Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
23 Janvier 2026
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Malgré son jeune âge, Nimaï est reconnu à Nadia comme un grand érudit. L'incident remarquable qui suit va le projeter et l'établir comme le plus distingué des lettrés de son temps. En effet, depuis quelques jours on parle de l'arrivée imminente d'un illustre pandit, Keshava Kashmir.
Comme son nom l'indique, il est originaire du Cachemire, une province du nord de l'Inde. On dit que la fervente dévotion de ce brahmana pour Sarasvati, la déesse du savoir, lui a valu des grâces inespérées, et par conséquent qu'il est doué d'une connaissance littéraire prodigieuse jointe à une géniale habileté pour en faire usage. Combinaison appréciable. Sa réputation s'est répandue dans toute la péninsule, et sa notoriété lui a conféré le titre de Digvijay, le vainqueur.
Malheureusement, il n'est pas de ceux qui sentent la nécessité de dissimuler leurs dons. Il est toujours à la recherche d'une victoire grisante ; ses arguties effrayent, et sa dextérité à manier le verbe déjoue tous ses adversaires. Ceux qui, par orgueil ou par devoir, se risquent à l'affronter subissent une défaite humiliante, car Keshava Kashmir sait faire valoir ses talents à leur détriment : c'est un éreinteur.
Le voilà donc en route pour la capitale du savoir. A Nadia, personne ne sait que faire devant cette situation embarrassante. Bien sûr, aucun des mandarins ne tient à le recevoir, surtout pas à se disputer avec lui. Le malaise gagne toute la ville. A son approche, chacun se trouve un travail important dont il lui faut s'acquitter, ou une visite à rendre qui ne souffre plus de retard. Et c'est dans cette honteuse défection, et en désespoir de cause, qu'on cherche l'apologiste qui va oser porter le baroud d'honneur. L'un des savants s'écrie : « J'ai trouvé ! Et si l'on confrontait Nimaï à Keshava Kashmir ? Après tout, il est compétent ; qui d'autre parmi nous pourrait lui damer le pion ? Tout le monde vante ses qualités et l'on vient même des confins du Bengale pour étudier sous sa tutelle. »
Et un autre de renchérir : « Voilà une idée géniale ! Comme ça, si le jouvenceau est défait par le pandit, nous pourrions alors préserver Nadia contre la vanité de cette encyclopédie ambulante en invoquant l'inexpérience de la jeunesse, car quel honneur pourrait-on tirer d'une telle victoire ? Et du même coup nous sauverions le prestige de la ville ! » Tous acclament la proposition et l'on contacte sur-le-champ notre Nimaï qui accepte avec fierté d'avoir été choisi pour le défi.
Le lendemain, tard dans la soirée, alors que Nimaï se promène sur le bord du Gange entouré de ses disciples, il voit arriver vers lui Keshava Kashmir. Celui-ci, après avoir offert ses hommages au fleuve sacré, s'approche de Nimaï qui l'attend les mains jointes en signe de respect. Dès la première phrase, Nimaï détecte la raillerie : « C'est toi le fameux prodige dont on parle tant ? J'ai entendu dire que tu enseignes la grammaire, et que le destin te voue à un brillant avenir si l'on donne créance aux avantages qu'on te prête. »
Keshava Kashmir sait très bien qu'il faut plus de douze ans pour maîtriser le sanskrit et que Nimaï, vu son jeune âge, ne peut être encore qu'aux premiers stades de ses études. Il lui est donc difficile de dissimuler son sentiment de supériorité, lui que l'on porte au pinacle pour son savoir. Il ironise donc : « Tu enseignes le Kalapa-vyakarana, et tes étudiants, d'après ce que l'on dit, sont experts à manier les subtilités de cette science. »
Nimaï flatte la vanité du pandit en répondant humblement : « Je suis peut-être connu comme professeur de sanskrit mais j'ai grand mal à impressionner mes étudiants. Je crois plutôt que je suis un mauvais pédagogue car ils ont d'énormes difficultés à me saisir. Swami, après tout je ne suis qu'un enfant ; en fait, je suis encore un écolier, et rien d'autre. Mais vous, vous êtes un docte versé dans le savoir de toutes sortes d'écritures, j'apprécierais de pouvoir admirer vos talents de poète. Mes étudiants et moi-même serions enchantés de vous écouter décrire, par exemple… les gloires du Gange. »
Ces paroles ne manquent pas d'exalter l'ego de Keshava Kashmir et, en l'espace d'une heure, il compose, impromptu, de merveilleux versets décrivant les qualités du fleuve sacré.
Nimaï le félicite : « Je n'ai jamais entendu auparavant quelqu'un improviser avec autant d'élégance et de naturel. » Et pour répondre à son sarcasme de tout à l'heure, il ajoute, subtil : « En fait, personne d'autre que vous ne peut comprendre le sens de votre poésie ; mais si vous le voulez bien, vous pourriez nous expliquer un verset, et ainsi il nous sera possible de l'apprécier à sa juste valeur.
