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Publié par Ahmed

voyage_nadia.jpgC'est l'hydre de la pensée unique avec pour trois têtes, la tradition, la religion et l a bêtise des hommes, kabyles en l'occurrence mais algériens en général. Et des  algériennes. Ne venez pas me dire ensuite que la gent masculine ne soit pas spécifiquement coupable! Dans le contexte du film, si! Que Dieu ait  sa part de responsabilité ou qu'Adam et Ève -surtout Ève- participent à toute la malédiction qu'endossent à leur corps défendant les boucs émissaires que sont les femmes, convenons-en, par dépit. Ce  que je constate cependant, moi, algérien, c'est que ces hommes, du village de Nadia, sont des lâches! Leur ignorance de l'histoire des civilisations et notamment celle du développement des sociétés modernes telles que la  nôtre, ici, à Montréal, avec laquelle l'Algérie tisse des liens politiques et sympathiques, cette ignorance  n'est pas une excuse. Ceux qui ont un peu de jugeote parmi mes compatriotes savent que tout cela est vrai : Nietzsche, malgré ses défauts, avait parfaitement raison lorsqu'il décriait la servitude maladive des peuples sous la férule de dictatures institutionnalisées dont l'autel sert à sacrifier les révoltés(es), en particulier ceux et celles qui cherchent à se libérer de leurs chaînes.

J'ai donc assisté à la projection du film à l'ONF*. Je suis resté pour la période des discussions animées par une journaliste du Devoir en compagnie de la réalisatrice Carmen Garcia et de la scénariste Nadia Zouaoui. Ces deux charmantes et courageuses femmes répondaient aux questions et aux objections avec tact et fermeté. J'étais particulièrement satisfait de la perspicacité dont Nadia faisait preuve lorsqu'elle défendait son film et les femmes algériennes sans voix, esclaves intemporelles dans des pays modernes et civilisés sur le bord de la méditerranée. Je lui tire mon chapeau. Non, je ne crois pas que son film sera vendu de si tôt en Algérie. Les Algériens ne sont pas prêts. Mais ce qui est désespérant, c'est qu'au Canada et en France, un nombre considérable de citoyens les confortent dans leurs hésitations machistes. Il suffisait d'entendre le son de cloche qui nous parvenait des divers intervenants pour réaliser la difficulté que Nadia Zouaoui dut et doit affronter, en toute lucidité, pour promouvoir son film. Je vous en donne quelques brefs exemples.

Un homme d'une belle prestance se lève et se présente, micro en main. Il est algérien et journaliste vivant au Québec. "Articulé", comme on dit ici, il est scandalisé par le fait que ce film soit présenté dans le cadre de la semaine de "Femmes et Islam" aujourd'hui. D'après lui, c'est un amalgame. Le scénario n'a rien à voir avec la femme musulmane mais traite d'une situation et d’un lieu particuliers, le village de Nadia sur le flanc d'une montagne de la Kabylie; ce problème local est causé par la tradition et non l'islam.

nadia_s_journey.jpgPuis, un homme, derrière moi, prend la parole; il travaille pour une organisation humanitaire, "Human Rights Watch". Selon lui, il faut élargir le débat car le mal vient de plus loin. D’après son raisonnement, la civilisation occidentale et le capitalisme jouent un rôle crucial et néfaste dans cet arc-boutement des hommes envers la liberté des femmes. Je me suis retourné pour observer celui qui tenait ce discours politico-spirituel. C'était un grand noir en compagnie d'une jeune femme blonde. Il conclue que le Coran ne préconise en aucun cas la domination de la femme par l'homme. J'ai tiqué. On noyait le poisson dans l’eau.

Je me souviens également du témoignage d'une Québécoise, si je ne m'abuse. Ce film, pour elle, n'était pas une juste représentation de la culture islamique telle qu'elle la percevait et la vivait… au Canada, s’entend. Elle incarnait le pendant féminin à la Cats Stevens, le fameux musicien des années 60, converti à l'islam.  (Note: aujourd’hui, en 2010, bien que toujours musulman, il s’est adouci et a repris la musique.)

Vint le tour d’un autre maghrébin, tout aussi éloquent. Il était d'avis lui aussi qu'il fallait distinguer la religion de la tradition. Les têtes opinèrent dans la salle. Ce film, d’après lui, plaçait les coutumes paysannes et archaïques sous les feux de la rampe et risquait de concourir à la confusion qui affecte les Occidentaux dans leur partialité envers le monde islamique.

D'autres encore s'exprimèrent sur le fait que l'on ne devait surtout pas mettre l'islam en cause, ce que d’ailleurs le film ne permettait pas. Par un tour de caméra adroit et artistique, la réalisatrice avait réussi à éviter cet écueil. La pomme de discorde ne se situait pas chez le religieux.

