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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

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Mais, enfin, pourquoi pleurent-ils ?

La vie extraordinaire de Chaitanya Mahaprabhu 

par Akhilesvara dasa 

PREMIÈRE PARTIE

Nous avons tous besoin d’une nouvelle face de Dieu pour adorer, et cette face, j’en suis de plus en plus convaincu, ne peut nous apparaître qu’à travers et au-delà d’un "ultra-humain. --Tailhard de Chardin

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 Livre. La vie de Caitanya Mahaprabhu

Chapitre I

« Voilà la raison ! » s'exclame Jagannath Mishra.

Il est assis sur la berge du Gange, sous le soleil encore brûlant, les yeux fixés sur un point invisible, quelque part, au loin, peut-être sur l'autre rive où les palmiers et une végétation abondante, figés entre le ciel éternel et le courant céleste, invitent à pénétrer le mystère des lieux. Son visage est barbouillé de boue séchée sur laquelle des larmes ont tracé des sillons. Sa femme, Sachidevi, est assise à côté de lui. Elle pleure aussi. Elle pleure parce qu'il pleure…

Contagion émotionnelle ? Chagrin partagé ? Elle appartient à cette catégorie de femmes pour qui le mari représente tout. Depuis le jour de son mariage, il y a neuf ans, le monde n'existe qu'à travers ses yeux; elle ne vit que par lui et pour lui. C'est son dieu. Qu'il vienne à mourir, elle ne lui survivrait pas, la vie serait infernale, pareille à un brasier. Les affinités qui les unissent la rendent sensible à la moindre de ses humeurs, à ses désirs les plus anodins. Elle n'a pas d'existence indépendante, si bien que l'expression "sa douce moitié" acquiert tout son sens avec elle. 

Née dans une famille aristocratique, sa chasteté, son obédience et sa simplicité forment un diadème d'où rayonnent des vertus admirables: elle est douée d'une force mentale et d'une patience à toute épreuve, sa grâce juvénile révèle un esprit libéré, et ses yeux, aux prunelles noires, une intelligence réservée, capable de percevoir les élans les plus subtils de l'âme et de confronter les pensées déraisonnables dès leur éclosion. Elle prend avantage de sa condition de femme pour découvrir son identité, se transformer et voler vers la liberté. Lorsque son mari a crié « voilà la raison ! », mille mots, mille images ont surgi dans esprit. Que disons-nous là ? c'est une infinité de figures, de paysages, de souvenirs, de rêves, et le chatoiement d'une réalité spirituelle quasi inexprimable qui ont défilé en moins d'un instant. 

Et alors, par une échappée de son cœur, un maelström de sentiments a gonflé sa poitrine, rempli ses yeux de picotements et son déversé un torrent de larmes sur sa poitrine. Le haut de son sari en est tout trempé.

Mais, enfin, pourquoi pleurent-ils ?

Plus tôt, Jagannath avait aperçu deux hommes en train de se chamailler. Non pas ! C'était une jolie femme qui tançait un prêtre. D'abord, il l'avait prise pour une prostituée tant elle exhibait sa féminité. Ses lèvres trop rouges brillaient par le jus de bétel qui lui donnait un air arrogant et sensuel, ses sourcils épilés et soigneusement dessinés rehaussaient ses yeux noirs oints de khôl. Elle avait les bras recouverts de bracelets de verroterie qui cliquetaient à chacun de ses gestes, et un sari aux couleurs vives habillait sa silhouette aguichante. 

L'illusion éblouissante n'avait duré que quelques instants: la voix rauque, qui avait pris son naturel, momentanément, trahissait l'eunuque. Depuis les temps les plus anciens, l'Inde reconnaît la nature équivoque de ces castrés qui font partie de sociétés mystérieuses et puissantes. Des familles font appel à leurs services pour des cérémonies, car elles croient que leur présence et leurs bénédictions sont de bons augures. Fort de ces avantages, l'eunuque a bravé le prêtre qui lui reprochait, par envie, d'extorquer l'argent des invités. Il le ridiculisa, à la façon d'une gaillarde à la langue bien affilée, en exposant la médiocrité de sa foi : « D'où vous vient donc cette assurance en un Dieu dont vous seriez les représentants ? Allez ! cessez de vous gausser de nous, et au lieu de vos discours moralisants, triturez-vous les méninges et faites travailler votre matière grise; qu'est-ce qui vous rend si sûrs de l'existence de Dieu ? Pfffeu !... Guides des hommes... Vous êtes des tricheurs au même titre que je le suis, mais vous avez choisi la religion pour assouvir votre avidité. En tout cas, toi, tu n'es qu'un prétentieux bigot. Allons! réponds: qu'est-ce qui te rend si sûr de l'existence de Dieu ? » En anglais j'ai ajouté des détails à ce paragraphe. 

