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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

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La genèse de mon nom — 2

Second volet de mon article sur la recherche et les questionnements qui m'ont poussé à l’écrire.

Il va de soi que je n’ai pas reçu l’initiation de Srila Prabhupada de son vivant, mais par l’entremise du système ritvik. Un esprit rationnel ne manquerait pas de s’interroger : Prabhupada avait-il conscience de mon existence ?
Le dévot qui renonce à l’exercice de son propre jugement élude ces questions ; il s’efforce de ne point succomber aux provocations du doute. Pour lui, Krishna — paré de sa flûte et de sa plume de paon — l’accompagne en chaque lieu. Il lui suffit de s'isoler pour engager le dialogue avec Paramatma, Vishnou en son cœur, sans d'ailleurs distinguer celui-ci de Krishna, suivant en cela l’exemple pratique de Prabhupada.
Pour ma part, je n'adresse point mes offrandes au ritvik, mais les dédie en pensée, directement, à Srila Prabhupada. Certes, il m’arrive également de m’adresser à Krishna lors de mes moments de rêveries, quand la raison cède le pas à l’émotion. Dans ce vagabondage de l’esprit, je me surprends à croire, moi aussi, que Krishna veille sur chacun de mes pas.
Pourtant, l'exercice de l'écriture ramène invariablement ma pensée vers la rationalité. Prabhupada ne m’a point nommé Haridas Thakur, mais Akhilesvara. Rares sont ceux qui reçurent ce nom de sa part. Si j’ignore ce qu’il en est pour autrui, ce nom résonne avec ma psychologie profonde : je suis devenu un panthéiste convaincu, percevant désormais la présence de Krishna partout, en toute chose.

Quelqu'un vient de m’envoyer cette photo de moi en train d’assister à une cérémonie du bain de Jagannath pour la toute première fois. À l’époque, à Paris, il n’y avait qu’une seule divinité : pas de Subhadra, ni de Balarama. Vous pouvez me voir à l’arrière, avec les cheveux longs.

Le Seigneur Jagannath à Paris. Radhika Raman le baigne durant la cérémonie. 1975
Le Seigneur Jagannath à Paris. Radhika Raman le baigne durant la cérémonie. 1975

À mon arrivée, les autorités du temple ne m’ont pas laissé dormir à l’intérieur, alors même que je venais de très loin et que je ne connaissais rien de Paris. Ce n’était pas l’accueil habituel pour les nouveaux venus ; je suppose qu’il y avait une question raciale en jeu. J’avais un nom arabe et je débarquais à peine. Mais comme on dit, le karma ne s’arrête pas simplement parce que l’on frappe à la porte d’un temple, et ni Krishna ni Srila Prabhupada ne sont intervenus. (Ou bien, l’ont-ils fait ?)
Je suis resté indifférent à cette discrimination, qui a duré deux semaines. Pendant ce temps-là, je dormais dans le parc à côté du temple. Bien que ce soit un quartier riche, les nuits étaient animées par les prostituées et leurs clients. Pour prouver que j'étais sérieux, je m'assurais d'assister au mangala aratik chaque matin —et je n’avais même pas de réveil.
Finalement, ils m’ont accepté. Ils m’ont rasé la tête et m’ont donné un dhoti à porter, à mon plus grand bonheur. Avec le recul, ce début difficile n’a été qu’une parenthèse dans ma vie de dévot ; je suis rapidement devenu un prédicateur de sankirtana exemplaire.

