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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

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Le but de la mission de Chaitanya en ce monde # 23

23

Le Bengale est maintenant revigoré par les vagues d'enthousiasme qu'épanche un peuple frustré depuis des générations par des maîtres défavorables à sa croyance religieuse. Ce remous culturel et spirituel produit des transformations difficilement conciliables pour tout le monde. Par contre, les classes inférieures, et surtout les parias, en tirent plein parti, comme si ce phénomène faisait l'apologie de leur pauvre statut. Leur défenseur, Nimaï, que certains considèrent comme un messie et que d'autres voient comme une incarnation de Dieu, les incite à outrepasser les tabous qu'impose leur atavisme et les préjugés partagés scrupuleusement par les autres classes de la société. Ces intouchables, dont l'ombre même ne doit pas frôler le corps d'un brahmana, et qui ne peuvent fréquenter à leur guise les endroits publics, ces hommes que l'on prend bien soin de garder dans l'ignorance et la misère, s'immiscent aujourd'hui dans chaque recoin des lieux privilégiés, faisant fi des traditions établies. Pour enrayer le fléau et effrayer la population superstitieuse, on a recours à des interdits, des imprécations sévères, ou aux autorités locales. Bref, on essaye par tous les moyens d'endiguer ce raz-de-marée qui ébranle les habitudes et les prérogatives des classes supérieures et de museler l'instigateur de tout ce chambardement.

Les détracteurs prennent conscience de l'importance de cet indésirable prophète et intriguent contre lui. Mais la conspiration ne peut prendre forme, car il s'est attiré les égards de toutes les couches de la société : non seulement les infortunés et le prolétariat, mais également les commerçants, les riches, les prêtres, les religieux, les éducateurs, les érudits et même les gens du gouvernement, captivés par sa piété, ses prouesses grammaticales, son éloquence, ses manifestations mystiques, et tant d'autres qualités qui, même énumérées, ne pourraient retransmettre dans toute son intensité l'image que projette ce saint homme. Les femmes n'échappent pas non plus à son charme. Une attirance indéniable subjugue leurs sens. Du fond de leur cœur sourdent des sentiments complexes ; elles se sont éprises de cette figure qui représente, à leurs yeux, la personnification de la beauté et de l'amour absolu. Bien sûr, nous ne faisons pas allusion à cette concupiscence passionnée qui attire deux êtres de sexe opposé, mais plutôt à cette tendance platonique et naturelle qui porte une femme chaste à admirer un homme à la silhouette et à la beauté angéliques, et en l'occurrence transcendantes. Nimaï est d'une grande stature, ses bras pendent jusqu'aux genoux ; ses yeux superbes ont la forme d'un pétale de lotus, et ses cheveux longs et ondulés tombent sur les épaules ; son corps a la couleur de l'or en fusion. il est continuellement suivi d'un cortège qui se forme sur son passage et qui s'enivre des saints noms et de sa présence.

Jusqu'à présent, Nimaï modulait des hymnes religieux traditionnels, mais dorénavant, on l'entend souvent chanter les noms des jeunes filles qui forment l'entourage de Krishna dans ses divertissements amoureux : « Radhe ! Vishaka ! Lalita ! » Certains de ses étudiants considèrent comme inconvenant pour un homme, et de surcroît un spiritualiste, de chanter et de s'extasier de cette façon. Psalmodier les noms de Krishna jusqu'au délire passe encore, mais danser en chantant ceux des gopis s'apparente à un sentimentalisme de mauvais aloi.

L'un des étudiants l'approche donc pour demander des explications : « Maître, depuis quelque temps votre attitude nous semble étrange... Entre condisciples, nous nous sommes concertés et nous avons décidé de vous interroger à ce sujet. Nous pensons que vous ne devriez pas vous laisser aller ainsi à glorifier... ou à garder sur vos lèvres des prénoms féminins au lieu des noms de Dieu, si sublimes et de bon augure. Que tirez-vous d'une telle démonstration ? »

