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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

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La genèse de mon nom —Akhilesvara dasa.

« Même si tu n’as pas reçu le mantra Gayatri, tu es malgré tout plus qu’un brahmana. Je joins ici ton cordon sacré, sur lequel j’ai dûment chanté. Le mantra Gayatri est le suivant : [---]. Demande à ta femme de réciter ce mantra, et toi, écoute-le ; et si possible, organise une cérémonie du feu comme celle que tu as vue lors de ton mariage, et mets ce fil sacré sur ton corps. Saradia, ou tout autre dévot ayant reçu la seconde initiation, peut accomplir la cérémonie. » —Srila Prabhupada. 1971.

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Dévots de Sankirtana à Paris, Avenue Foch, rue Lesueur

Récemment, j'ai retrouvé une vieille photo de moi, au milieu des dévots, dans un parc à Paris qui jouxtait la rue Lesueur, où se trouvait le temple. Mon regard se porte vers le photographe, alors que Bhagavan s’adresse aux dévots de sankirtana (mais regarde dans la même direction que moi). Il est habillé en sannyasi, donc Srila Prabhupada n’est plus de ce monde.

J'essaie de savoir quand nous avons quitté la rue Lesueur, le temple étant devenu trop étroit. À la suite de ce déménagement, nous nous sommes installés dans le Marais, dans un grand bâtiment. Les ressources d'Internet n’ont pas pu me donner cette information et celles qu'elles me fournissent sont erronées.

Je dois avoir 25 ans sur la photo... J'ai rejoint la rue Lesueur en été 1975. J'en suis certain. Quand on est sérieux —comme je l’étais— l’initiation est accordée six mois plus tard. Un an et demi encore après, on reçoit la brahmanique et le cordon sacré. 

Je m’aperçois qu’avec l’âge, le brouillard du temps descend doucement sur l'histoire et efface même les traces les plus marquantes. Ma mémoire n’est plus capable de me servir de bibliothèque et de références. Quand il y a quelques années Maharaja Janananda Swami m’a demandé des souvenirs concernant l’installation des Gaura-Nitaï à la Nouvelle Mayapur, je me suis rendu compte que je ne savais plus rien. Un blanc total. J’étais devant les Déités, Maharaja avait posé son bras sur mon épaule et attendait une réponse. Je ne me souvenais de rien.

Pour accentuer cette déficience, il n’y a pas longtemps, un dévot me fit remarquer que la date de mon initiation que j’avançais généralement ne correspondait pas à la réalité, car il s'était fait initier avant moi —durant l’été 75— et que si j'ai rejoint la Conscience de Krishna à ce moment-là, je ne pouvais pas déjà porter un nom d’initié. Quelle tristesse la vieillesse : je ne me souviens même pas du jour où j'ai été initié !

Alors que j’écris ces lignes, de vagues réminiscences me reviennent : Bhagavan, alors qu'il est grihastha, durant le feu de sacrifice, me donne mon nom et mon chapelet. Je me rappelle — seulement à l'instant — que j'ai eu du mal à mentionner les quatre principes régulateurs tant j'étais ému. Souvenirs évanescents.

Mais qui a choisi mon nom —Akhilesvara— ? Bhagavan, qui agissait comme ritvik durant mon initiation, ou Prabhupada, par procuration ? Il m'a dit: «Your name is Akhilesvara dasa», et il m’a donné un chapelet sur lequel Srila Prabhupada 'aurait' chanté dessus. Ou est-ce simplement Bhagavan qui s'est acquitté de ce devoir ? Dans ma tête de néophyte, je croyais que le fait de chanter sur le chapelet du disciple établissait une sorte de lien personnel entre le maître et lui. J’accordais — et c’est encore le cas aujourd’hui — une importance primordiale à la notion de « personne » et à tout ce qui relève du « personnel ».

Le temple rue Lesueur à Paris. Hare Krishna

Soudain, l’inconfort m’envahit. C'est le sentiment d’avoir été floué et que cette histoire, au sujet des ritviks, des conspirateurs et des usurpateurs, qui s'est répandue sur toute la Toile d'une manière outrancière, va peut-être m’engloutir. En creusant bien le passé, vais-je devoir leur donner raison quelque part malgré moi ? Il me faut clarifier définitivement l’identité spirituelle qui m'a été attribuée par Srila Prabhupada, s'il en est. Je n'avais jamais douté de celle-ci auparavant. Cependant, l’erreur est humaine, l’illusion aussi. Ne donnais-je pas toujours 1975 pour la date de mon initiation, alors que c'était en février 1976 ? J'ai retrouvé l’information officielle. Mais je veux en avoir le cœur net. Il apparaît de plus en plus que les détails se volatilisent avec le temps, malgré les progrès du numérique, alors autant le faire tout de suite.

