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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

Sapiens, une brève histoire de l'humanité

On n'invente pas l'écriture, mais une manière d'écriture, ce qui est fort différent.
Tout comme on n'invente pas la raison, mais une manière de raisonner.

Le livre de Harari : Sapiens, une brève histoire de l'humanité

Plusieurs mois plus tard, après la lecture d', je compulse son premier livre trouvé dans la bibliothèque de mes amis, Sapiens, une brève histoire de l'humanité.

Je suis tombé (comme par hasard!) sur ses cogitations concernant les premières tentatives humaines à reproduire la pensée sur un matériau. Cet événement se serait produit en Mésopotamie, en Sumer, puis en Égypte. « D'autres écritures complètes, ajoute-t-il, virent le jour en Chine autour de -1200 et en Amérique centrale autour de 1000-500 avant notre ère. » (p.156) Notez l'absence de l'Inde, civilisation pourtant si remarquable...

Cette étrange singularité est d'autant plus étonnante que lorsque historiens et chercheurs se mettent à parler de ce pays, ils ne peuvent ignorer plus longtemps, sans paraître partiaux ou déconnectés, l'existence phénoménale de montagnes d'écrits, des ouvrages dignes de la littérature la plus songée, de petites ou de grandes dimensions, catalogués, classifiés, avec titres, chapitres, index, rédigés dans une langue parfaite, le sanskrit, et largement promulgués à travers toutes les couches de la société indienne selon une méthode religieuse efficace, scientifique (socialisme avant la lettre), et, entre parenthèses, non-violente. Cette société, bien que très très diversifiée, aux langues et dialectes innombrables, était familière avec le Ramayana ou le Krishna de la Bhagavad-gita et savait ce que racontait le Mahabharata ou avait lu ou entendu avec une attention dévotionnelle le récit d'au moins un des nombreux et populaires Puranas.

Naturellement, ces ouvrages décrivent avec force détails la généalogie des rois et des sages de l'Inde, tandis que les grands événements de son l'histoire, avec ses idées savantes et pointues sur l'origine du monde, y sont foisonnants. Qu'on les retourne ou qu'on les interprète comme on veut, il n'est nullement question dans ces textes d'une civilisation ayant surgi miraculeusement et spontanément du néant de la jungle il y a 1000 ans ou 500 ans avant J.-C. Cette conception de l'histoire telle que présentée par les experts (dont le darwinisme en est devenu la clé de voute) est simplement insensée.

Disons-le encore une fois, les écrits védiques n'ont pas grand-chose à voir du point de vue littéraire, grammaire et style confondus, avec l'archaïsme des signes cunéiformes ou des hiéroglyphes ; tenter un tel rapprochement équivaudrait à comparer la chaîne des Himalayas aux collines des Vosges; il n'y a pas photo.

Harari continue ainsi, avec les œillères bien en place : « Les écritures se répandirent largement depuis ces centres initiaux (N.D.A. bis repetitas placent: l'Inde n'en faisant pas partie...), prenant des formes nouvelles et remplissant des tâches inédites. On se mit alors à écrire de la poésie, des livres d'histoire, des romans, des drames, des prophéties et des livres de cuisine. Mais la tâche la plus importante de l'écriture resta de stocker des masses de données mathématiques, et cette tâche demeurera la prérogative de l'écriture partielle. La Bible hébraïque, l'Iliade pour les Grecs, le Mahabharata hindou (tiens donc!) et le Tipika bouddhiste sont tous nés d’œuvres locales. Pendant de longues générations, ils se transmirent oralement et se seraient perpétués même si l'écriture n'avait jamais été inventée. » (p.156)

Question. Comment la transmission d'une œuvre comme le Mahabharata aurait-elle pu être possible si l'écriture n'avait pas été une option ?!*

Je vous laisse pour l'instant avec ce problème, qui n'est pas compliqué en réalité, surtout si on a lu quelques-uns de mes textes sur le sujet, mais la suite des spéculations de Harari vous mettront peut-être la puce à l'oreille.
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* C'est ne pas comprendre l'importance que joue la mémoire dans l'évolution de l'humanité.

