Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
6 Février 2026
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La biographie de Krishna-Caitanya serait incomplète sans la narration détaillée de sa confrontation avec Sarvabhauma Bhattacharya à Puri, en Orissa ; car cette rencontre constitue un événement majeur de leurs vies à tous deux.
Chaitanya anticipe avec beaucoup de ferveur sa visite au temple de Jagannath, cette déité à la forme singulière. À la différence des autres sculptures divines, celle-là, à cause d'un incident remarquable, ne fut pas achevée et est restée grossièrement équarrie. On ne néglige pas pour autant son adoration qui constitue, à vrai dire, l'une des plus fastueuses de l'Inde. En effet, on compte par centaines les prêtres, les cuisiniers et les subalternes qui la servent de génération en génération, du lever du soleil jusque tard dans la nuit.
Des pèlerins viennent de toute la péninsule pour admirer son visage hilare et bariolé, son sourire peint jusqu'aux oreilles et ses yeux ronds et immenses qui fixent et captivent. Dans un falbala de soieries précieuses et de bijoux, Jagannath trône comme un roi débonnaire, entouré de serviteurs qui l'éventent, le parfument, l'encensent, le nourrissent et jouent de la musique. Ce cérémonial minutieux est pratiqué tous les jours depuis des siècles, sans jamais lasser les dévots qui foulent en masse le sol du temple, depuis le parvis jusque devant l'autel. Le temple lui-même est érodé par le temps, car quel monument, fût-il construit de la matière la plus solide, pourrait résister aux assauts des âges ? Sa structure a été modifiée à de nombreuses reprises et Dieu seul se rappelle l'année de son édification.
La fin du voyage approche. Chaitanya distingue au loin le drapeau flottant sur le dôme du fameux temple, signalant la présence du Seigneur. Ce symbole est aussi propitiatoire que son audience, et les intouchables, privés d'accès au sanctuaire, en tirent avantage : ils le vénèrent au même titre que la divinité elle-même.
À sa vue, Caitanya entre dans une intense méditation et se dirige en transe, chantant et dansant, vers les portes du temple. Lorsqu'il aperçoit enfin les formes du Seigneur — la sœur de Jagannath au milieu et son frère, Balarama, à gauche —, il prie à voix basse : « O Krishna ! Cela fait si longtemps que je veux te voir et aujourd'hui mon désir est enfin comblé. » Il cherche à l'appeler par son nom mais en vain, les mots s'arrêtent dans sa gorge : « Jaga... Jaga... Jaga... ». Son extase est si grande qu'il s'évanouit.
Les cerbères, habitués aux exaltations, aux femmes qui tombent en pâmoison et aux pleurs feints, se préparent à le malmener quand Sarvabhauma Bhattacharya s'approche. Le superviseur du temple est intrigué par la personnalité de ce jeune sannyasi. Sarvabhauma n'est pas homme à se faire duper ; il a quatre-vingts ans et sa réputation de philosophe s'est répandue dans toute l'Inde. Déjà, lorsqu'il vivait à Navadwip, son érudition l'avait porté à fonder sa propre école où il enseignait le Navya-Nyaya, un système de logique où le doute est un réquisit à la démarche philosophique. Toutes les écoles de pensée en Inde utilisent alors le Nyaya comme terrain d'entente pour le débat et le raisonnement.
De partout, on venait assister à ses cours. Une des écoles les plus notoires fut d'ailleurs si affectée par cette concurrence que le roi musulman du Bengale finit par évincer Sarvabhauma. Ce dernier partit se réfugier en Orissa, la province voisine. Là, le roi Prataparudra, qui l'avait en grande estime, lui octroya la direction du temple de Puri.
Prochain chapitre : Les relations se compliquent # 28
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