Au début, le candidat qui voulait se faire initier s’approchait de Prabhupada qui présidait la cérémonie du feu de sacrifice, et recevait directement et spontanément son nom de sa bouche. Plusieurs mois plus tard, il lui transmettait de vive voix le gayatri mantra. Quand j’ai donc vu Prabhupada à la Nouvelle Mayapur, où il a passé trois semaines durant l’été, j'étais déjà initié, mais je n’avais pas encore fait mon temps pour recevoir le cordon sacré.

Mais qui, en février 1976, a choisi mon nom : Bhagavan ou Prabhupada ?

Je crois avoir rédigé une demande d'initiation adressée à Prabhupada. Je crois aussi que c'était Bhagavan qui les regroupait et se chargeait de les lui transmettre. Je ne me souviens pas d’avoir mis cette note dans une enveloppe ni d'avoir écrit une adresse en Inde dessus.

À ce point-là déjà, la relation entre Srila Prabhupada et les nouveaux disciples n'était plus strictement personnelle, comme au début où les dévots lui écrivaient directement, et Prabhupada y répondait de sa propre plume. Mes recherches m’apprennent qu'il s’y prenait ainsi jusqu’à l’été 1977, quelques mois avant son départ en novembre 1977. 

À partir de juillet 1977, en raison de sa santé déclinante, il a désigné plusieurs représentants (ritviks) pour agir en son nom : ils recevaient les recommandations des présidents de temple, transmettaient le nom spirituel choisi et donné par Prabhupada aux nouveaux disciples et envoyaient le rapport d'initiation à Prabhupada. Ces représentants ne devenaient pas les gurus des initiés, mais servaient uniquement comme prêtres officiels pour ses initiations.

À cette époque, il était clair pour tout le monde que tant que Prabhupada était avec nous, sur terre, tous les nouveaux candidats étaient considérés comme ses disciples, même ceux qui n'avaient reçu que la première initiation (Harinama) de son vivant. La seconde initiation (brahmanique) après son départ de ce monde devait, elle, être conférée par les onze disciples que le GBC avait désignés pour la succession. Pour ceux-là, il était plus difficile de déterminer qui était le maître spirituel dominant, surtout que ces disciples, en grande majorité, se donnaient entièrement au ritvik devenu guru en chair et en os et avec lequel ils avaient une relation personnelle et privilégiée, contrairement à Srila Prabhupada qu'ils n’ont quasiment pas connu. De nos jours, la plupart d’entre eux se considèrent des disciples de Prabhupada, et plus particulièrement ceux dont les gurus ont déchu.

Ils ont poussé le bouchon encore plus loin. Certains —ceux qui considèrent que le système ritvik était l’idée que Srila Prabhupada avait en tête pour le fonctionnement du mouvement après son départ— en sont persuadés et militent activement pour l’instaurer. Selon eux, ceux qui rejoignent le mouvement et souhaitent recevoir l’initiation pourraient le faire en s’adressant virtuellement à Srila Prabhupada, les gurus actuels —souvent ses propres disciples— n’étant pas, à leurs yeux, qualifiés pour assumer une responsabilité aussi élevée.

Il n’y aurait donc plus de différence entre les disciples directs de Prabhupada et ceux qui prendraient l’initiation à travers les ritviks.

C’est fort de café, si je puis dire —à la française. Voilà pourquoi j’ai écrit plus haut que je me sentais mal à l’aise, inconfortable, à l’idée que peut-être ce n’était pas Srila Prabhupada qui m’avait donné mon nom, parce qu’il était trop malade, mais Bhagavan das —devenu par la suite un guru exalté, avant de s’effondrer spectaculairement et de ne jamais s’en relever. (De là, sans doute, le succès de la théorie ritvik.)