— Mais bien sûr, et quel verset voudrais-tu que j'explique ? »
À son grand étonnement, Nimaï choisit l'un des cent versets qu'il vient de composer et le répète tout d'une traite : « Ganga, notre Mère, dans sa splendeur, existe éternellement. Elle est la plus fortunée, car elle émane des pieds pareils-au-lotus de Vishnu. Elle est comme une seconde déesse de la fortune et par conséquent elle est adorée par les demi-dieux et par l'humanité. Agrémentée de toutes sortes de qualités merveilleuses, elle s'épanouit sur la tête de Shiva. »
Keshava, ahuri, lui rétorque : « J'ai formulé tous ces versets comme un souffle de vent, comment as-tu été capable de te rappeler ne serait-ce qu'un seul d'entre eux ?
— C'est par la grâce de Dieu que l'on peut devenir un poète expert, acquérir le don du souvenir et mémoriser aussitôt n'importe quoi, répond Nimaï. Pour les mérites qu'il nous accorde, il a toute notre reconnaissance. »
Autrefois, avant le début de cet âge qu'est le Kali-Yuga, les livres n'existaient pas, et l'étudiant développait une mémoire telle que, juste en écoutant son maître, il se souvenait de chaque mot. Mais, avec le temps et la dégradation des qualités innées de l'homme, cette vertu s'est presque perdue ; elle deviendra une légende d'ici peu. Par bonheur, il subsiste encore quelques rares exemples, et Nimaï en est un.
Satisfait, donc, par la réponse du jeune homme, Keshava Kashmir expose la teneur du verset. Cependant, Nimaï ne cesse de le surprendre : « Maintenant, nous serions contents si vous pouviez nous expliquer les qualités et les défauts de ce verset. »
Nimaï n'a pas seulement choisi l'un des versets débités d'une traite par le brahmana, mais encore, plus vif que le vent, il y a noté les bonnes et les mauvaises expressions.
Le pandit, piqué dans son orgueil, se dresse sur ses grands chevaux : « Mais il n'y a pas de faute dans cette poésie, mon garçon ! Les allitérations et les comparaisons y sont un modèle.
— Je ne voudrais pas vous déplaire, mais je vous saurais gré si vous me laissiez donner mon opinion, à condition que vous ne vous fâchiez pas contre moi...
— Parle donc ! » répond-il, rouge d'une colère retenue.
— Il n'y a pas de doute, votre poésie est pleine d'ingéniosité, et je suis sûr que notre Seigneur l'a appréciée. Cependant, lorsqu'on y regarde de plus près, ses qualités et ses fautes aussi se distinguent sans peine. Voulez-vous qu'on les examine ensemble ? »
Son interlocuteur est éberlué ! Comment ce garçon imberbe peut-il le reprendre avec autant de verve ? Il a du mal à réprimer ses impulsions et il lui dit d'une voix autoritaire : « D'où te vient l'audace de juger cette œuvre littéraire, toi, un étudiant en grammaire ? Tu n'es certes pas expérimenté pour corriger cette poésie puisque tu n'y connais rien à ton âge ! En as-tu seulement déjà composé ? »
Blessé dans son amour-propre, Keshava Kashmir essaye d'intimider son adversaire en utilisant ce dernier argument qui n'est pas négligeable, puisqu'il sait que Nimaï n'a pas étudié l'art de la poésie. Selon la logique et le savoir-vivre, il est inconvenant de relever des fautes dans le travail d'autrui si on ne peut, ou on ne veut, assumer les responsabilités encourues par cette fonction.
Voyant qu'il est difficile de l'approcher de cette manière, Nimaï adopte une autre attitude.
« C'est en connaissance de cause, lui dit-il avec humilité, puisque je ne suis pas votre pair, que je vous ai demandé de m'expliquer les constructions anormales et les qualités de votre poème. Je reconnais ne pas avoir étudié l'art de l'embellissement littéraire en tant que tel, mais j'ai appris, par la fréquentation de milieux compétents, à l'apprécier à sa juste valeur.
— Eh bien, soit ! répond le poète, écoutons donc tes critiques !