Malgré l'admiration qu'on lui témoigne, Nimaï n'est pas dupe ; il perçoit bien l'antipathie et l'envie de ses contemporains. il s'était toujours efforcé d'éviter toute provocation, et dans bien des situations, il avait fait preuve d'une humilité désarmante : si on l'attaquait en personne, il ignorait l'offense ; lorsqu'il rencontrait des esprits innocents, il les embrassait de son amour immotivé ; il encourageait les faibles et inoculait la foi aux incroyants, même en dépit de leur résistance ; mais une insulte faite envers les dévots, et dans ce cas aux servantes les plus dévouées à Krishna, les gopis, si exaltées que seul leur souvenir purifie le mental de toute contamination, une telle insulte ne peut qu'enflammer le courroux de Nimaï envers ceux qui osent ridiculiser ou molester les dévots de Krishna. Ce n'est plus le Nimaï d'autrefois que l'on taquinait, l'adolescent, puis le professeur avec lequel on se permettait des bravades. Cet homme est différent. « Maturité » ne serait pas le mot pour qualifier l'évolution, car cette sagesse, cette perfection qui s'extériorisent depuis peu semblent lui appartenir, elles lui vont à merveille. Nimaï, il est vrai, a toujours bénéficié de dons et de qualités singuliers, mais cette transformation que l'on essaie de décrire ici est toute autre : elle est une espèce de magnifique grandeur dotée d'une puissance surréelle, elle émane des ondes saturées d'effets mystiques et magiques. Ceux qui y sont réceptifs ou curieux sont tirés par son magnétisme.

Donc, lorsque l'étudiant l'interpelle pour dénoncer sa conduite jugée illicite, une colère viscérale monte en lui, rougit ses yeux, et, sans crier gare, il se rue sur l'inconscient qui échappe de justesse à sa poigne. Sans perdre un instant, Nimaï saisit un gourdin et s'élance à la poursuite de l'insolent. Comprenant le danger, le garçon prend la poudre d'escampette et le sème. il court jusqu'à un groupe d'étudiants passant par là et qui, à cette époque, voyagent par centaines à la suite d'un maître. Lorsqu'ils entendent le récit scandaleux, ils s'indignent de l'audace de ce professeur excentrique. Son agression et sa violence déplacées nécessitent leur intervention, ces défauts doivent être corrigés. Car enfin, de quel droit s'arroge-t-il de traiter ainsi ses élèves ?

L'agitation gagne bientôt d'autres groupes. Le ton vindicatif monte et se propage comme un feu de paille. Le cercle estudiantin fomente un complot pour se venger de l'affront et de la prétention manifeste à leurs yeux de Nimaï.

Ses proches s'inquiètent de la tournure des événements et l'on craint une rixe.

Cette situation plonge Nimaï dans une profonde tristesse, et il se réfugie chez lui pendant plusieurs jours. Ce n'est pas la peur qui l'oblige à se retrancher, mais un désir de solitude, de méditation, une aversion pour ce monde ingrat.

Personne ne peut l'approcher. il refuse les mets que sa femme cuisine et néglige toute l'attention et les soins prodigués par sa mère. il passe des journées entières dans le silence et la réflexion. il est venu dans ce monde pour distribuer l'amour de Dieu gratuitement et à profusion, et pour cela il a revêtu les traits d'un homme ordinaire. Mais il y a plus que cela. Son plan a un double objectif. Le premier, nous le savons déjà, est l'apostolat ; le second, qui représente le but principal de son avènement, est plus délicat, de nature subtile et complexe, une étude exhaustive serait nécessaire pour en donner toute la lumière, ce que nous ne pourrons pas nous permettre dans cet ouvrage. Nous allons donc brièvement en expliquer la nature, ce qui nous éclairera un peu mieux sur l'origine des troubles qui ont provoqué l'incident.