Je me souviens qu’il fallait écrire une courte note à Srila Prabhupada pour demander l’initiation. On ne la lui envoyait pas directement. Il n’était d’ailleurs pas conseillé de lui écrire personnellement, même pour une demande importante comme celle de l’initiation. On adressait la lettre à Prabhupada, bien sûr, mais on la remettait à Bhagavan, qui se chargeait de la transmettre. Je comprenais bien tout cela. On remettait la lettre à Bhagavan, qui les rassemblait et les transmettait ensuite à Prabhupada d’une manière ou d’une autre.

Et puis ? Comment cela se passait-il ? Comment Prabhupada choisissait-il le nom ?

Entre nous, on imaginait —en recoupant les bribes d’informations glanées ici et là— que Bhagavan ou le président du temple donnait la lettre au secrétaire personnel de Prabhupada, par exemple Tamal Krishna Goswami, Harikesa Swami ou d’autres. Ceux-ci lui lisaient les noms, un par un, avec quelques détails : notre âge, notre service, et la confirmation que nous suivions les quatre principes et chantions seize tours. Prabhupada écoutait attentivement ce court résumé, puis attribuait un nom, spontanément, mais en se basant sur la première lettre du nom civil.

Dans mon cas, ce devait être Aziz —ou peut-être Ahmed— mon vrai nom, celui inscrit sur ma carte d’identité. Mais aucun dévot ne le savait. Aziz était un petit nom familier qu’on utilisait dans le cercle familial, et c’est sous ce prénom que je m’étais présenté en rejoignant le mouvement.

Il est intéressant de noter que le nouveau nom spirituel était déterminé par le nom civil, donc, en un sens, par mon identité matérielle. Il ne provenait pas d’une source purement spirituelle. À partir du prénom, Prabhupada attribuait un nom de Krishna, de Vishnou, ou d’un de ses associés. Avec le recul, je constate qu’il suivait une règle assez simple dans cette manière de nommer : une règle liée à ce monde-ci, comme si la première impulsion venait de notre identité terrestre —le nom spirituel venant ensuite. C’est comme si nous n’existions pas dans le monde de Vaikuntha*, ou que Prabhupada n’avait pas, pour l’heure, accès à cette identité-là. Le choix du nom était donc conditionné par celui que nous portions dans ce monde. L’initiation, dans ce sens, ne procurait pas une renaissance totale, mais plutôt une continuation de ce que nous étions déjà —avec, bien sûr, le karma qui s’allège avec le temps et la miséricorde de Prabhupada.

Le secrétaire notait le nom choisi, puis répondait officiellement par lettre, comme si Prabhupada l’avait écrite lui-même : « Your spiritual name is Akhilesvara dasa », ou quelque chose d’équivalent. J’imagine qu’il devait la relire et expliquer brièvement la signification des noms, car le disciple voulait naturellement en connaître le sens dès qu’il le recevait. Une chose est certaine : on ne peut pas dire que cette administration ait été bureaucratique. Dans certains cas, Prabhupada corrigeait un nom mal écrit. Autrement dit, c’était un acte très personnel et inspiré : il donnait le nom sur-le-champ, comme une bénédiction, souvent sans préparation, parfois après une courte pause de réflexion —mais jamais par simple automatisme. __________________

* Ce qui est invraisemblable puisque l’âme est éternelle. Ou alors, il m’en manque un bout. J’aurais été créé quelque part entre deux mondes : j’appartiendrais à une région du nom de 'tatashta’. En fait, même aujourd'hui je ne sais rien. Je ne peux que répéter avec assurance les paroles de Srila Prabhupada à ce sujet : yato va imani bhutani jayante — « Tous les êtres créés émanent de la Vérité Absolue, la Personne Suprême de Dieu. » Tiré de la Taittiriya Upanishad.

Haridas Thakur et le chant du maha-mantra.

— La vérité, mon ami, c’est que le monde a désespérément besoin de la conscience de Krishna, faute de quoi il n’y aura tout simplement plus d’avenir pour l’humanité. Sans le maha-mantra et le sacrifice de sankirtan tels que les a introduits Srila Prabhupada, le monde est voué à devenir un lieu terrible, dont toutes les personnes pieuses devront s’échapper en se réfugiant dans des grottes au cœur des montagnes. — Patita Pavana dasa.

