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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

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Définition d'un dévot # 11

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« On peut distinguer trois ordres de bhaktas, lui répond Vishvarupa. Le plus élevé d'entre les trois fait preuve d'une grande perfection dans l'étude des Écritures essentielles, ainsi que dans leur divulgation. Il est habile à présenter des conclusions définitives avec une sagesse accomplie et à scruter avec perspicacité les voies de la dévotion. Il réalise en toute connaissance de cause que le but ultime de la vie consiste à accéder au service d'amour sublime offert à Krishna. Ce bhakta de premier ordre a, dans ses débuts et en accord avec les Ecritures, observé avec une rigueur indéfectible les divers principes régulateurs sous la tutelle d'un maître spirituel authentique, envers lequel il a fait preuve d'une fidélité totale. On le considère comme un bhakta de premier ordre parce qu'ayant reçu une formation parfaite, il peut lui-même enseigner et devenir un maître. 

» Sans jamais s'écarter des normes établies par les autorités spirituelles, et à force de déductions et de raisonnements divers - toujours appuyés sur les Ecritures -, il obtient de développer en elles une foi ferme. Il ne porte aucun intérêt aux voies vaines et arides de la spéculation. En bref, il peut être tenu pour un bhakta de premier ordre celui qui a développé une inébranlable détermination dans la pratique du service d'amour offert à Dieu. 

» Le bhakta de second ordre se caractérise par les traits suivants : bien que sans habileté particulière pour convaincre sur la base des préceptes scripturaires, il possède cependant une foi ferme quant au but à atteindre; ou si l'on veut, malgré la fermeté de sa foi il ne parvient pas toujours à la traduire en arguments décisifs qui imposerait la vérité des Ecritures face à un contradicteur éventuel. Il n'en possède pas moins la certitude intérieure que Krishna représente l'Objet suprême d'adoration.

» Le bhakta de troisième ordre, le néophyte, ne possède ni ferme conviction, ni grande connaissance des Ecritures, et sa foi vacillante peut facilement être altérée par la force d'arguments opposés. Comme le bhakta de second niveau, il est malhabile à user des vérités et des arguments contenus dans les Ecritures, mais il lui manque en outre la foi résolue dans le but à atteindre.

» La Bhagavad-gita pousse plus loin la description du néophyte, et en dénombre quatre types: le malheureux, le curieux, l'homme qui poursuit la richesse et le sage qui désire connaître l'Absolu. Ces quatre-là s'engagent dans la pratique du service de dévotion et approchent le Seigneur en vue de satisfaire leurs propres intérêts. Ils se rendent en quelque lieu de culte et y prient Dieu ou de soulager leurs souffrances matérielles, ou d'accroître leurs richesses, ou encore de satisfaire leur curiosité. 

On compte aussi parmi les néophytes l'homme qui a la sagesse première de reconnaître la grandeur de Dieu. Mais tout néophyte peut s'élever au second et même au premier niveau s'il entre au contact de purs bhaktas.

» Un exemple de bhakta néophyte nous est offert en la personne de Maharaja Dhruva, qui entreprit la pratique dévotieuse d'abord pour obtenir le royaume de son père. Mais il se trouve qu'une fois complètement purifié, il refusa de recevoir du Seigneur toute bénédiction d'ordre matériel. 

Pareillement Gajendra, tombé dans l'affliction, pria d'abord Krishna de le protéger, mais devint par la suite un pur bhakta. Citons encore Sanaka, Sanatana, Sananda et Sanat-kumara, tous grands sages pleins de vertu, qui ressentirent eux aussi un attrait pour le service de dévotion, ou les sages de la forêt de Naïmisharanya, avec à leur tête Saunaka Rishi. Cependant, pour s'être enquis sans cesse de Krishna auprès de Suta Goswami, ils purent bénéficier de la présence du pur bhakta qu'il était, et devenir eux-mêmes de purs dévots du Seigneur. Telle est la voie du progrès spirituel. Quelle que soit la condition où l'on se trouve, si on a la fortune d'entrer au contact de purs bhaktas, on s'élève rapidement aux sphères plus élevées de l'amour de Dieu.»

Les dévots, assis là, exultent et poussent des cris d'extase : « Haribol! Haribol ! » Et les heures passent. Personne ne désire rentrer chez lui, nul ne veut quitter le groupe. Lorsque Vishvarupa parle, même Advaita Acharya laisse de côté son adoration et ses rituels.