(Je dois cependant noter avoir dû affronter une interdiction d'entrer dans un temple en France — la Nouvelle Mayapura — en décembre 2020, sans raison apparente. Elle fut finalement levée après des semaines de tractations, mais on ne m'en donna pas la raison et jamais on ne me fit des excuses.)
« Celui qui dispense un enseignement personnel à chacun accomplit davantage pour autrui que ne le font les orateurs en chaire. En règle générale, les paroles prononcées depuis une tribune ne sauraient résoudre les problèmes de chaque membre de l'auditoire, ni ne peuvent toujours bénéficier à chaque individu de manière singulière. » --Bhaktisiddhanta Sarasvati Maharaja
Je suis profondément habité par cette idée que la relation personnelle demeure incontournable au sein de la voie vaishnava. Elle constitue le trait d'union essentiel entre le disciple et son maître spirituel. Plus j'avance en âge, et plus cette conviction s'enracine en moi.
Avant d'élucider en quoi mon nom m'est si parfaitement ajusté, je souhaite m'attarder sur la dimension "personnelle" du lien spirituel que je cultive à l'égard de Srila Prabhupada. Lors de son séjour de trois semaines à la Nouvelle Mayapura, et en dépit d'une santé déclinante, il ne renonçait point à ses promenades les après-midi. 
Ma mémoire a gardé l'empreinte de rares instants où son regard vint à croiser le mien. L'un d'eux, sans doute le plus emblématique de la condition de disciple, advint au moment où je déposais des pétales de fleurs à ses pieds pareils au lotus, alors qu'il est assis sur le Vyasasana.
Si la vision revêt son importance, notre tradition privilégie singulièrement la vibration sonore. À dire vrai, le vocable darshana embrasse ces deux réalités. L'idéal réside dans cette proximité du disciple assis au pied de son maître spirituel, ainsi que le préconisent les Upanishads. Il bénéficie des deux aspects. Ce privilège ne me fut point accordé.
Pourtant, j'ai été instruit toute ma vie durant que le service de dévotion -dans la séparation - constitue l'aspiration suprême. Bien que mon intuition profonde s'en trouvât alors déroutée, je m'appliquais à cette discipline par la voie de la purification. Toujours ? À vrai dire, non. Lorsque Prabhupada honorait la Nouvelle Mayapura de sa présence, je transgressai cette conception du service : j'usai d'un subterfuge, me prétendant souffrant afin de me soustraire au Traveling Sankirtan. Par ce stratagème, je pus jouir de son association. Je demeure, de ce fait, naturellement enclin à croire au privilège que procure une présence personnelle.
C'est précisément ce qui me distingue des ritviks, pour qui l'association impersonnelle avec le Divin transcende le dualisme, faisant de la séparation avec le guru un principe pragmatique. (Et je reconnais qu'ils n’ont pas tort.) Cependant, j'ai déjà largement exposé ces réflexions et je ne veux pas revenir là-dessus ici. 
Je cherche désormais à découvrir s'il existe une relation intime et personnelle entre mon être, mon nom et Srila Prabhupada. Comme je l'ai précédemment expliqué, je m'identifie davantage à Akhilesvara qu'à Haridas Thakur. C’est mon nom qui me porte, et non moi qui porte mon nom.

Jean Paulhan, un célèbre écrivain français, nous prévenait dans Les fleurs de Tarbes que les mots nous manipulent dès qu’on leur laisse le pouvoir de penser à notre place : ils cessent de décrire le monde et commencent à nous dicter ce que nous devons y voir.
Je lui donne raison, dans le cas de mon nom. Grâce à l'initiation, dès le moment où je l’ai reçu, son influence à dicté comment je devais voir le mystère de la création et le lien à entretenir avec lui.
Ce nom est donc composé de deux vocables : akhila et Isvarah. Le premier signifie le "tout" et le second "Dieu". Les écrits complets de Srila Prabhupada ne le mentionnent qu'une seule fois, ce qui souligne son originalité. On retrouve cette occurrence dans le Srimad-Bhagavatam (3.1.2). Alors qu'il s'entretient avec Maitreya Rishi, Vidura déclare :

Verset Srimad-Bhagavatam 3.1.2
(À noter que Bhagavan — le nom de mon ritvik — précède Akhilesvara ; comme par hasard.)

