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Publié par Laziz

Jean-Paul Demoule et les Indo-EuropéensCe livre bien ficelé de 700 pages est un coup de pied dans la fourmilière des vaticinations indo-européennes. Les théoriciens de la langue et du foyer originels n’ont de cesse depuis deux siècles de localiser et de suivre virtuellement tout feu tout flamme la naissance et les premiers pas de leurs ancêtres sur notre planète.

C’est aussi un très bon livre d’histoire qui retrace la genèse de cette passion intellectuelle en mal d’identité. Au fil des pages, on apprend à connaître les nombreux protagonistes de ces thèses quasi métaphysiques et quels ont été leur position et leurs arguments au fur et à mesure des circonvolutions mentales.

Mais où sont passés les Indo-Européens ? se lit tout seul. Jean-Paul Demoule n’est pas un novice en ce domaine, loin de là; il maîtrise son sujet et la vulgarisation est rendue avec art et simplicité. C’est dire qu’il ne faut pas être un spécialiste, ni même un amateur, pour le suivre dans l’analyse de ce qu’il appelle à juste titre un mythe.

Il faut dire que je ne suis pas complètement dépourvue de connaissance vu ma lecture du Mahabharata dans mes heures de loisir et un mari qui en est passionné. Dans ce récit, le plus long jamais écrit dans l’histoire de l’humanité antique et qui décrit la plus prestigieuse des civilisations de tous les temps, l’existence des Aryens y forme la pierre angulaire. Mais les Aryens du Mahabharata n’ont rien à voir avec les épouvantails de Dumézil et compagnie qui les dépeignaient tels des cavaliers assoiffés de sang, envahissant l’Inde vierge et primitive.

Étrangement, les Occidentaux ne s’embarrassent guère de la version védique en la matière et chaque fois qu’ils pondent un livre sur l’Inde, ils occultent cette culture prodigieuse, extrêmement savante et unique. Ce faisant, ils transforment les nobles et authentiques aryens des Védas en barbares incultes, issus grosso mode du Sud de la Russie et déferlant sur les vastes plaines gangétiques. Grâce à eux, et comme par magie, les indigènes auraient connu un essor culturel sans précédant dans l’histoire. Bref, on tirerait plutôt un pet d’un âne mort que de les contraindre à prendre en considération les informations contenues dans le Mahabharata et les Upanishads.

Le mythe des Aryens envahissant l'Inde

C'est pour cette raison que j’ai voulu acquérir le livre de Jean-Paul Demoule. Un bon titre, faut-il faire remarquer, ne fait pas nécessairement un bon livre. Souvent, après un achat impulsif, on se lasse au bout d’un ou deux chapitres, mais dans ce cas-ci je me réjouis d’avoir fait une bonne acquisition : un chapitre terminé, je savais que le prochain m’apporterait autant de satisfaction, sinon plus, vu que je devenais de plus en plus familière avec les controverses liées à ces démonstrations théoriques. Pour une amoureuse du savoir et de l’histoire comme nous le sommes dans la famille, cette acquisition est un must.

On ne fera pas ici une recension de cet ouvrage fouillé et réfléchi. Ce serait néanmoins une excellente manière d’intégrer cette masse d’informations précieuses qui touche non seulement l’histoire, l’archéologie et les langues, mais également le domaine complexe de la psychologie humaine, en l’occurrence européenne. Car il s’avère que cette quête des origines, qui souvent s’apparente à la quête des origines de l’humanité, et qui dure depuis deux siècles, n’est pas prête de s’essouffler. Cela dit, j’aimerais toutefois soumettre rapidement quelques critiques au sujet du livre.

Avant tout, je regrette que Jean-Paul Demoule ne se soit pas servi plus pratiquement du Mahabharata pour nous présenter la version que les Hindous y ont consignée, celle concernant les Aryens et les peuples européens dont l’œuvre magistrale avait connaissance et qu’elle désigne spécifiquement par leur nom ou celui de leur pays respectif.* Peu importante la date à laquelle le Mahabharata a été rédigé (quoiqu’il est assez ancien selon une des meilleures spécialistes, feu Madeleine Biardeau), les informations qui s’y trouvent sont d’un recours providentiel pour éclairer un débat si confus.

J. P. Demoule a bien mis en évidence par exemple les altérations que les tenants de la thèse nordique ont fait subir au mot « aryen », c’est en effet une épine dans le pied qui n’a pas fini d’ennuyer les adeptes d’une race glorieuse à l’origine de l’Europe. Cependant, à mon regret, il n’a pas remis en cause l’emploi de l’expression « Indo-Européen ». En ce qui me concerne, pris littéralement, ce mot composé signifie que chaque pays d’Europe a subi des influences linguistiques hindoues. D’ailleurs, J. P. Demoule précise bien que les Allemands préféraient utiliser le terme « Indo-Germain ». Pour exemple, on dirait donc pour les autres pays : Indo-Franc, Indo-Romain, Indo-Grec, tout comme on dit d’ailleurs Indo-Iranien. Mais pour simplifier la chose, on se sert de cette expression générique d’Indo-Européen.

Pour des linguistes, supposés éviter les écueils de la langue et mettre à profit l’étymologie des mots, je trouve que nous sommes-là devant le prototype, en quelque sorte, erroné de ces tentatives de reconstruction (ou plutôt de construction, comme dirait J. P. Demoule) des langues et de l’histoire. Tentatives qui, de surcroît, prétendent recourir à des méthodes scientifiques, ce qu’elles ne sont absolument pas à mon avis.

Jean-Paul Demoule et les Aryens

L’auteur a laissé passer une belle occasion pour remettre les points sur les i. Comment les érudits peuvent-ils effectivement employer cette expression alors que le mot Inde est une invention au départ ? Ce sont les arobo-musulmans qui l’ont concocté et le nom a attribué définitivement à la péninsule indienne et aux 'Indiens' à leur corps défendant. Avant cela, et depuis des milliers d’années, les habitants désignaient leur territoire de « Bharata » tel que le Mahabharata nous l’apprend. Mais de cela, ils en ont cure; ‘Inde’ fait mieux l’affaire de ces linguistes malades de leur historicisme.

Pour conclure, je dirais que Mais où sont passés les Indo-Européens? est un livre qui conservera son intérêt et qu’on relira avec profit tant que certains érudits continueront à déployer leurs ressources pour revendiquer à tord ou à raison, à partir de preuves abstraites mais fortement présentes dans l’imaginaire, comme un mauvais archétype qui le structure, la supériorité génétique et culturelle des Européens sur le reste du monde; une tradition qui ne se dément pas et qui forme la trame du livre.

*À part deux entrées pour Mahabharata dans l’index, la troisième étant une erreur.

Les Indo-Européens de la bouche du cheval

Écoutez Jean-Paul Demoule sur les Indo-Européens

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Écouter Jean-paul Demoule sur France-Culture

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