sens aidera votre propre vie spirituelle et apportera le plus grand bien aux autres. » (C'est moi qui souligne.) Mais je peux fournir à foison de ces citations. Le problème, le grand problème, c'est que les dévots de Krishna ressemblent de plus en plus à ces gens que je vois et que j’entends partout autour de moi --ils marchent sur la tête. Ils ne savent pas ce qui est juste et bon, versus ce qui est faux et mauvais. Pourtant, ce sont des dévots de Krishna !
Voici donc la façon de penser de son maître.
« Le Guru-Lion » (c’est ainsi que ses disciples surnommait Srila Bhaktisiddhanta Sarasvati Maharaja) enseignait, si j’ai bien compris sa philosophie, qu’il est impossible de rectifier l’histoire, les sociétés, et que le cours du karma est inéluctable. Seule la dévotion pure à Kṛṣṇa est à la fois admissible et cohérente si on veut réformer la société et les individus que nous sommes. Toutes les tentatives pour délivrer l’homme de sa condition de souffrance et de sa nature déchue, comme Kant ou Rousseau les ont imaginées et souhaitées, ne sont qu’une funeste illusion, une absurdité. Nous verrons ceci aussi un peu plus bas.
Voilà donc une perspective radicale et peu commune qui mérite qu’on s’y attarde. En conséquence, je vous ai traduit en français le passage en question sous sa plume.
( Publié dans The Harmonist, mai 1932 )
Le monde n’a besoin d’aucune révolution : il est parfaitement soutenu par Quelqu’un de suprêmement compétent qui dirige jusqu’aux plus infimes événements. Celui qui prétend qu’il faut réformer le monde est lui-même celui qui a le plus grand besoin d’être réformé.
Le monde suit son cours parfait et personne n’a le pouvoir de l’en détourner, pas même de l’épaisseur d’un cheveu. Quand nous croyons qu’un individu particulier est l’auteur d’un changement dans le cours naturel des choses de ce monde, il faut garder à l'esprit qu’un tel individu n’a jamais possédé de volonté indépendante : il est mû par une force qui échappe totalement à sa juridiction.
La marche du monde n’a besoin de l’intervention de personne. En revanche, c’est notre vision du monde qui a besoin d’être rectifiée. Et c’est précisément ce que la miséricorde de Sri Caitanya est en train d’accomplir en ce moment. Cette vérité ne peut être bien comprise que par ceux qui ont reçu Sa grâce.
Les Écritures déclarent que la seule condition requise est d’avoir un cœur ouvert aux noms de Kṛṣṇa qui proviennent des lèvres d’un dévot authentique. Dès que Krishna pénètre dans vos oreilles, Il commence à restaurer la vision. Soudain, on n’a plus aucune envie de jouer les réformateurs du monde, car on réalise que personne n’est privé de ce Guide suprême. On comprend alors que seule la réforme de soi-même est nécessaire ; et la nature ainsi que l’urgence de cette auto-réforme s’imposent progressivement à nous grâce à la miséricorde éternelle et ininterrompue de Dieu. ▪︎
Je ne peux m’empêcher de me gratter la tête... Est-ce donc une erreur de chercher à implanter les rudiments du varnashrama-dharma ? Ou de s’attaquer aux mayavadis qui pensent que Dieu n’est pas une personne ? Ne serait-il pas profitable que le dirigeant d'un pays devienne un dévot de Krishna ou que Vladimir Poutine lise la Bhagavad-gita ? Devons-nous prêcher la non-violence contre les animaux pour que les gens prennent conscience de l’horreur que sont les abattoirs et les ferment ou vaut-il mieux chanter Hare Krishna et ne pas s’en soucier tel que le préconise Bhaktisiddhanta ? N’est-ce pas ce que notre Prabhupada voulait ou il y a quelque chose que je n'ai pas compris durant toutes ces années ?
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Quand Kant écrit sur Rousseau à propos de la civilisation et l’évolution des espèces.
Tous deux pensaient que l’homme descend des animaux par l’entremise de la nature. Il écrivait :
« Dans ses ouvrages sur “l’Influence des sciences” et sur “l’Inégalité des hommes”, J.-J. Rousseau montre très justement la contradiction inévitable entre la civilisation et la nature du genre humain en tant qu’espèce physique où chaque individu doit réaliser pleinement sa destination ; mais dans son Émile, dans son Contrat social et d’autres écrits, il cherche à résoudre un problème encore plus difficile : celui de savoir comment la civilisation doit progresser pour développer les dispositions de l’humanité en tant qu’espèce morale, conformément à leur destination, de façon que cette contradiction entre les deux espèces ne subsiste plus. »
De là découle l’idée dominante que l’homme possède des instincts. Kant et Rousseau imaginaient qu’à mesure que l’homme se détachait de l’état de nature et des instincts propres à la condition animale, plus il se civilisait.
Kant: « D’un côté, la nature a voulu que nous soyons libres et, pour cela, elle a réduit au minimum la part de l’instinct en nous, afin que s’accomplisse notre destination morale... »
En tant que vaiṣṇava panthéiste, je n’adhère pas à leurs idées. Je les ai toujours combattues. Peut-on, par conséquent, m’accoler l’étiquette de réformateur, tel que l’a dénoncé Srila Bhaktisiddhanta Maharaja ?
Pensez-y à deux fois avant de vous prononcer, car je défends en réalité la position de Srila Prabhupada, et il serait inadmissible de l’accuser d’une telle dérive. Prabhupada a fondé sa mission sur la réforme de l’Amérique, de l’Europe et du reste du monde. N’est-ce pas vrai? En ce sens, je suis un de ses fidèles élèves.
Singulièrement, les dévots de Kṛṣṇa estiment, à la suite du Guru-Lion Srila Bhaktisiddhanta Sarasvati Maharaja, que tout cela – réformer les sociétés et l’humanité – n’est que vanité. En tout cas, je vois passer cette publication sans qu'elle soit critiquée ou sujet à débat. On peut être d’accord ou non avec cette vision ; reste que son disciple, le fondateur du mouvement Hare Kṛṣṇa, a cherché avec grande détermination à réformer la société américaine lorsqu’il y débarqua dans les années 60.
Le problème, aujourd’hui, c’est qu’il n’existe pratiquement aucun forum, aucune franche discussion, pour tenter de comprendre ce qu’il faut penser de ces deux positions apparemment contradictoires. ■