"Que peut-on dire encore de la maison des Pandavas ? Sri Krishna, le Seigneur et Maître de tout ce qui existe, S'y faisait votre ministre. Il pénétrait dans votre demeure comme s'il s'agissait de la Sienne, sans accorder la moindre attention à celle de Duryodhana."
Tout comme pour Akhilesvara, le terme "panthéisme" est lui-même composé de deux racines : pan (le tout) et théisme (Dieu). Le panthéisme tel que nous le connaissons, notamment celui de Spinoza, est de nature athée, bien que l’étymologie du mot suggère le contraire. Spinoza a en quelque sorte égaré son monde en jouant de ce concept.
Puisque je suis un vaishnava — dont le nom même désigne le serviteur de celui qui imprègne l'univers de sa présence divine — je partage l'enseignement reçu de Prabhupada. Dans la teneur et portée de ce verset, il expose les fondements de l’acintya-bhedabheda-tattva. Il écrit : « Selon cette philosophie gaudiya, tout ce qui satisfait les sens du Seigneur Suprême, Sri Krishna, n'est pas différent de Lui. Ainsi, Sri Vrindavana-dhama est identique par nature à Sri Krishna, car le Seigneur y jouit de la félicité spirituelle inhérente à Sa puissance interne. De même, la demeure des Pandavas était pour Lui une source de félicité spirituelle. Ce verset indique même que le Seigneur identifiait cette demeure à Sa propre Personne. De ce fait, la maison des Pandavas se situe au même niveau que Vrindavana... »
Percevoir Dieu partout ne signifie pas que mon cerisier ou le hérisson dans mon jardin sont des manifestations directes de Dieu au sens absolu ; une telle conception rejoint celle des athées. Ce que j'affirme, c’est que le monde matériel et sa diversité sont imprégnés de la présence de Krishna. Cependant, la maison des Pandavas était d'une nature différente des autres maison : Krishna en foulait régulièrement le sol, en personne. Je le répète — bis repetita placent — en personne !
Où veux-je en venir ? Un dévot de Krishna, à l’image de tout croyant — qu’il soit musulman ou chrétien — tient pour acquis que Dieu connaît parfaitement le cœur de chaque être humain, et plus intimement encore celui de son dévot. Il pose en principe fondamental que rien n’arrive sans sa volonté : ni le frémissement d’un brin d’herbe, ni le moindre mouvement de mon bras, ni même un simple clignement de paupières. Cela étant, reste à identifier le lien qui unit véritablement l’âme à Dieu — non pas Dieu envisagé comme une force impersonnelle, mais comme une Personne douée de qualités, de volonté et de relation.
J’en reviens donc inlassablement à cette idée du lien qui m’unit à Dieu à travers son pur serviteur, Srila Prabhupada. En rejoignant la conscience de Krishna, j’ai appris un principe essentiel de la théologie vaishnava : Dieu ne peut être approché que par l’intermédiaire de son dévot pur. Et ce serviteur n’est pas différent de Lui. Telle est la philosophie de l’acintya-bhedabheda- tattva — simultanément inconcevable différence et non-différence — qui n’a rien d’un relativisme, soit dit en passant. Car il serait trop aisé de passer d’un aspect à l’autre selon ses convenances, de faire dire à cette doctrine ce que l’on souhaite, et ainsi de s’égarer soi-même tout en égarant les autres.

À mes débuts dans la conscience de Krishna, j’ignorais tout de Prabhupada et de la stature spirituelle qui était la sienne. Bien vite, cependant, on découvre qu’il n’est point un homme ordinaire et que, parmi les yogis, il occupe le rang le plus élevé. Il arrivait même qu’on l’entende ou qu’on le lise présenté comme supérieur à Vyasa lui-même. On le disait saktyavesa-avatara, c'est-à-dire investi d’une puissance divine exceptionnelle étant l’ami intime de Krishna et Balarama. Il ne s’agissait pas tant de comprendre que d’accueillir par la foi. Une philosophie telle que l’acintya-bhedabheda-tattva ne se livre pas aisément à l’examen de l’esprit. Au-delà de la bonne volonté et de la sincérité du cœur, il faut une expérience vécue, surtout lorsqu’on ne dispose pas d’un bagage universitaire dans ces domaines.

Nous étions si déterminés dans notre volonté de transformer le monde et de purifier nos cœurs que nous ne faisions pas la différence entre mystification et prêche qui nous venaient d’en haut. En l’occurrence, nous étions résolus à sauver notre maître spirituel d’une maladie qui l’affaiblissait gravement, au point qu’il risquait de nous quitter. Comment ? Par la distribution des livres.

Je pensais vraiment, avec tous mes frères en Dieu et nos supérieurs, bien sûr, que la santé de Prabhupada pouvait s'améliorer grâce à notre détermination ; que grâce aux efforts prodigieux de ses disciples dévoués, sa vie pouvait être prolongée. Ce faisant, Prabhupada pouvait à son tour demander à Krishna de considérer l’importance de sa mission et de lui accorder un peu plus de temps sur terre, parmi nous. Il suffisait qu'il en ait le désir. Après tout, pourquoi cela n'aurait-il pas été possible ? Dans le Chaitanya Caritamrita, il est mentionné que par la bonté de Dieu, de Krishna, un aveugle peut voir les étoiles dans le ciel, un muet peut devenir un orateur éloquent et un boiteux traverser des montagnes.

