Overblog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

Publicité

Rétrospective sur les classes sociales # 30

30

Ce genre de dispute est fréquent. Depuis des milliers d'années, on se bat dans ce pays pour la juste application du système des castes. Le clivage des opinions a souvent divisé des peuples entiers, motivés par les conséquences économiques, sociales et, bien sûr, religieuses. Ce problème endémique, aggravé par une orthodoxie engoncée dans des règles et des principes d'un autre âge, un matérialisme corrupteur, un athéisme galopant et une passion insatiable pour la nouveauté et les plaisirs des sens, représente la plaie de la société indienne.

Dans certaines provinces, bien avant l'arrivée de Chaitanya, des réformes avaient déjà été entreprises avec succès par des spiritualistes de grand renom. Par exemple, au début du XIe siècle dans le Tamil Nadu, Sri Ramanuja avait réussi à convaincre la bourgeoisie et l'intelligentsia d'accepter les classes inférieures sur les lieux saints. Il développa une compréhension plus réaliste de la religion et insista pour que l'on mette moins d'emphase sur les rituels. Pour lui, les vertus acquises par l'homme priment sur ses origines, si bien que n'importe qui, s'il en est digne, peut lire et enseigner les Écritures sacrées et même initier des disciples ! Bien que cela parût révolutionnaire, il n'en demeure pas moins que, longtemps avant lui, les Alvars, renommés dans toute la péninsule pour leur sainteté, transgressèrent ces lois rétrogrades et incomprises imposées par leurs semblables. Nammalvar, le plus célèbre d'entre eux, était d'ailleurs un sûdra.

Par contre, Madhva ne s'y prit pas de la même façon. Né au Kerala deux siècles plus tard, il fut une figure de proue spirituelle, un rénovateur et un défenseur véhément de la philosophie vaishnava. Ses préceptes étaient directement inspirés par Vyasa, l'orchestrateur des Védas destinés à l'humanité entière. C'est dire que Vyasa visait la gent populaire lorsqu'il a sorti l’étude des Védas des mains des écoles élitistes brahmaniques. L'enseignement de Madhva forme le pilier d'une des quatre plus importantes filiations spirituelles. Il avait senti le besoin de ne pas s'écarter des valeurs qu'impose le varnashrama-dharma (les quatre classes de la société : 1. ouvriers ; 2. commerçants et agriculteurs ; 3. soldats et dirigeants politiques ; 4. intellectuels tels que les prêtres et les instructeurs).

Cela dit, l'enseignement de ces grands spiritualistes, qu'ils soient pour ou contre le système des classes, ne peut être discuté sans qualifications. Krishna lui-même explique dans la Bhagavad-gita qu'il est à l'origine de ces divisions, et ce pour des raisons humanitaires et religieuses. Il n'appartient pas au profane de porter un jugement sur le bien-fondé de leur efficacité. Mais il est certain qu'on ne peut rester indifférent lorsque l'injustice est flagrante.

Pourtant, c'est le parti qu'a choisi de prendre Sarvabhauma en acceptant la direction de ce lieu de culte qui interdit l'entrée aux classes inférieures. Ironie du sort, le temple a été construit par un roi qui en était redevable à des éleveurs de porcs ! La forme de Jagannath s'étant manifestée au roi par leur intermédiaire, selon l'histoire qui nous vient des Puranas.

Sarvabhauma est parfaitement au courant de cette polémique, mais l'orthodoxie s'impose à Puri. Il serait insensé d'essayer de changer la tradition, l'histoire ayant démontré que ces tentatives se terminaient souvent dans un bain de sang. Certes, ce n'est pas ce qu'il recherche. Alors, les injustices... il préfère ne pas les voir. Mais reprenons notre récit.

Chaitanya et ses compagnons arrivent au milieu de ce tumulte, tout comme le soleil perce les nuages lors d’un jour gris de mousson. Il prend le parti d’un plébéien lambda : « Mais il n’existe pas une telle chose aux yeux de Dieu ! Les intouchables ne sont pas moins dignes de respect et d’amour que vous et moi. Ce n’est pas par sa naissance que l’on juge un homme, mais par ses qualités. On peut très bien naître dans une famille de gueux et devenir plus pieux qu’un brahmane.

— C’est de l’hérésie ! s’écrie l’interlocuteur. Cet homme est dérangé de parler de la sorte. Si on l’écoute, il détruira nos traditions et nous conduira en enfer. Il est inadmissible et scandaleux de fouler aux pieds les convenances ! »

Il s’égosille tant et si fort que l’on accourt de toutes parts. Les badauds, captivés par la personnalité de ce sannyasi charismatique faisant le réquisitoire de la condition humaine exploitée, intercèdent en sa faveur. Mais tous ne sont pas d’accord, et le débat s’engage sur la place publique. C’est à qui crie le plus fort…

Ne tenant plus, fatigué par la conduite immorale, cuistre et hypocrite de ce prêtre pansu, Chaitanya embrasse l’intouchable. Celui-ci, d’abord médusé, est pris d’une agitation fébrile ; puis, levant les bras au-dessus de sa tête, il se met à gesticuler et à chanter : « Hare Krishna, Haribol ! », les larmes aux yeux.

Son extase se transmet bientôt à d’autres personnes. Un battement de tambour commence à rouler ; il augmente progressivement de volume, jusqu’à ce que les doigts impatients claquent sur les peaux tendues ; impétueuses, les cymbales répondent à l’appel ; le rythme ébranle la troupe, qui se meut de gauche à droite et de droite à gauche, en cadence ; un chantre fait résonner sa voix subjuguante, à laquelle tous répondent en chœur : « Hare Krishna, Hare Krishna, Krishna Krishna, Hare Hare, Krishna krishna, Hare Hare. »

Chapitre précédent : Les relations se compliquent # 29

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article