Pendant ce temps, Mère Sachidevi, ne voyant pas revenir son fils aîné pour l'heure du souper, envoie Nimaï le chercher. Celui-ci ne se fait pas prier. Il adore se rendre chez Shrivas. Il sait qu'il va y rencontrer Mukunda, le fameux chanteur, Advaita Acharya, son ami le marchand Kolavesha Sridhar, Murari Gupta le docteur en Ayurveda qu'il se plaît toujours à irriter de ses arguments, et d'autres qui lui sont très chers. Toutes ces âmes pures, assemblés en ce lieu, le ravissent. Rien ne lui fait plus plaisir. Mais il ne laissera rien transparaître; son temps n'est pas venu.

En retour, la vue de ce garçon merveilleux, recouvert de poussière, le torse nu, radieux comme une pleine lune d'été, produit toujours un effet agréable sur ce groupe assoiffé de transcendance.

Interrompant le silence qu'il vient de créer à son insu, il se fraye un passage jusqu'à son frère à travers les membres de l'auditoire, assis en tailleur, indifférent à toutes les remarques affectueuses qu'on lui adresse, et se plante devant lui: « Maman m'envoie te chercher pour le repas. »

Mais comme toutes les autres fois, Vishvarupa le fera patienter : « Laisse-moi juste une minute, je termine mon développement et l'on rentrera », lui répond-il, concentré sur son sujet. « Krishna est qualifié d'akhila-rasamrita-sindhu, reprend-il. Il existe en effet différents rasa.* On désigne par ce mot l'émotion ou le goût que suscite chacune de nos activités, car nous agissons par goût. En effet, tout ce que nous faisons doit nous procurer un certain plaisir.

» Ainsi avons-nous l'exemple de Bhismadeva. Nous savons que Duryodhane critiqua un jour Bhismadeva sur le champ de bataille de Kurukshetra: "Mon cher aïeul, dans le camp adverse se trouvent tes petits-fils, pour qui tu nourris naturellement une grande affection. Je crois donc que tu ne déploies pas toute ta force contre Arjuna, sans quoi lui et ses frères auraient déjà été anéantis." Bhismadeva comprit alors le sens de son reproche, et lui fit aussitôt une promesse : ‘Sache que dès demain je ferai périr ces cinq frères. Je réserve spécialement cinq flèches à cet effet. Seras-tu enfin satisfait ?’ » Mais Duryodhana eut un doute et il pria Bhismadeva de lui remettre les cinq flèches pour qu'il les garde lui-même en sécurité jusqu'au lendemain, ce à quoi l'aïeul acquiesça. Krishna, quant à lui, pouvait comprendre que Bhismadeva avait fait une promesse à Duryodhana et qu'il avait en sa possession cinq flèches destinées à faire périr les Pandava. Désirant protéger ses dévots, il dit à Arjuna: ‘Duryodhana t'a un jour promis qu'il t'accorderait tout ce que tu lui demanderais; va donc le voir. Je sais qu'il a en sa possession cinq flèches qu'il garde avec grand soin, et je veux que tu les lui demandes.’

» Arjuna se rendit donc auprès de Duryodhana. Car après chaque journée de combat, les guerriers se retrouvaient en frères ; chacun pouvait se rendre dans le camp ennemi et passer la soirée en compagnie des autres combattants sans hostilité aucune. Ainsi, lorsque Arjuna se présenta, Duryodhana le reçut selon l'étiquette védique: ‘Arjuna ! Qu'est-ce qui t'amène ? Demande-moi ce que tu veux, je suis disposé à te l'accorder. Si tu désires le royaume sans combattre, si c'est pour cette raison que tu es venu, et bien soit.’ Mais Arjuna répondit: ‘Non, mon frère, ce n'est pas là le but de ma visite. Peut-être te souviens-tu que tu désirais m'accorder une bénédiction; eh bien, c'est ce que je suis venu chercher.’ ‘Très bien’, dit Duryodhana. Et c'est alors qu'Arjuna lui demanda les cinq flèches qu'il gardait jalousement: Duryodhana les lui remit aussitôt.

» L'histoire nous dit que le lendemain matin, lorsque Bhismadeva lui demanda ses cinq flèches, Duryodhane dut lui répondre qu'elles avaient été emportées par Arjuna. L'aïeul comprit alors qu'il s'agissait d'un tour de Krishna, et selon sa relation dévotionnelle avec le Seigneur, il se mit en colère. Car le service de dévotion peut également être accompli dans un sentiment de colère, et non seulement avec des fleurs. Un bhakta peut donc servir Krishna par la colère. 

Bhismadeva forma donc sur-le-champ le vœu de faire en sorte que Krishna brise sa promesse de ne pas combattre le jour même. Krishna avait en effet promis de ne pas engager lui-même le combat sur le champ de bataille, mais de seulement conduire le char d'Arjuna. Bhismadeva se dit que puisque Krishna l'avait forcé de briser sa 71

promesse, il allait combattre avec une telle ardeur que Krishna serait contraint de briser la sienne propre ou de voir mourir son ami Arjuna. C'était là le choix qu'il lui laissait. 

