Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
14 Décembre 2025
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Il y a bien longtemps, très longtemps, lorsque le temps et la réalité avaient des proportions qui nous dépassent aujourd'hui, un roi nommé Sagar, qui régnait sur le royaume d'Ayodhya, se rendit avec ses deux femmes dans les Himalayas pour accomplir des austérités afin d'obtenir un fils. Il en eut 60 000 de l'une et un de l'autre. Pour remercier Vishnu, il entreprit un rare et coûteux sacrifice : l'Ashvamedha yajna, le sacrifice du cheval. Durant la cérémonie, l'animal fut volé par un dieu jaloux déguisé. Sagar envoya ses 60 000 fils à ses trousses. Ils écumèrent villes et villages, battirent campagnes, forêts et montagnes, sondèrent rivières et océans, et, ne trouvant rien, creusèrent la Terre jusque dans ses entrailles : ils l'aperçurent, enfin, près d'un sage qu'ils méprirent pour le voleur. La colère qu'ils manifestèrent leur valut d'être réduits en cendres.
Souffrant de la mort de ses fils, Sagar apprit que pour les sauver de l'enfer, où ils pâtissaient de leur impertinence, quelqu'un devait convaincre la déesse Ganga de descendre sur Terre. Tâche malaisée. Cette jeune fille coquette, au caractère intempestif, était orgueilleuse et dure; mais elle avait des qualités remarquables: elle purifiait tout ce qu'elle touchait et pouvait guérir des maladies incurables. Elle vivait quelque part au-delà de la quatrième dimension, là où les pics invisibles de l'Himalaya forment d'autres chaînes montagneuses qui décorent le paysage édénique des dieux et où nul être humain n'a accès.
Pour ce faire, et bien qu'il fût à l'automne de sa vie, Sagar laissa son royaume et se rendit dans la forêt. Il s'adonna à de rudes austérités. Vains espoirs, vaines macérations, il mourut quelque temps après. En fait non; ce ne fut pas en vain. Cet acharnement à délivrer ses enfants de leur horrible sort remplit de ferveur filiale son petit-fils qui essaya à son tour mais sans succès. Ce sera seulement le fils de celui-ci, Bhagirath, qui, ayant continué les pénitences de son père, recevra l'exceptionnelle visite du démiurge de l'univers. « Voyons mon fils, lui dit Brahma, réfléchis, si je demande à Ganga de venir ici-bas, le choc qu'engendrerait son contact avec la Terre la culbuterait au fond de l'univers. Il faut que tu fasses appel au seigneur Shiva, lui seul pourra éviter la catastrophe. »
Bhagirath continua donc ses mortifications afin d'attirer l'attention de Shiva, une des trois déités responsables de la bonne marche de l'univers, bien que ce soit lui spécifiquement qui le détruit en temps opportun. Bhagirath, ce prince royal, était d'autant plus déterminé qu'il n'avait pas de descendance. Il fallut donc que ce soit lui qui amenât le Gange sur terre pour délivrer ses ancêtres de la malédiction qui pesait sur eux. Seulement lorsqu'ils seront transférés au paradis pourra-t-il jouir de sa propre libération.
Impressionné par la piété, l'austérité et la volonté de cet ascète, Shiva, qui est miséricordieux, voulut lui plaire : « Je m'occuperai de cet aspect, mais ce que je redoute c'est qu'elle en fasse à sa tête et qu'elle te cause des problèmes lourds de conséquences; je connais Ganga, elle est dangereuse. Comme elle se sait belle, d'une beauté fascinante, elle aime utiliser son pouvoir séducteur pour ensorceler mêmes les dieux, que dire des hommes... Elle a été trop choyée par son père Himavat, le roi des Himalayas qui n'a pas su la sevrer de ses caprices et de ses extravagances Ganga est imprévisible, versatile, un jour elle accepte de faire une chose, et un autre, elle nous rit au nez ou se vexe pour un rien. En un mot c'est une ravageuse. »
Ganga fut ravie de quitter les siens. Elle ne supportait plus l'encadrement de sa famille et l'ambiance solennelle du palais. Elle rêvait de liberté; elle voulait courir le monde et s'amuser. Bien qu'elle sût puissants et magiques ses pouvoirs de purification, elle s'inquiéta à bon escient: « Mais si les foules viennent à moi pour se débarrasser des maladies du corps et de l'esprit, je ne donne pas cher de ma résistance... »
Et les dieux lui garantirent qu'elle purgerait aisément l'accumulation pénible de ces péchés lorsque de grandes âmes se baigneraient dans ses eaux. Leurs pieds pareils-au-lotus ont la capacité d'essuyer les fautes du monde entier. Sur ce, elle accepta la proposition. Elle apparut dans le ciel comme une excitée, au milieu d'un vacarme assourdissant de tonnerre. d'éclairs et de nuages. Pour les habitants de la Terre, hommes, femmes et bêtes, c'était la fin du monde, le déluge universel.
Mais Shiva veillait.
Lorsque Ganga l'aperçut, sur le sommet d'une montagne, impassible, un sourire narquois aux lèvres, c'était trop tard : elle ne put dévier sa course débridée et fut prisonnière de la chevelure de Shiva... - il avait amorti le choc de sa tête. Elle y resta tant qu'elle s'obstina dans son effronterie, et cela dura plusieurs saisons, jusqu'à ce que Bhagirath, impatient, vint implorer Shiva de la libérer.
Reconnaissante envers ce sage qui l'a délivrée de l'emprise de sa famille et de la poigne de fer de Shiva, purifiée aussi par son séjour sur la tête du plus grand dévot de Dieu, elle se laissa conduire par son bienfaiteur.
Après mille et une péripéties, ils arrivèrent à Navadwip, et, Ganga, dans son insouciance, noya l'ermitage du grand sage Jahnu. Quelle bévue ! Jahnu se fâcha et la but en entier... pour la punir.
Se retrouvant de nouveau dans une impasse, Bhagirath invoqua les dieux, et ensemble persuadèrent le sage de la relâcher. Elle jaillit de son corps par ses oreilles. Depuis ce jour, Ganga est connue à travers le monde sous le nom de Jahnavi, la fille de Jahnu. ■
Prochain chapitre: Nadia, un haut lieu spirituel
Chapitre précédant : Mais, enfin, pourquoi pleurent-ils ?