Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
6 Février 2026
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Au bout de quelques semaines, Sarvabhauma, qui est de plus en plus impressionné par l'humilité et la dévotion du sannyasi, s'enquiert auprès de son beau-frère : « Dis-moi Gopinath, ton ami m'intéresse... Il est de bonne famille, beau, intelligent et modeste ; je voudrais faire quelque chose pour lui. À quelle succession disciplique est-il affilié ? — Il a été initié par le fameux sannyasi Kesava Bharati qui lui a donné ce nom, Krishna-Chaitanya. »
Entendant cela, Sarvabhauma l'interrompt, désapprobateur : « Ce nom, Chaitanya, on le donne habituellement aux subalternes. Pourquoi donc s'est-il fait initier dans cette succession ? Elle ne lui sied guère. Une telle filiation ne peut que lui nuire, car on le considérera comme un sannyasi de statut inférieur. — Inférieur ! s'exclame Gopinath, indigné. Chaitanya ne fait partie d'aucune succession disciplique, il est Mahaprabhu, le Maître de tous les maîtres. Nul besoin pour lui de prendre le sannyasa d'un quelconque ordre plus élevé. »
Il est de coutume pour les aspirants à l'ordre du renoncement de servir un sannyasi pendant la durée de la formation, en effectuant pour eux de menus travaux ; ils prennent alors des noms tels que Prakash, Chaitanya, Ananda, etc. Mais au moment de leurs vœux, ils les abandonnent pour en accepter d'autres comme Bharati, Thirta, Sarasvati, Puri et ainsi de suite. Chacun d'eux situe leur détenteur dans un ordre de préséance, Bharati étant considéré comme inférieur. Lorsque Chaitanya prit son initiation, il garda par esprit d'humilité son nom de serviteur.
Sarvabhauma est, quant à lui, un impersonnaliste situé aux antipodes de la philosophie vaishnave, mais sa grande tolérance, son penchant paternel pour Chaitanya, ainsi que le respect que lui témoignent les amis de son beau-frère, rendent ce ménage insolite conciliable. Toutefois, les incongruités qu'on lui rapporte sur le comportement de son invité commencent à le chiffonner ; en outre, des personnes influentes lui poussent l'épée dans les reins pour l'obliger à agir.
En effet, tout comme les autres villes qu'il a visitées, Chaitanya chante et danse dans les rues, entraînant avec lui la « lie du peuple », comme on se plaît à ironiser. D'après les plaignants, il dérange l'ordre social et porte préjudice à la classe supérieure, les brahmanas.
« Ça ne peut se poursuivre ainsi », se dit Sarvabhauma, parce qu’en l'hébergeant, il l'accrédite en quelque sorte. « Que fait donc ce moine ingénu pour que les nobles protestent et le vilipendent de la sorte ? » Pour le découvrir, il décide de suivre Chaitanya en catimini et de prendre le pouls du peuple.
Le jour même où il l'épie, un incident se produit. D'une venelle toute proche, des cris s'élèvent. Il se trouve trop loin pour comprendre ce qui se passe, mais comme Chaitanya s'en mêle, il s'approche.
Par mégarde, un intouchable a piétiné l'ombre d'un aristocrate brahmana ! De ce fait, il a contaminé cette personne supérieure... Les plaintes du quidam contrit parviennent maintenant jusqu'aux oreilles de Sarvabhauma : « Je vous demande pardon, maître, je ne savais pas qu'il était si tard, j'ai oublié la position du soleil qui s'étend sur toute la largeur de la rue. Je vous offre mes excuses, mille fois pardon ! »
Mais l'offensé n'est pas pacifié pour autant par les paroles de cette « racaille » dont il croit percevoir une intonation peu ou prou mielleuse. Les excuses ne font que l'irriter davantage. D'après lui, l'injure est irréparable et devrait attirer les foudres du ciel sur la tête de l'insensé
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