Depuis sa visite à la Nouvelle Mayapura, la santé de Prabhupada n’avait fait que se dégrader. On ne s'expliquait pas cette anomalie. Qui peut comprendre les plans inconcevables de Krishna ? Reste que Srila Prabhupada galvanisait les distributeurs de livres lorsqu'il montrait sa satisfaction envers leur service intense. "Qui peut le plus peut le moins", dit le dicton, mais nous avions la folle ambition de faire mentir ce proverbe.

Bhagavan eut l’idée transcendantale de "forcer la main" à Krishna. Pour cela, il envoya les hommes et les femmes du sankirtan dans un marathon de distribution de livres : on devait damner le pion aux forces du mal qui s’attaquaient à la santé de notre maître spirituel. Le défi consistait à distribuer tellement de livres que le record atteint lui donnerait un second souffle. Durant ce marathon, nous fîmes abstraction de tous nos besoins personnels non essentiels, et Bhagavan avait pris toutes les dispositions pour que le but soit atteint sans que notre détermination n’en souffre.

Je ne décrirai pas ici cette aventure extraordinaire qui nous a poussés au-delà des limites de nos capacités personnelles ; en revanche, je fournis le lien virtuel qui vous permet d’écouter ou de lire, de la bouche même de Tamal Krishna Maharaja, la communication des résultats de ce marathon à Prabhupada, que j’imagine alité. Voici donc la transcription. Elle est particulièrement significative, sachant maintenant à quel point mon nom — Akhilesvara — est unique en comparaison, par exemple, de celui de Bhagavan ou de Govinda. Cette note, je l’entends et la lis pour la toute première fois, bien qu’Adhishekar Prabhu nous en ait déjà transmis l’essence de vive voix à l’époque — Prabhupada ayant envoyé un télégramme dans lequel il nous félicitait et mentionnait, en une sorte de comparaison, le service des six Goswamis. Sa portée tient précisément à cet aspect personnel, dans la mesure où elle touche directement à ma relation avec Prabhupada — s’il en existe vraiment une — moi qui suis si déchu, et à l’objet de ce récit, entre autres la manière dont les Ritviks interprètent cette relation.

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J’ai fait traduire le texte par l’IA et l’ai reposté comme tel; j'ai mis cependant en surbrillance mon nom.

Tamāla Kṛṣṇa : ...des dévots en France, la zone de Bhagavān. En fait, c’est un télégramme de quatre pages. Dois-je le lire ? Il dit : « Cher Śrīla Prabhupāda, veuillez accepter nos plus humbles obéisances à vos pieds de lotus. Sachant combien la distribution de vos livres vous est chère, Śrīla Prabhupāda, les dévots en France aimeraient humblement vous offrir les résultats de notre marathon saṅkīrtana d’une semaine, dans l’espoir de vous plaire d’une certaine manière. » Śrīla Prabhupāda ? Les dévots là-bas sont sortis distribuer des livres pendant douze heures chaque jour. Tous les dévots. Ils sont sortis chaque jour pendant sept jours d’affilée, douze heures par jour. Et voici les résultats de leur distribution. Ceci concerne seulement un temple en France. Il dit : « Nous avons distribué 25 061 Bhagavad-gītās à couverture rigide en une semaine. » Vingt-cinq mille, Śrīla Prabhupāda. Nous imprimons habituellement 20 000 Bhāgavatam pour toute la société. Ils ont distribué 25 000 Gītās en une semaine en français, des Bhagavad-gītās en français.