Depuis quelque temps donc, Nimaï s'est mis à chanter les noms des gopis, des jeunes filles du même village que celui de Krishna. Ces dernières se passionnent d'un amour incomparable pour leur divin amant. L'association entre les relations conjugales de nature transcendantale et l'intégrité spirituelle, dans ce cas, est très difficile à saisir pour le commun des mortels. Pour cela, et à tort, de nombreux commentateurs en ont fait des récits érotiques et avilissants. Nimaï, comme nous le verrons par la suite, n'est pas à la recherche d'émotions sensuelles ; il n'est pas non plus un sentimental ni un romantique. Au contraire, il est grave et sobre, très strict sur les principes et les règles qui régissent les disciplines religieuses. Et il a pour ces gopis une fervente adoration, exceptionnelle et singulière. il les vénère, les glorifie et les place à la pointe du succès spirituel. Elles personnifient l'exemple parfait de la dévotion et la plus haute forme de relation avec Dieu, en d'autres mots l'amour sublime. Parmi toutes ces dévotes exaltées, Radha est la plus dédiée et la plus chère à Krishna, car son service d'amour est inégalable, ineffable ; pas une fraction de seconde elle n'oubliera ce beau garçon qu'elle entoure d'attentions raffinées, elle lui prépare des guirlandes, coud des vêtements, l'entretient de son amour, cuisine des plats et, sans relâche, s'applique à lui plaire de mille et une façons. Elle ne peut se passer de lui. Chaque instant de séparation lui apparaît comme une éternité. S'il doit s'absenter trop longtemps, elle s'abîme dans un océan de chagrin. Dans de tels moments, personne ne peut la consoler ; et, comme atteinte de folie, elle erre çà et là croyant voir Krishna partout. Tantôt elle le confond avec un arbre dont la couleur du tronc ressemble à son teint, tantôt elle le voit dans un nuage ; parfois encore elle prend un bourdon qui butine près d'elle pour un de ses messagers. La seule façon de la sortir de cette torpeur est de lui parler de son amant, Krishna. Mais même cette solution s'avère plus négative que bienfaisante.

Bref, Krishna est stupéfait de la dévotion qui imprègne la conscience de cette gopi. il voudrait lui aussi connaître ce sentiment divin, unique par sa qualité ; et la seule façon d'y goûter est de se mettre dans « la peau » de sa chère dévote et, ainsi, expérimenter ce plaisir inaccessible dans sa position actuelle.

Pour cela, il apparaîtra sur terre, dans l'âge de Kali, sous une forme humaine, habité par le sentiment de Radha. il incarnera l'exemple du parfait dévot se mourant de la séparation d'avec son seigneur, et montrera, par son attitude, la conduite qu'un serviteur de Krishna doit adopter durant sa vie pour se libérer des contraintes et la manière la plus extatique et la plus sublime pour adorer Dieu : l'amour conjugal.

Cela constitue sans aucun doute une révolution de la pensée religieuse. Jamais auparavant, dans les schèmes de la théologie, il n'avait été question de révélations aussi intimes et détaillées. Jamais. Et comme tout ce qui est nouveau dans ce domaine, ces vues se heurtent à la critique des profanes et à l'injustice des orthodoxes non moins ignares qui sentent sur lui le fagot.

Nimaï, à l'abri de toute distraction, dans le calme claustral de sa chambre, médite sur le caractère insalubre que crée cette situation : « J'ai apporté avec moi une médecine qui soulage les maux les plus douloureux, une panacée, mais au lieu de guérir, je m'aperçois que leur maladie empire et qu'ils ne réagissent pas positivement. Les patients se moquent éperdument des conseils de leur docteur et poussent l'impudence jusqu'à l'insulter. Que dois-je faire pour les ramener à la raison ? ils me prennent pour l'un d'eux, un homme de famille, et fomentent contre moi des plans diaboliques. ils sont damnés. Cette situation est absurde et ne peut continuer. »

S'il veut mener à bien sa mission, il doit à tout prix rectifier le comportement offensant de ces différentes classes de gens, en l'occurrence des brahmanas traditionalistes, des étudiants arrivistes et des philosophes impersonnalistes. il ne veut pas user de la force, qu'elle soit physique ou paranormale, ou encore de miracles, ce qui bien entendu lui attirerait le monde entier. Non ! Pas de thaumaturgie. Ce qu'il veut, c'est combattre le nihilisme, le concept impersonnel et le matérialisme par la beauté et l'attrait que procure le service de dévotion à Dieu. Nityananda lui a bien rappelé ces choses-là alors qu'il s'apprêtait à en finir avec Jagaï et Madhaï.

Maintenant il doit trouver un plan pour mettre ce projet à exécution. En fait, cette idée, dont le but est de circonvenir le jeu malsain de ces esprits revêches, trotte dans sa tête depuis longtemps, mais vu sa position sociale, il lui était difficile de la réaliser. Donc, pour se concilier le respect de tous, il compte adopter l'habit du moine errant : le sannyasa.

Chapitre précédent : Nityananda convertit Jagaï et Madhaï # 22

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