Alors, durant le prochain combat, Bhismadeva déploya une puissance telle dans la lutte que le char d'Arjuna se brisa, le précipitant au sol. C'est alors que Krishna s'empara d'une des roues du char pour la jeter sur Bhisma. Or, tandis que Krishna se ruait ainsi sur lui, la roue à bout de bras au-dessus de sa tête, Bhisma le transperçait de flèches, et lui recevait ces traits avec plus de bonheur que s'il s'était agi de fleurs. C'est là un des rasa, dit d'horreur. 

On trouvera certes violent le fait de transpercer ainsi de flèches le corps du Seigneur, mais Krishna en éprouvait du plaisir. Un sage érudit a fort bien expliqué cet épisode en utilisant l'exemple du baiser. Car dans un baiser les dents exercent parfois une très forte pression sur la peau, mais il n'en est pas moins source de plaisir. De même, bien que transpercé par les flèches de Bhismadeva, Krishna éprouvait une grande satisfaction. Satisfaction partagée par Bhisma. Alors qu'il était sur son lit de mort, il souhaitait revoir cette forme de Krishna, animée d'une grande colère, qui s'était précipitée vers lui pour le tuer.

» Il s'avère donc possible de goûter le service d'amour offert à Krishna de multiples façons, et ce, non seulement à travers les étreintes des gopis, mais également dans le combat opposant Bhisma au Seigneur. On qualifie donc Krishna d'akhila-rassamrta parce qu'Il se trouve à même de répondre à tout rasa que nous désirons échanger avec Lui. Telle est la position du Seigneur. 

Même une sorcière comme Putana, qui désirait empoisonner Krishna, fut promue au rang de la mère du Seigneur lorsque celui-ci suça le lait de son sein en même temps que son souffle vital. Krishna songea : ‘Quelles que soient ses intentions, elle est venue à moi comme une mère et m'a laissé téter son sein; elle est donc ma mère.’ A vrai dire, elle s'était présentée à lui en ennemie, mais Krishna ne considéra pas cet aspect de sa personne, il ne vit que son côté maternel, le côté favorable. 

Pareillement, les gopis vinrent à Krishna poussées par la concupiscence, mais à travers cette concupiscence, elles devinrent purifiées. Krishna agit comme le fait le soleil qui évapore l'eau, fût-ce de l'urine, sans être souillé, au contraire, c'est l'urine qui devient ainsi stérilisée. Il s'agit donc d'approcher Krishna d'une façon ou d'une autre pour parfaire son existence. Peu importe le biais utilisé.

Et que dire dès lors de ceux qu'un amour constant unit au Seigneur ! Tout devient amour à partir du moment où l'on se tourne vers Krishna. Telle est la définition de l'amour. Mais cet amour peut être dénaturé, comme ce fut le cas pour Kamsa. Il pensait toujours à Krishna, certes, et dans ce sens, on pourrait dire qu'il avait conscience de Krishna; mais il ne songeait qu'à tuer Krishna, car il le voyait comme son ennemi. Il ne s'agit donc pas là de bhakti, car son sentiment n'était pas favorable. Toutefois, Krishna fait montre de tant de bienveillance qu'Il ne lui en accorda pas moins la libération. C'est ainsi que s'illustre la bonté toute particulière de Krishna. »**

Vishvarupa peut continuer de la sorte toute la nuit, et Nimai devra alors l'agripper par son vêtement, répéter l'ordre reçu de sa mère, et le tirer jusqu'à ce qu'il sorte et qu'ils se retrouvent seuls dans la nuit. Il en a l'habitude. Ce soir cependant, la tâche sera plus facile. Avant de quitter la maison, il a remarqué un sage qui venait d'arriver et qui voulait voir son père. Il use donc de ce prétexte : « Un homme de Dieu, dont l'aura impose la vénération, est l'hôte de la maison. A son habit, j'ai vu qu'il n'est pas du pays. »

Alors, sortant d'un puissant envoûtement, Vishvarupa se fait un plaisir de rentrer avec son jeune frère, source d'un bonheur ineffable.

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* Ne pas confondre avec la danse rasa
** Conférence sur le Nectar de Dévotion donnée par Bhaktivedanta Swami Prabhupada en 1972, en Inde. L'auteur a placé ce texte dans la bouche de Vishvarupa.

Chapitre précédent : Vishvarupa, le frère de Nimaï # 10
Prochain chapitre : L'appel du sannyasa # 12

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