— Cher maître, avant tout j'insiste sur le fait que je ne cherche pas à vous froisser par mes remarques ; sachez cependant — la perfection n'appartenant pas à ce monde — que j'ai trouvé cinq fautes et cinq ornementations. Je vais vous les énoncer les unes après les autres ; mais je vous en prie, écoutez-moi d'abord et vous jugerez ensuite. En premier lieu, je relève deux fautes importantes que l'on nomme avimrsta-vidheyamsa, puis trois autres, appelées respectivement viruddha-mati, bhagna-krama et punar-atta. Bien que ce verset soit embelli de cinq agréments littéraires, la strophe entière est gâchée par ces cinq mauvaises constructions. Une poésie peut se composer de dix vers parfaitement tournés, mais il suffit d'une seule erreur pour en gâcher l'ensemble, tout comme une tache de lèpre ternit la beauté d'une belle femme malgré ses nombreux bijoux. Permettez-moi maintenant de vous décrire les cinq agréments qui rehaussent la valeur de ce verset. »
Pendant quelques minutes, Nimaï élabore sur le sujet. Il conclut en disant : « Nous n'avons discuté que des cinq fautes et des cinq qualités relatives à ce verset ; pourtant, si nous devions le dépouiller davantage, nous en trouverions une quantité illimitée. Grâce aux faveurs de la déesse de l'érudition que vous adorez, vous êtes doué d'une prodigieuse dextérité en poésie, mais de telles créations doivent être agencées avec soin à cause de la critique. »
Le champion littéraire, dont l'esprit est assailli par des sentiments contradictoires de jalousie, d'émerveillement, de colère, de vénération, de surprise et d'abattement, bafouille quelques mots qui meurent sur ses lèvres. Il est comme paralysé. « Ce gosse a ébranlé mon intelligence, se dit-il à lui-même. Les explications qu'il vient de me fournir ne peuvent être l'œuvre d'un être humain ordinaire, à moins que notre mère Sarasvati se soit exprimée à travers sa bouche. » Après quelques instants, s'étant remis de son marasme, le pandit prononce enfin quelques paroles : « Nimaï, mon garçon, je suis ébahi ! Pourtant, tu commences à peine l'étude des stades préliminaires des Écritures ; comment peux-tu être si judicieux sur des points aussi fins ? Vraiment, tu me déroutes !
Profitant de son embarras et de sa confusion, Nimai répondit avec joie : « Mon cher ami, à vrai dire, je ne sais pas vraiment ce qui constitue une bonne ou une mauvaise composition. Cependant, après réflexion, je suis convaincu que toutes les paroles sensées qui ont pu sortir de ma bouche durant cette conversation étaient inspirées par la déesse Sarasvati. »
Tandis qu'il parlait, le brahmane abattu n'écoutait que d'une oreille distraite ; il méditait sur les propos que Nimai venait de tenir : « Pourquoi Sri Sarasvati, la divinité que je vénère de tout mon cœur, m'a-t-elle humilié par l'intermédiaire de ce jeune garçon ? Un tel affront… Je m'abstiendrai de prière et de jeûne jusqu'à ce qu'elle me révèle pourquoi elle a choisi de me couvrir de ridicule. Comment puis-je survivre à une telle honte ? »
Absorbé par ses pensées, il n'entendit pas les ricanements des étudiants qui assistaient au débat. Voyant cela, Nimai les réprimanda puis, ayant retrouvé son calme, s'adressa au poète en ces termes : « Tu es sans doute le plus savant de tous les érudits et le plus célèbre des poètes ; comment expliquer autrement qu'une poésie si délicate et si sublime puisse jaillir de tes lèvres ? Ton talent lyrique est semblable au cours immuable du Gange, et je ne connais personne au monde qui puisse rivaliser avec toi. Console-toi en songeant que même de grands poètes comme Bhavaputi, Jayadeva et Kalidas ont commis des erreurs dans leurs chefs-d'œuvre. Il faut faire abstraction de ces fautes ; il convient avant tout de juger l'inspiration qui anime un auteur. Le vaishnava accorde plus d'importance au sujet d'une œuvre qu'à son exécution. Aussi, ne prends pas au sérieux l'impudence juvénile dont j'ai pu faire preuve, car je ne me considère même pas digne d'être ton disciple. Je t'en prie, séparons-nous sans rancune et retrouvons-nous demain afin que je puisse t'entendre disserter sur les Saintes Écritures. »
Ce n'est qu'à la tombée de la nuit que le poète comprit la véritable nature des faits. La déesse Sarasvati lui apparut en songe et lui révéla l'identité de Nimai : ce garçon, d'une telle modestie, n'était autre que Dieu lui-même, l'Être suprême.
Le lendemain matin, dès l'aube, Keshava Kashmiri se précipita chez Nimai et se jeta à ses pieds, qu'il couvrit de baisers et de larmes. S'abandonnant totalement à lui, il devint dès lors son dévot.
Cette victoire, remportée sur un pandit de renommée nationale, ainsi que la conversion de ce maître de la sémantique, conférèrent à Nimai une réputation qui le plaça parmi les esprits les plus brillants de son époque.
Keshava Kashmiri délaissa dès lors sa passion pour les joutes philosophiques pour rejoindre la lignée spirituelle de Nimbarka, dont il devint l'un des piliers, accédant ainsi au rang d'acharya.
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* En sanskrit, le mot Gange est féminin, la personnification du Gange étant une femme, ce qui nous pose des problèmes de traduction.
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