Personnellement, j'étais mal à l'aise avec ces avis. Je trouvais que l'auditoire se laissait couler dans cette ambiguïté. L'islam, comme toutes les religions, est un handicap au développement des sociétés lorsqu'elles veulent en faire leur fer de lance. Je sens, cependant, les Canadiens naïfs. La population cherche à éviter de remettre en question le supposé bien fondé d'un islam revendicateur d'un mode de vie alternatif et progressiste, sain pour les peuples qui l'encourageraient et soutiendraient son développement en lui accordant ses voix. Imaginez, en 2004, le gouvernement ontarien recommandait d'autoriser des tribunaux islamiques à exercer les lois de la charia sur leur territoire! Il a dû faire marche arrière devant le tollé qu'il a provoqué, grâce notamment aux féministes. Dans nos démocraties nous avons appris à critiquer les évangélistes américains, par exemple, à juste titre, qui estiment que Jésus Christ est la seule voie menant à Dieu, vouant le reste du monde en enfer pour l’éternité. Mais les musulmans, qui tiennent un langage similaire en tous points, sinon plus dur encore vu le peu d'encadrement laïc dans lequel les doctrinent évoluent, sont tolérés dans un laxisme incongru. Mais l’ignorance des Canadiens n'est pas une excuse. Car il y a autre chose qui les pousse à se voiler la face, si je puis user de ce jeu de mots : une idéologie qui prône, par soi-disant ouverture d'esprit envers les autres cultures, que nous n’avons pas à nous mêler des autres nations. «On leur a assez imposé notre volonté impérialiste durant les colonisations», dicte leur conscience.

Bref, avant de partir, lorsque j'ai voulu remercier personnellement les auteurs du film, j'ai été interpellé par une dame élégante qui avait deux mots à me dire. Elle n’acceptait pas mon objection quant à la responsabilité de ce destin qui frappait la condition féminine algérienne. Dans le film, d’ailleurs, la femme, vétérinaire, la seule dans tout le village qui a réussi à se sortir de cet asservissement et à s'imposer en tant qu'être humain libre (enfin, plus ou moins), déclarait à l’écran qu'il ne fallait pas culpabiliser ces hommes car ils étaient aussi les pantins de la société, ce n'était donc pas absolument leur faute si les femmes sont battues et enfermées sans jamais pouvoir sortir de chez elles. Et des têtes opinèrent.

Oui, madame, élargissons le débat; noyons le poisson. Mais je ne mange pas de cette chair-là, non plus. Car même envers les animaux, j’éprouve de la compassion. Que dire des femmes! (Ça, bien sûr, ce sont des équations éthiques qui les dépassent…) Vous êtes pour l’égalité dîtes-vous? Vous avez vu le martyre que subissent tous les jours ces femmes? Et leur révolte! Vous les avez entendues s’exprimer et se plaindre de leur condition alors que les hommes, tous, du plus petit au plus grand, juraient que leur honneur était en jeu, bafoué, si on laissait sortir les femmes de leur prison, si elles gagnaient l’égalité de Droit. Madame, ces hommes sont  trop bêtes pour changer les choses! C’est sur vous, les femmes, que reposent les espoirs, des femmes comme Nadia Zouaoui! Alors, je vous en prie, ne leur donnez pas le bâton sous prétexte, qu’après tout, ils ne sont que des hommes poings et pieds liés par la Tradition; soyez plus fermes, vous qui vivez en pays libre, soyez plus solidaires avec leurs souffrances et condamnez -sans équivoques- cet enfer dans lequel l’homme algérien jette sa femme le jour de son mariage, sanctifié par un viol physique! Un viol institutionnalisé! Honte à eux! Honte à l’Algérie! Honte aux pays du Maghreb! Et honte à tous ceux qui lisent ces lignes et qui ne s’écrient pas : « Il faut que cela cesse! »

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Surtout, n’allez pas m’invoquer Allah pour justifier ce comportement! Ne prononcez même pas son nom, misérables! Tout comme Dieu l’a exigé des juifs. Car ce Nom, vous le souillez par votre animalité.

Algériens, libérez-vous! Libérez vos femmes de ces contraintes avilissantes qui ridiculisent l’Algérie aux yeux du monde. Exploitez plutôt la beauté du pays et de nos âmes chaleureuses et poétiques aujourd’hui dénaturées par la nescience du code de l’honneur et de la fierté. Ces sentiments portent un nom nous dit Sartre, « c’est l’orgueil. L’orgueil stoïcien, l’orgueil métaphysique que n’alimentent ni les distinctions sociales, ni la réussite, ni aucune supériorité reconnue, rien enfin de ce monde mais qui se pose comme un événement absolu, une élection a priori sans raison, et se situe bien au dessus du terrain où les échecs pourraient l’abattre et les succès le soutenir. Cet orgueil est aussi malheureux qu’il est pur car il tourne à vide et se nourrit de lui-même. »

Cessez d’être à la remorque de l’histoire! En plus, vous renâclez sur cette alternative culturelle occidentale ?! Soit! Ayez alors du bon sens et de la perspicacité; créez, innovez! Ceux de ma trempe seront les premiers à s’en réjouir, à vous suivre dans ce nouveau paradigme.

Mais en attendant que vous vous décidiez seulement à sauter dans le train de l’évolution, sachez que les nombreux vices des démocraties occidentales sont de loin moins pénibles et ravageurs que vos carcans de règles désuètes et que vos oukases.
Écrit à Montréal le 1 juin 2007

*L'Office national du film du Canada

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