De toute évidence, continue-t-il, graver sur des tablettes d'argile pour les stocker par milliers dans des salles conçues comme des bibliothèques, n'est pas commode lorsqu'il s'agit de retrouver l'information. Cela requiert des méthodes d'organisation et de classification efficaces. « Inventer de telles méthodes s'est révélé bien plus difficile que d'inventer l'écriture. »

Tout à fait, monsieur Harari, n'importe quelle nation moindrement avisée engendrent des personnes assez intelligentes pour inventer une manière de transcrire les mots par des signes. Les nouvelles générations de chercheurs n'hésitent plus à reconnaître ce pont aux ânes, comme lui-même : « Chaque décennie, les archéologues découvrent d'autres écritures oubliées. » (p.157 et 158)

Si l'on dit, abusivement, à l'instar de l'historien Harari, que les habitants de Sumer, d'Égypte, de la Chine ou les Incas furent les premiers à inventer l'écriture, alors que d'autres peuples ont certainement été capables tout autant qu'eux de tracer des signes pour reproduire des sons, « c'est que ces cultures, explique-il pourtant, mirent au point de bonnes techniques d'archivage, de catalogage et de récupération des archives écrites. Elles investirent aussi dans des écoles de scribes, d'employés de bureau, de bibliothécaires et de comptables. »

À cela je réponds qu'on juge un arbre à ses fruits. Les fruits, de la pensée hindoue traduite sous forme d'écriture, sont les Védas, les Brahmanas, les Upanishads, le Védanta, les Lois de Manou, les innombrables Puranas, le Ramayana, le gigantesque Mahabharata (dont l'excellente Bhagavad-gita fait partie), etc, etc. La péninsule indienne, à elle seule, a produit plus d'ouvrages écrits que toutes les civilisations passées réunies. Mais, selon ce que l'on déduit de notre historien, les Hindous n'auraient pas su les classer efficacement et en faire la promotion. Ce serait la raison pour laquelle l'Inde n'est pas mentionnée parmi les pays qui ont "inventé" l'écriture.

Évidemment, aujourd'hui, en 2018, on sait des choses importantes qu'on ne peut plus ignorer par hypocrisie ou par répulsion, comme cela ce faisait il n'y a pas longtemps encore. Par exemple Harari écrit : « qu'une étape critique se situe avant le IXe siècle de notre ère, avec l'invention d'une nouvelle écriture partielle. » Il s'agit des chiffres que l'on désigne comme étant arabes. « Chose déroutante », souligne-t-il, ils ne sont pas arabes mais « une invention des Hindous. » (p.160) Déroutant, n'est-ce pas ? Je parie que si l'on faisait un sondage, 95 % des gens répondraient que les Grecs en sont les inventeurs... Ce n'est pourtant pas un scoop, que les Arabes, qui ont devancé les Européens de plusieurs siècles en science et en philosophie, ont été eux-mêmes devancés par les Hindous. En 2012, les frères Bogdanov, dans leur livre La pensée de Dieu, en faisaient état.

Je les cite, en résumant : Au 13e siècle, Leonardo Fibonacci, qui vécut en Afrique du Nord, rapporta avec lui en Italie le savoir nouveau qu'il avait lu dans les traités arabes, notamment l'art de calculer. Et d'un coup c'est la révolution ! Dans un ouvrage qu'il publie, Le livre du calcul, Fibonacci écrit : « Voici les neufs chiffres des Indiens : 1 2 3 4 5 6 7 8 9. À l'aide de ces neuf chiffres et du symbole 0, appelé Zéphirum, il est possible de représenter n'importe quel nombre, comme nous le démontrerons. » (p.141) Mais il y a plus, ajoutent les Bogdanov. Quelque chose de bien plus stupéfiant. C'est ce que l'on appelle la suite de Fibonacci et qui l'a rendu célèbre à travers le monde entier. « Cette suite vient du fond des âges. Bien avant Fibonacci, on la voit apparaître dans des textes sanscrits dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Mille ans plus tard, on la retrouve sous le stylet des mathématiciens indiens. »* (p.142)
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* Qu'est-ce qu'ils entendent par le fond des âges ou la nuit des temps ? Certainement les mythiques Aryens venus du Caucase! N'est-ce pas ce que l'on écrit le plus souvent dans les livres d'histoire par ignorance, ignorance provenant de nos croyances culturelles et chauvines qui prennent leurs racines dans l'idée que les deux peuples, juif et grec, furent les premiers phares du monde et que sans eux il n'y aurait pas de modernité. Cette fierté est à la source de notre déformation de l'histoire, ce qui met dans l'impossibilité les Bogdanov de concevoir que les Aryens, les Védas, et les chiffres sont d'origines indiennes. Voilà qui est vraiment bête.

Citation

« Comment penser sérieusement aujourd'hui alors que tant de grands esprits se sont fourvoyés hier ? La philosophie ne protégerait-elle donc personne de l'égarement ? »
Jean-CLaude Guillebaud, in La force de conviction

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