Il dit : « ...aux âmes conditionnées de ce pays en sept jours. Nous espérons que ces résultats sont les plus importants de l’histoire de votre mouvement et qu’ils vous apporteront un certain réconfort. Nos meilleurs distributeurs ont été Bhakta Richard... » [rires] Quelqu’un qui n’est pas encore initié. « ...qui a distribué 1 504 grands livres en une semaine. » Chaque jour, il distribuait plus de deux cents livres à couverture rigide. C’est plutôt bon. [rires] Cela signifie qu’il en a fait environ, disons, 240 en douze heures. Il distribuait environ un livre toutes les trois minutes pendant douze heures d’affilée, Śrīla Prabhupāda, chaque jour. « Jagad-vaśī dāsa, qui a distribué 1 125 grands livres ; Ariṣṭa-nāśana dāsa, 864 livres ; Veśa-kīrti dāsa, 851 grands livres ; Akhileśvara dāsa, 835 grands livres ; Kṛpā-siddha dāsa, 760 grands livres. » Ensuite, ils disent : « Merci de nous permettre de vous assister dans la prédication de ce message de Seigneur Caitanya dans les pays occidentaux. Toute gloire à vous, Śrīla Prabhupāda. Vos humbles serviteurs, les dévots en France. » Une distribution plutôt importante. Bhagavān estime qu’ils ont collecté plus de soixante mille dollars en une semaine. C’est incroyable. On dirait que Kṛṣṇa offre des facilités illimitées pour répandre Ses gloires, Śrīla Prabhupāda.

Prabhupāda : Oui. Nous ne voulons pas la libération. Nous voulons servir le but des Gosvāmīs, en association avec des dévots purs. Arrêter la naissance et la mort n’est pas notre objectif. Tāṅdera caraṇa-sebi-bhakta-sane bās, janame janame hoy... 

L’enseignement ésotérique et monastique des six Goswamis de Vrindavan n’est certes pas celui qui prédomine dans ma vie quotidienne, malheureusement. Il ne me ressemble pas ; il ne s'accorde pas avec ma personnalité. J’ai été confronté à l’influence de la pensée positive américaine qui s’est répandue à travers le monde — et certainement au Canada — mais aussi à mon propre surmoi, mon "faux ego" (comme on dit chez les Krishna). Ces influences me poussent sans cesse à m’affirmer, à vouloir être le premier ou le meilleur. Ce sont là des aspirations matérielles qui, bien que souvent teintées de religiosité, restent ancrées dans une conception matérialiste de la vie.

Selon cette vision, il faut se grandir pour réussir ; alors qu’avec les Goswamis, l’objectif n’est pas de réussir dans le monde, mais de s’en libérer. Je célèbre cette vision depuis ma première initiation. Plus le dévot de Krishna s'investit dans la bhakti, plus il médite sur le rejet du monde matériel. Toutes les religions, au cœur de leur doctrine — qu'elles soient chrétiennes ou musulmanes — encouragent ce renoncement ; il suffit de lire Thérèse d’Avila ou Al-Ghazali pour s’en convaincre. Mais ces moines et ces monastères n'existent plus, sauf de rares exceptions. Le marché et la compétition ont pris le dessus et ont marginalisé le renoncement. Suivre les traces des Goswamis, comme l'encourage Srila Prabhupada, c'est devenir aussi insignifiant qu’un brin d’herbe. Pour marquer son humilité, puisqu'il avait travaillé pour un gouvernement musulman, Sanatana Goswami approcha Caitanya Mahaprabhu avec un fétu de paille entre les dents.

trnad api sunicena taror api sahisnuna / amanina manadena kirtaniyah sada harih

« On doit chanter le saint nom du Seigneur avec un esprit humble, se considérant plus bas que la paille dans la rue ; il faut être plus tolérant qu’un arbre, dépourvu de tout sens de faux prestige, et prêt à offrir tout le respect aux autres. C’est dans un tel état d’esprit qu’on peut chanter constamment le saint nom du Seigneur. »

Comme je vous l’ai dit — ou du moins comme j’ai essayé de vous le dire en évoquant Haridas Thakur — ce type de caractère ne me ressemble pas. Ce n’est pas que la pensée positive m'ait influencé au point de me faire rejeter cette humilité "extravagante". En réalité, cette pensée positive n’a jamais eu de prise sur moi. Je suis comme un canard sur les plumes duquel l’eau glisse ; je n’aime ni sa prétention, ni ses sophismes. Elle est la contrepartie extrémiste de l’enseignement des Goswamis. En fait, je crois de toute mon âme que je suis très déchu. Et c'est pour cela que je trouve une certaine légitimité à implorer Mahaprabhu lorsque je médite sur Lui en chantant les prières des Vaishnavas, telles que celles de Narottama Das Thakur :

