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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

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Nadia, un haut lieu spirituel 

Nadia, Bengale, lieu de naissance de Chaitanya Mahaprabhu

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Jagannath et sa femme méditent jour et nuit sur le caractère de ces personalities qui réussirent à fléchir la volonté des dieux: Bhagirath, dont le Gange porte le nom lorsqu'il coule sur terre; Sagar; Dhruva; les Pandava, protégés de Krishna; le sage Jhanu, dont l'île qui porte le nom se trouve juste de l'autre coté du fleuve, derriere la forêt -dans la même direction où regarde Jagannatha; etc. Ils s'absorbent tant et si bien dans les actes et les pensées de ces illustres saints que leur propre vie s'est calquée sur leurs aspirations. Comme le recommandent les Ecritures, ils suivent dans les pas des "grandes âmes": méthode pour franchir la barrière entre la connaissance et la transcendance. 

Nadia est située dans l'est du Bengale, en amont du delta du Gange, là où les ramifications forment une mosaïque de javeaux, plus précisément dans le cœur d'un archipel de neuf îles, d'où le nom de Navadvip.

Jagannatha et sa femme sont assis à la pointe d'une de ces îles, à un endroit où ce long tentacule du Gange recoit un affluent sacré, la Jalangui. Sa jonction avec le flot bourbeux impressionne, captive, laisse méditatif. Ainsi, de par le monde, il existe des phénomènes irrationnels qui provoquent l'éveil de l'âme, la sortent de son marasme; ce sont des lieux virtuels, promontoires pour l'envol spirituel voués à entretenir l'émotion religieuse à travers les âges.

Tout à l'heure, avant d'arriver ici, juste après l'incident entre le brahmana et l'eunuque, Jagannath s'était jeté à terre, de tout son long, et avait roulé sur le sable. Sachidevi aussi avait pris de cette poussière sacrée et s'en était saupoudré la tête. Puis ils avaient offert leurs hommages aux cours d'eau et Jagannath s'était barbouillé le visage avec le limon argileux. « Qu'est-ce qui vous rend si sûr de l'existence de Dieu ? » revient tantôt comme une question agaçante, tantôt comme un stimulus qui le titille.

Il se dit qu'il aurait dû embrasser l'eunuque et lui transmettre ses convictions par la force de son amour, et la tête sur ses épaules pleurer sa joie, lui communiquer ses émotions. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? Et puis l'autre aurait-il répondu à sa bienveillance? Essayez de réveiller celui qui fait semblant de dormir, vous ne ferez que l'irriter. A quoi bon convaincre, démontrer, prouver. Nadia fourmille de pandits, d'exégètes et de philosophes. Pour se distinguer, il faut montrer qu'on a des idées différentes, des théories nouvelles, savantes. Voilà ce qui plaît. Les mots ont pris tant d'importance ! Plus d'importance que le silence, la piété et l'action dévotieuse; la dialectique est devenue leur Dieu, non plus le Verbe ou les saints Noms. Il est las de ces discussions insipides. 

Evidemment, la raison, la philosophie, la vie humaine sont des réalités qu'accompagnent un cortège de lois, d'obligations, de principes et de règles qu'on ne peut ignorer par laxisme, mais par amour c'est autre chose. Jagannath Mishra croit avant tout à la puissante influence du cœur ; il estime l'homme, parce qu’il est d'essence divine; le reste n'est qu'un écheveau temporaire de mauvaise fortune et de complications; il sait que pour partager des réalisations, il faut de la générosité, de la sensibilité et de la charité. A Nadia, il a peu d'amis, quelques vaishnavas, comme Advaita Acharya et Shrivas par exemple. La ville est envahie par les athées; ses habitants le désolent.

Leurs larmes continuent de couler. De ses doigts Jagannath triture le sable. O qu'il est heureux de se trouver sur cette terre élue ! en ce lieu le plus saint de l'univers. Oui, le plus saint ! Et n'allez pas penser que Jagannath soit un sentimental; c'est un érudit pragmatique. Il connaît tous les systèmes de pensée; il a rencontré ses homologues chinois, germains et grecs, et souvent il s'est entretenu avec arabes et chrétiens qui lui ont loué les mérites des lieux de pèlerinage de leur pays. 