Le brahmana avait balbutié une réponse, mais Jagannath s'était déjà éloigné. Il est issu d'une famille dont le père, Upendra Mishra, était un dévot du Seigneur Vishnu ; c'était un homme d'une grande piété, sans prétention ni faiblesse ; son érudition et sa richesse, susceptibles d'éveiller chez lui l'orgueil et la fatuité, n'altéraient en rien ses nombreuses qualités; la destinée l'avait béni de sept fils qui devinrent tous célèbres. 

Quelques années auparavant, le fort penchant intellectuel de Jagannath l'avait poussé à quitter son village natal, Dakha Dakshin, un hameau dans le district de Srihatta (aujourd'hui Silhet, au Bangladesh) pour venir s'installer à Nadia, sur les bords du Gange, et gagner sa vie en enseignant. Cette ville était un haut lieu d'érudition et réputée pour former les meilleurs professeurs de la pensée. Voulant parfaire son savoir, il étudia sous la direction du noble et prospère Nilambar Chakravarti, et tout comme son père, il obtint le titre honorifique de mishra. Bien qu'il fût pauvre, son maître, qui l'avait en grande estime, lui offrit la main de sa fille, Sachidevi, convoitée par de nombreux partis.

Que le destin peut être insensible. Ce couple, dont la dévotion est sans égale, la conduite immaculée, le ferment de l'amour de Dieu, devient une branche stérile, frappée de la malédiction : leur vie conjugale est marquée de terribles calamités : les huit filles qu'ils eurent périrent toutes à leur naissance. Seuls le courage et la dévotion envers Dieu leur permirent de surmonter ces difficultés et d'espérer en des jours meilleurs. La nature humaine leur fait croire à la nécessité d'une descendance pour assumer les rituels lorsqu'ils seront dans l'autre monde, d'un fils pour perpétuer leur nom, exigence qu'impose la culture védique. Car se sont-ils déjà glissés dans les eaux du Gange sans lui offrir une oraison jaculatoire pour obtenir un enfant ? 

Mais entendons-nous : pas un enfant ordinaire. Nadia, l'Inde, le monde entier enfantent des fruits de la passion, de "l'amour", le plus souvent par "accident". Irresponsables sur le plan de l'éternité, les procréateurs séparent l'acte sexuel de sa dimension spirituelle, ignorent les circonstances propitiatoires et ne pratiquent aucune méditation favorable à cette chose chérie qu'ils vont mettre au monde. Mais ce couple, aux espoirs utopiques, ne veut pas d'une progéniture qui deviendra un fardeau pour la terre : Jagannath et Sachidevi prient pour se voir gratifier d'un ... être divin ! C'est leur désir secret. Ils ont pris au pied de la lettre les paroles de Krishna dans la Bhagavad-gita: "Je suis l'union charnelle qui n'enfreint pas les principes de la religion" et ils y croient dur comme fer. Le petit Dhruva était si convaincu dans sa naïveté que le Seigneur Vishnu lui est apparu. Naïveté, peut-être, mais elle l'a conduit, à sept ans, dans la jungle où il a accompli des pénitences qui ont secoué la Terre. Les cinq Pandava ne sont-ils pas nés des dieux ? Yudhistir, de la justice, Bhima, du vent, Arjuna, du roi des cieux, etc.? Sita, la femme de Rama, n'a-t-elle pas été découverte dans un coffret, alors que son père, souverain illustre, après avoir mené à bien un sacrifice en vue d'obtenir une descendance longtemps désirée, labourait un champ sous la direction des prêtres ? Jagannath et Sachidevi, quant à eux, sont prêts aux plus grands sacrifices, à offrir les plus grandes preuves d'amour. Ils en ont la force et le courage. Qu'on les mette à l'épreuve !

Assis en contemplation devant les eaux mouvantes du Gange, Sachidevi pleure silencieusement. Peut-être prie-t-elle la déesse Gange de la bénir ? Elle ne voit pas, dans son humilité, confondue par un voile divin, que ses propres pleurs valent mille fois plus que ces eaux; elle ne voit pas la déesse qui, de ses vagues, cherche à toucher les pieds de ce couple immortel pour se purifier.

Clarifions. 

Chapitre 2 : Le Gange

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