Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
21 Décembre 2025
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Il y a cinq mille ans, vivait à Mathura, avec ses deux épouses, un roi du nom de Devamidha. L'une de ces deux femmes avait une ascendance martiale, l'autre rurale. Elles eurent chacune un fils. Le premier accéda au trône de Mathura, et le second s'installa près de Vrindavane où il s'adonna à l'élevage des vaches. Il devint le plus grand fermier de la région. Il eut cinq fils vertueux dont l'un, Nanda.
Parmi les indigènes, vivait un père qui avait une fille splendide. Ses qualités exceptionnelles lui valurent le nom de Yashoda, "Celle qui conduit à la renommée". Elle fut mariée à Nanda, et par conséquent, il devint riche et célèbre, d'où ce qualificatif de Maharaj. Les années passèrent, et bien que tout allait pour le mieux sur le plan économique et de la santé, la malchance les poursuivait: ils n'avaient pas d'enfant.
Pourtant une figure étrange les hantait et éveillait en eux un fabuleux espoir : ils voyaient en songe un beau bébé de la couleur d'un nuage gris bleuté durant la mousson. Il avait une chevelure touffue, noire et bouclée, et sur le sommet de sa tête, un joli ruban de perles fines retenait un chignon dans lequel était plantée une plume de paon. Ses yeux coquins papillotaient et semblaient épier un monde palpitant. Sur son corps tout nu, des colliers de pierres précieuses décoraient son cou et son torse; une ficelle d'or ceignait sa taille, et des gourmettes à clochettes sonnaillaient à ses chevilles. Il avait souvent une motte de nourriture dans une main et de l'autre, il tenait une flûte en argent. Il était beau à croquer.
Ils leur suffisaient de se détendre et de penser à lui pour qu'il apparaisse dans leur mental. Ils s'attachèrent tant à cette image que l'idée de mettre au monde un être aux traits différents aurait avorté d'avance toute tentative. Mais les années s'écoulèrent, et ils n'eurent toujours pas d'enfant. Il devint évident qu'ils n'en auraient pas. Pour contrecarrer le mauvais œil, les femmes mariées jurèrent de ne plus porter de bijoux jusqu'à ce qu'il en soit autrement, et les frères de Nanda organisèrent un dispendieux feu de sacrifice.
Cependant le couple concerné ne montra aucun enthousiasme pour ces mesures, ils n'étaient pas intéressés par un enfant ordinaire; ce qu'ils désiraient, c'était le poupon qui se manifestait en esprit. On essaya de comprendre, de les décourager; on les raisonna, mais rien n'y fit. Le sacrifice échoua malgré l'expertise des prêtres. On imputa le fiasco à leur froideur.
Nanda et Yashoda se soumirent alors à des pénitences pour satisfaire Dieu. Au bout d'une année entière, attiré par leur amour et impressionné par le sérieux des austérités, Vishnu se manifesta dans leur rêve et dit :
« Pourquoi vous faites-vous tant de soucis? Votre amour m'oblige à me soumettre pieds et poings liés au moindre de vos désirs. Il me contraint, chaque fois que je descends en ce monde, de vous prendre comme père et mère. Sachez que vous êtes ici, en ce moment, parce que je vais bientôt apparaître. Rassurez-vous, l'enfant que vous voyez en songe sera le vôtre d'ici peu. »
Nanda et Yashoda furent éblouis par cette vision. Ils racontèrent la prophétie onirique à leurs pairs, et bientôt toute la contrée fut au courant. Les habitants furent soulagés d'un poids énorme de culpabilité.
Une femme que personne ne connaissait, et inspirant un grand respect, fit son entrée dans le village. Elle était astrologue. Elle prédit que Nanda aurait un fils qui serait une source de bien pour le monde entier. Elle décrit alors les qualités de Krishna. Tous les villageois furent enchantés de ce bon augure.
C'est à ce moment-là que Rohini, une des deux femmes de Vasudeva, arriva, enceinte de Balarama. Yashoda s'occupa d'elle avec le plus grand plaisir. Vers cette période, un phénomène merveilleux se produisit : le bébé qu'elle avait l'habitude de voir lui apparut à nouveau, mais cette fois-ci, flanqué d'une petite fille; puis le garçon passa du cœur de son mari au sien, et la fille prit position dans son ventre. De ce jour, on apprit qu'elle était enceinte. Le village fut en liesse.
Cependant le mystère, le grand mystère de la naissance de Krishna, Jagannath Mishra et Sachidevi en ont une connaissance autre, ésotérique. On sait de notoriété scripturaire que Krishna est né à Mathura, dans la prison de Kamsa, et que son père, Vasudeva, réussit à le transférer à Vrindavane, pour l'échanger avec la fille de Yashoda. Sous l'effet de "la grande illusion" qui enveloppa le pays, personne ne se rendit compte du subterfuge. C'est ainsi que l'événement est raconté dans les Puranas. Notre couple, lui, en connaît une version plus détaillée. Pour eux, Krishna ne quitte jamais —Vrindavane...
Ce n'est pas leur Krishna qui est né à Mathura d'une relation sexuelle entre Vasudeva et Devaki : le leur est né du cœur de Nanda et de Yashoda. Bien qu'il soit la même personne, le Krishna de Mathura ou de Dwarka, ou lorsqu'il est marié, ou encore celui de la bataille de Kurukshetra ne peut être aussi captivant que le Pâtre de Vrindavane. Seul, les intéresse passionnément le Krishna de Vrindavane.
Mais il s'agit là de détails qu'ils ne discutent qu'entre amis intimes. Ils ont grandi au sein d'une famille dont les parents et les grands-parents, ainsi que tous les arrière-grands-parents de l'arbre généalogique de mémoire d'homme, ont toujours été des dévots de Krishna; leur imagination a donc été nourrie de tableaux surnaturels ; et en plus, ils sont privilégiés, car ils n'ont pas eu, comme certains de leurs cousins, pour qu'ils ne se convertissent pas à l'athéisme, à se faire convaincre de l'existence de Dieu, de l'authenticité des récits antiques. En fait, le monde les a moulés ainsi, ils n'ont pas eu à choisir ; la réalité décrite par les chansons et les poèmes épiques s'imposait d'elle-même et les a portés par leurs mélodies transcendantales au-delà des contraintes réductrices du siècle.
Et les voici sur cette terre hospitalière qui accueille d'une générosité égale le sage et l'impie, car si ces derniers pouvaient entrevoir, ne serait-ce qu'un instant, les coulisses de ces lieux, alors ils réaliseraient en vérité, pourquoi Sachidevi et Jagannath Mishra sont en train de pleurer. ■
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