Un mollah, de passage à Nadia, avait dit ceci : « Nulle part sur terre, de telles rencontres n'ont été enregistrées, plus que dans la péninsule arabique. Moïse, Abraham, Noé, Job et toute une série de patriarches et de prophètes ont causé avec le Seigneur. Même Jésus-Christ, fils de Dieu, lorsqu'il est descendu sur terre est venu vivre en ces lieux, dans la péninsule des Arabes. Les ascètes de tous les pays, lorsqu'ils décident de rencontrer Dieu, viennent dans le désert d'Arabie. Mahomet, avait-il continué avec fougue, comme pour exorciser l'attraction que déploie sur ses coreligionnaires indigènes l'esprit de ces lieux, s'exclama lui aussi avec orgueil : “Allah m'a placé dans la meilleure des deux moitiés de la terre, et dans le meilleur tiers de cette moitié, parmi les meilleurs hommes. Une prière dans le sanctuaire de Jérusalem vaut mille prières en d'autres lieux.1 

Jagannath Mishra reconnaît ce sentiment, bien qu'il le trouve, en la circonstance, déplacé et mû par une subjectivité chauvine, empreint d'un relent de fanatisme. Chaque religion a son centre de l'univers ; mais sans vouloir s'opposer à l'enthousiasme qu'il incite chez ces missionnaires, il rejette d'emblée cette perspective ternie qu'ils ont de son pays, "le berceau de la spiritualité", la terre des dieux. 

Surplombée au nord par le Tibet, le toit du monde, là où naquit une des plus grandes personnalités spirituelles de l'histoire, le Seigneur Bouddha, et délimitée par les plus hautes chaînes de montagnes de la planète, avec leurs crêtes étincelantes de blancheur, tendues vers le ciel comme une lame de scie, et qui sont la résidence mystique de yogis tels Vyasadeva, Nara-Narayana, Markandeya Rishi, plusieurs fois millénaires, et la source de cours d'eau sacrés vénérés par des centaines de millions d'hommes et de femmes, l'Inde a enfanté, à tous les points cardinaux, pratiquement partout où se porte le regard, des sites où s'est produit, au fil d'innombrables âges, un événement d'une importance divine, comme par exemple à l'ouest, Dwarka, la merveilleuse ville que Krishna a construite sur la zone littorale pour abriter sa famille innombrable; à l'Ouest, en Orissa, le fameux temple de Jagannath Puri; dans l'Himalaya encore, Badrinath; au centre, Mathura, la ville où Krishna est né; un peu plus au nord, Kurukshetra, où s'est déroulée la plus grande bataille de l'histoire et dont le Mahabharata, l'illustre récit épique, narre les détails; il y a Ayodhya, le lieu de naissance de Rama; Tirupati dans le sud; Sri Rangam; Pushkar ! là où le monde a commencé, où Brahma a vécu avec ses deux femmes, et le seul endroit où existe un temple, ancestral, en son honneur ; et cetera, et cetera.

Impossible, bien entendu, de faire une énumération exhaustive des places d'importance extraordinaire qui ont champignonné où des volontés divines ont marqué la terre, où la postérité peut encore, en l'adorant, dépasser ses limites, pressentir l'éternel, s'arracher à l'envoûtement du siècle, pénétrer les dimensions parallèles, brûler ses vaisseaux et s'ouvrir aux mondes des esprits --recevoir les dieux ! Et ces prédicateurs zélés, chrétiens et musulmans foulent aux pieds ce sol sacré !

On se trompe, au vrai, en essayant de décrire la nature des pensées de Jagannath et de Sachidevi. Qui peut prétendre peindre leurs caractères sublimes? Eux qui évoluent dans deux univers, spirituel et matériel. Nous aurions dû aller droit au but. Disons-le une fois pour toutes: leurs pensées voltigent irrésistiblement sur Vrindavane, seuls les intéressent les divertissements de Krishna. Pour eux, Vrindavane est le centre de tous les mondes, quels qu'ils soient.