​"Ô Seigneur Hari, j'ai pris naissance dans ce bas monde, mais au lieu d’adorer Radha et Krishna, je bois le poison des plaisirs charnels. Vous êtes descendu sur terre sous la forme du chant des Saints Noms, mais je n'ai aucun goût pour eux. Pourquoi, mon Dieu, n'éprouvé-je pas d'attrait pour eux, comme Haridas Thakur ? Jagai et Madhai se sont conduits comme des brigands de la pire espèce, et ils ont été délivrés par votre miséricorde. Pourquoi n'aurais-je pas droit, moi aussi, à cette miséricorde, alors que je ne suis rien, rien qu'un brin d’herbe ? Pourquoi me faire douter ainsi alors que je suis si faible après toutes ces années dédiées à votre service ?"

​Et je chante de tout mon cœur, avec toute la sincérité dont je suis capable :

hari hari! bifale janama gonainu / manusya-janama paiya, radha-krsna na bhajiya, / janiya suniya bisa khainu

Mais je n'ai jamais fait cela. Je n'ai jamais vu, non plus, un dévot le faire. Cependant, nous avons tous intégré mentalement la signification de ce geste, du moins théoriquement. Dans l’idéal. Les dévots en général ne projettent pas cette posture, bien au contraire. "Intégré", en ce qui me concerne, signifie que je me suis détaché de la religion de mes parents : je ne suis pas musulman. Je ne suis pas algérien, ni canadien, ni français. Je reste un homme, cependant, et je m’appelle Akhileswara dasa. (En faisant des recherches sur mon nom, j’ai appris que Prabhupada avait donné le nom d'Akhileswari dasi à une jeune Américaine). Bien que je ne sois pas ce corps et que je ne doive pas m’identifier à lui, théoriquement, je suis bel et bien un homme.

​Généralement, je suis plus cultivé que la majorité des gens. De loin. Quand j’arrive dans une assemblée, qu'il s'agisse de dévots ou de karmis, la plupart ignorent qui est Spinoza ou ce que signifie le panthéisme. Même le concept de démocratie et son histoire leur sont inconnus. Comment ne pas s’indigner et rester silencieux devant des idées que l'on fait passer pour des vérités, comme celle voulant que nous descendions du singe ou que le monde soit le fruit du hasard ? Je ne manque jamais une occasion de crier haut et fort ce que je pense de tout cela, et de mettre en avant l’enseignement que j'ai reçu de Prabhupada, c'est-à-dire celui des Goswamis.

Ai-je le droit de représenter les Goswamis alors que je suis si déchu ? Vraiment déchu. À cause de cette déchéance, ma femme ne s’est jamais fait initier. Pourtant, elle est une dévote en son âme et conscience. Bhakta Richard n’était même pas initié ; aujourd'hui, il est un sannyasi. Prabhupada lui a donné le nom de Ramavijay, je crois. Il a reçu la seconde initiation de Bhagavan. Il voyage dans le monde et prêche la conscience de Krishna.

​Après que Prabhupada a entendu les chiffres concernant le marathon de distribution des livres en France, nous avons reçu un télégramme qui rapportait ses paroles au sujet des Goswamis. J'ai alors entendu quelqu'un dire qu'il ne fallait pas les prendre à la lettre. Évidemment, personne ne devait penser que des dévots néophytes, ou même non initiés, pussent être de près ou de loin comparés aux six Goswamis. Pourtant, je ne peux pas non plus accepter l’idée qu'il ait dit cela à la légère. Tout ce que Prabhupada dit est sacré ; même si ce qu’il dit semble faux, cela devient vérité. C'est ainsi que j'ai compris et adoré Srila Prabhupada. J’ai toujours été considéré par mes frères et sœurs en Dieu, et par les autres aussi, comme un fanatique. Je crois qu'ils se trompaient. Qu'ils ne me connaissaient pas vraiment, curieusement. Je n’ai pas de ressentiment en écrivant cela, mais c’est ainsi que j'étais et que je suis généralement perçu : intransigeant et fondamentaliste. On colporte souvent en France ce stéréotype voulant que les Arabes aient le sang chaud.