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Pour être franc, ce nom ne m’a pas plu sur le moment. Il n’était pas facile à prononcer, un peu long, et je ne l’avais jamais entendu auparavant. Lorsque Bhagavan me le donna, lors du feu de sacrifice, il en expliqua la signification, mais je n’avais pas réussi à la saisir sur le coup. En réalité, je m’attendais à recevoir un autre nom : quelque chose de plus beau, plus familier, plus sympathique, comme Haridas, le serviteur de Hari, Narayana ou Govinda..

Il faut dire que j’étais le premier musulman à rejoindre le mouvement de la Conscience de Krishna,* du moins je le croyais, et en France, les dévots étaient fiers de cette "victoire spirituelle". Les musulmans passaient pour impossibles à convertir : on les savait iconoclastes comme nul autre, pire encore - paradoxalement - que les juifs. Et des juifs, il y en avait dans le mouvement ! Tous mes camarades pensaient donc que, pour cette raison, Prabhupada me donnerait peut-être le nom de Haridas Thakur, le grand dévot bengali et associé intime du Seigneur Caitanya Mahaprabhu. On avait certainement dû mentionner cette particularité me concernant dans la lettre. Ce n’est pas rien, tout de même, d’être présenté à Prabhupada avec une qualité aussi exceptionnelle ; du moins, je l’imaginais ainsi.

____________

* En tout état de cause, c'était le cas pour la francophonie. J’appris plus tard que deux autres musulmans m’avaient précédé. Le premier était un Iranien, un homme d’affaires qui est devenu GBC. Son nom d’initiation était Atreya Rishi. On disait de lui qu'il était soufi. L’autre était un Arabe palestinien du nom de Ravanari. Il est décédé il n’y a pas longtemps. Il avait même traduit en arabe la Bhagavad-gita dont il a présenté le manuscrit à Prabhupada. Il avait finalement émigré au Canada, et je l’ai visité là-bas. Il n’avait plus rien de musulman. Mais à vrai dire, je n’étais pas différent : ma personnalité ne trahissait guère l’éducation d’un musulman.

Avec le temps, je mesure mieux combien le destin —ce destin auquel Srila Prabhupada participa en me donnant le nom d’Akhilesvara dasa plutôt que celui de Haridas Thakur— a finalement joué en ma faveur, déployant une sagesse plus vaste que le pré carré mental où je m’égarais en suivant les circonvolutions de mes désirs néophytes.

Porter le nom de Haridas Thakur, l’intime associée de Caitanya Mahaprabhu, aurait été pour moi un fardeau écrasant. Comment aurais-je pu assumer un tel héritage, alors que j’ai perdu, au fil des années, l’élan intérieur qui me poussait jadis à chanter les saints Noms avec ardeur ? Certes, je m’efforçais de réciter mes seize tours quotidiennement, mais je ne faisais guère plus —tandis que lui en chantait cent vingt, inlassablement.

Avec les années, j’ai aussi découvert que le chant du maha-mantra ne produisait pas en moi les effets que Srila Prabhupada promettait à celui qui s’y adonne de tout son être. Plus je méditais sur cette énigme, plus il m’apparaissait que le maha-mantra ne semblait exercer aucune influence tangible, ni physique ni psychologique, ni sur moi, ni sur les autres, ni sur la société dans son ensemble. Je devais même reconnaître que ces effets ne se manifestaient pas davantage autour de moi, parmi les dévots de Krishna qui avaient pourtant consacré leur vie au chant des seize tours.

C’est, bien sûr, un sujet dont on ne parle pas avec les dévots de Krishna : il touche au cœur même de leur existence spirituelle —sans parler, par surcroît, de leur faible goût pour la réflexion philosophique et de leur difficulté à répondre sérieusement aux questions qui leur sont posées.

Ainsi, après avoir chanté mes seize tours jour après jour, avec détermination et sincérité, j’en suis venu à mettre en doute les vertus exceptionnelles que l’on attribue si volontiers à cette pratique. (À vrai dire, j’avais pressenti cette conclusion depuis longtemps, en observant que nombre des anciens —sannyasis et gurus— avaient fini par négliger leurs propres tours, comme s’ils avaient eux aussi perdu le goût de cet exercice spirituel.)

Bref, Srila Prabhupada a choisi pour moi un nom qui, avec le recul, me convient parfaitement : Akhilesvara dasa. Je vais vous dire pourquoi. 

La suite

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