Mais que font-ils ici alors, sur les bords du Gange au lieu de la Yamuna, à Nadia au lieu de Vrindavane ? Question extrêmement difficile pour les rationalistes que nous sommes. Ce que voit ce couple dans ses moments de béatitude nous n'osons le décrire, car ce sont des marches construites en pierres précieuses qui descendent des berges du Gange,... 

Précisons: Nadia est un site particulier, un temple du plein air, où les courants telluriques charrient l'espoir du monde et produisent des êtres supérieurs. Dans l'âge de Kali tous les lieux de pèlerinages se détériorent, mais Nadia, restée invisible pendant si longtemps, est chargée d'une mission spéciale. Elle va, comme un phare, permettre aux générations futures de trancher avec les dogmes désuets et primitifs et dévoiler un sens plus secret de l'Amour divin. 

Des rumeurs sibyllines nous apprennent que tous les lieux saints se retrouvent ici, dans leurs dimensions subtiles, tels Bénarès, la fameuse forêt de Naïmisharanya où les sages d'antan se sont réunis pour discuter des problèmes de la terre, Pushkar, Kurukshetra, les rivières sacrées, Dwarka, etc. C'est non loin de là, lors d'un pèlerinage, que Balarama, le demi-frère de Krishna, tua Mayassura, un démon; que Nrishimhadeva vint se désaltérer et se reposer après avoir tué le terrible Hiranyakashipu ; que Rama, Sita et Lakshmana vécurent dans l'exil; que les Pandava, beaucoup plus tard, en exil aussi, à Ekachakra, à trois jours de marche, au Sud, visitèrent Nadia; et que le fameux poète, Jayadeva, vécut sous le règne de Lakshmana Sen; nous pourrions étendre cette liste, mais ce n'est pas d'intérêt général, en l'occurrence. Par contre ce qui transparaît de ce va-et-vient, de ces confidences, c'est l'endémique prophétie qui annonce un “Paraclet”: l'apparition mystérieuse d'un protecteur et intercesseur dont la magnificence n'aura pas d'égal dans l'histoire du monde.

La boue séchée sur le visage de Jagannath lui donne l'apparence d'un ascète famélique, en compagnie de sa femme, dont les yeux se seraient enfoncés dans leurs orbites. Sachidevi s'oxygène de la brise bénéfique que soulève le courant et qui souffle, imperceptible, sur des kilomètres à la ronde, imprégnée de la saga des ancêtres, de l'esprit des morts que l'on a brûlés sur les berges et dont on a jeté les cendres dans les flots pour les purifier; l'air est chargé d'émotions mystiques et des parfums de Vrindavane. 

L'union de la Jalangui et du Gange a fait surgir devant Sachidevi des paysages enchanteurs, des figures divines; ses pensées ont obliqué en amont du grand fleuve, à Prayag, où la Yamuna conflue avec le Gange. Et la voilà qui pleure à ces souvenirs…

Cette conjonction est comparée à Yashoda, la mère adoptive de Krishna, recevant Rohini, la mère de Balarama, qui fuyait les persécutions de Kamsa. Sachidevi se rappelle aussi, additionnées aux siennes, les souffrances qu'endura Devaki entre les mains de son frère démoniaque, Kamsa: six de ses enfants furent cruellement assassinés par lui. Heureusement, et par miracle, Krishna fut transféré de la prison au village de Vrindavane et substitué à la fille que Yashoda venait de mettre au monde. Exténuée par son accouchement, elle ne se rendit compte de rien. Yashoda! Quelle femme merveilleuse ! Bien que l'histoire soit ancienne et énigmatique, elle se déroule dans l'esprit de Sachidevi avec des couleurs éternelles...

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1. Vie de Mahomet, Virgil Gueorghiu. (Plon) 1962 et Jérusalem, 40 siècles d'histoire, Gerhard Konzelmann.

Chapitre précédent : Le Gange

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