  • "Il est advenu aux gens véritablement savants, ce qui advient aux épis de blé: ils vont s'élevant et se haussant la tête droite et fière, tant qu'ils sont vides, mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s'humilier et baisser les cornes." --Michel de Montaigne (1533-1592)

On mélange tout de nos jours, les mots et les idées. Le bien et le mal. Avec l’information en continu, le pédagogue, l'historien ou le politique semble désormais parier sur cette alchimie moderne : qu'à force de marteler des chimères et des mensonges, la répétition finira par donner corps à une vérité assimilable par le citoyen. Le défi n’est pas dans le fait que la réalité contredise le narratif avancé, mais dans la capacité de faire adhérer l’autre aux projets les plus fous, en l'habituant à prendre des vessies pour des lanternes. J’ai longtemps cru que les dévots de Krishna étaient vaccinés contre ce mal — celui de la propagande mensongère et démoniaque — parce que Krishna leur donnait l’intelligence pour s’en prémunir. J’en suis revenu. Je me suis retrouvé à penser seul, à parler aux murs.

​J’ai déjà exprimé ailleurs ma déception en découvrant que les dévots ne croyaient plus au projet de Prabhupada d’établir le varnashrama-dharma. Parce que c’est un projet irréalisable, qu’on ne peut retourner cinq mille ans en arrière, ou au Moyen-âge. Je le comprends et suis le premier à le reconnaître, sincèrement. Mais puisque Prabhupada l’a dit et répété, je veux croire en cette parole. À mon sens, elle a un potentiel scientifique : il ne peut y avoir de société civilisée sans la reconnaissance de ses divisions sociales et spirituelles qui lui sont intrinsèques, à l’état virtuel. ​En 2026, on est enclin à spéculer sur une troisième guerre mondiale ou sur l’extinction nucléaire plutôt que de chercher à comprendre pourquoi Prabhupada voyait dans le varnashrama la solution. Il y a quelques années, j’ai proposé un brainstorming à ce sujet à des proches ; aucun n’y a manifesté d'intérêt. Ils jugent la politique, la philosophie ou la science comme des sujets trop "mondains". Certes, ceux-là étaient tournés vers la bhakti de la Gaudiya Math, vers l’ésotérisme, mais je constate que c’est partout la même chose.

Je n'ai pu contenir une satisfaction secrète quand le télégramme de Prabhupada nous compara aux six Goswamis. S'il avait usé de cette métaphore, il devait y avoir une connection quelque part. Laquelle ? En 1977 personne ne pouvait le deviner.

« C'est par la grâce de Dieu que l'on peut devenir un poète expert, acquérir le don du souvenir et mémoriser aussitôt n'importe quoi, répond Nimaï à Keshava Kashmiri. Pour les mérites qu'il nous accorde, il a toute notre reconnaissance. » *

« Banane ! »

Aujourd'hui, un ancien dévot — un disciple de Prabhupada qui figurait sur la célèbre liste des meilleurs distributeurs de livres — m’a écrit. Il m’a signalé, entre autres, quelques erreurs historiques mineures dans mon texte sur La genèse de mon nom.

​La mémoire est décidément défaillante : je ne me souvenais plus qu'il avait commencé par la distribution de livres, avant de s’occuper des relations publiques et de la newsletter pour les Amis de Krishna. J’avais bien remarqué ce nom étrange juste avant le mien sur la liste, mais je n'arrivais pas à mettre un visage dessus, ce qui était assez gênant.

​Il m'a d'ailleurs traité de « banane » ! Il m’avait d'abord demandé, l’air de rien, si je savais qui était le dévot inscrit juste avant moi. En allant vérifier, j'ai vu le nom « Veśa-kīrti dāsa ». Or, lui s’appelle Vrishakriti — du moins, c’est ainsi que je l’ai toujours connu. Il est beaucoup plus proche du monde de l’écriture que je ne le suis (ou ne l’étais), et naturellement bien plus proche des Goswamis que moi.

​Je lui ai répondu que j'ignorais qui était ce dévot, tout en ajoutant spontanément, pour la blague : « C'est sûrement toi ! ». C'est là qu'il m'a lancé son fameux « Banane ! »

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* Extrait de mon livre, La vie de Krishna-Chaitanya

Lire la premiere partie : La genèse de mon nom : Akhilesvara dasa

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