Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
25 Mai 2019
"La grandeur passagère de la parole et de l'acte peut durer en ce monde
dans la mesure où la beauté lui est accordée." Hannah Arendt
De tous les textes védiques, ces fameux traités indiens écrits avant notre ère, il y a un Purana qui est considéré le plus haut et le plus fin d'entre eux, il s'agit du Srimad-Bhagavatam. (À ne pas confondre avec la Bhagavad-gita.)
Il débute où le Mahabharata s'arrête. Sri Parikshit, le petit fils d’Arjuna, pas moins qu'Empereur de son étatp, a décidé de renoncer au trône vu qu'il ne lui reste que sept jours à vivre. Ayant offensé par impatiente un yogi durant sa méditation, plaçant un serpent mort autour de son cou, il fut condamné pour cette balourdise à périr au bout d'une semaine de la morsure d'un serpent. Comment cela se produira reste un mystère mais tout est mis en place pour le protéger de cette malédiction.

Parikshit veut donc consacrer ce temps restreint avant sa mort à méditer sur ce qu'il y a de plus important pour la réalisation spirituelle. Et rien d'autre. Seul ce qui a trait à l'essentiel fera l'objet de son attention.
Sept jours durant lesquels le renonçant Shuka va l'instruire.** Celui-ci est aussi le fils de Vyasadev, concours de circonstance remarquable, en phase avec le développement de cette vaste littérature védique. Grâce à Shuka, ce discours inusité et exceptionnel va fournir la crème du savoir, plus spécifiquement la description de la vie de Krishna et des habitants de Vrindavan. Cet enseignement deviendra le très réputé Bhagavat-Purana ou Srimad-Bhagavatam.
Mais avant d'en arriver aux actes intimes de la vie de Krishna, le but de cet ouvrage et qui nécessitent une qualification initiatique, exigeante, le sage Shuka va résumer au fur et à mesure de son enseignement la conception védique permettant de réaliser Dieu dans toute sa splendeur, monothéiste et universelle. En d'autres mots, il n'est pas question d'atteler la charrue avant les bœufs. L'auditeur ou le lecteur doit préparer l'esprit par l'assimilation attentionnée de cette connaissance, en la recevant avec humilité. L'empereur, Maharaj Parikshit, entouré de nombreux brahmanas qualifiés à la réputation notoire, fait particulièrement confiance au fils de Vyasa, respecté de tous pour sa sagesse et son érudition, cela malgré son jeune âge.
______________
* À ne pas confondre avec la Bhagavad-gita qu'on désigne parfois aussi par Srimad Bhagavad-gita.
** Depuis, la pratique s'est généralisée et elle est devenue une tradition populaire; on appelle ces sept jours pendant lesquels le Srimad-Bhagavatam est récité Bhagavad saptaha.
*** La méthode pour l'acquérir se nomme jnana-yoga ou buddhi-yoga. Elle culmine dans le bhakti-yoga, l'amour de Dieu.

Définition de la science,discipline aussi ancienne que l'existence de l'intelligence.
Il s'agit donc pour Shuka de répondre efficacement aux questions du roi Parikshit qui ne dispose plus que de sept jours avant de rendre l'âme, ce qui est une prouesse en soi puisque la manifestation cosmique, étant l'attribut de Dieu, est elle aussi illimitée. Il demeure impossible, même pour un dieu, de l'appréhender simplement avec des mots tant sa complexité est insaisissable. Voilà pourquoi Krishna enseigna à Arjuna l'importance de maîtriser le yoga, la science qui unit l'âme à Dieu, par l'action et le savoir. Le yoga permet de percer le mystère sublime, rahasyam uttamam, qu'est cette science très ancienne, yogah puratanah. (Bg. 4.3) la discipline étant ici l'art de comprendre le fonctionnement de l'énergie matérielle et de la mettre au profit du progrès tous azimuts, sans effects pervers pour soi ou pour les autres, ni pour la nature, évidemment.
Shuka doit donc énoncer la raison de l'assujettissement de l'être en ce monde et de son évolution, ainsi que la composition structurelle et matérielle de ce dernier. Et puisque cet enseignement doit servir de référence aux humains (Parikshit n'étant pas un homme ordinaire mais le petit fils d'un demi-dieu, Arjuna), le narrateur devra rendre son récit le plus intelligent possible pour que l'élite d'un côté, guerriers et brahmanas, et le peuple de l'autre y trouvent leur dû.
Parenthèses. "Sans la beauté, c'est-à-dire sans la gloire radieuse par laquelle une immortalité potentielle est rendue manifeste dans le monde humain, toute vie d'homme serait futile, et nulle grandeur durable." Hannah Arendt
/image%2F0554291%2F20210306%2Fob_2e4803_20210305-204637.jpg)
Nous disions que le Srimad-Bhagavatam est en quelque sorte un prolongement du Mahabharata, l'intention est de décrire plus en détails la naissance et la vie de Krishna. Ce faisant, le fils de Vyasa va raconter au préalable celle du grand roi Bharata par la dynastie duquel les Pandavas sont issus et dont l'oeuvre éponyme, le Mahabharata, rend hommage pour l'éternité.
Voici résumé ce récit dans ses grandes lignes :
Comme ses enfants avaient atteint l'âge adultes et fondé chacun sa famille, Maharaj Bharata prit la décision, selon la tradition et le dharma, de se retirer dans la forêt et de laisser loin derrière lui les affaires de son royaume et les préoccupations mondaines en général. Dorénavant il consacrera les dernières années de son existence à la réalisation spirituelle, ainsi qu'il se doit et le désire. Pour sa subsistance, les bois offrent racines, herbes et fruits en tous genres. Il construira lui-même sa cabane sur le bord d'une rivière au pied des Himalaya.
Vivant dorénavant dans la solitude, l’ascétisme et l'absorption en l'Âme suprême selon les principes du yoga, les jours défileront ainsi pendant de longues années. Mais un banal incident va bouleverser tous ses plans pour échapper au cycle des morts et des renaissances, raison et but ultime de la vie humaine dans la culture védique. Krishna réitèrera ce conseil dans la Bhagavad-gita :
"Où qu'il soit emporté par sa nature fébrile et inconstante, il faut certes ramener le mental sous le contrôle du moi spirituel." 6.26
Alors qu'il s'affairait à ses devoirs habituels, Bharata entendit le rugissement d'un lion non loin de l'ermitage, là où coulait une rivière. Il eut juste le temps d'entrevoir la scène : une biche, effrayée par le carnassier fit un bon et disparue dans la forêt avec le prédateur à ses trousses. Elle laissait derrière elle son rejeton à peine venu au monde.

Bharata s'approcha du faon, le sortit de l'eau où il était tombé et compatit immédiatement à sa détresse, comme s'il lisait dans ses yeux embués l'immense sentiment d'abandon, comme si l'animal savait instinctivement qu'il ne reverrait plus sa mère.
Bharata ne réfléchit pas à deux fois avant de se lancer dans l'aventure qui allait souder son destin à celui de l'animal. Il avait beau en tant qu'empereur avoir échappé à l'irrésistible attraction du pouvoir et de la richesse sans restriction, à l'attachement familial de surcroît, en se faisant violence par la séparation définitive -car il n'y a pas plus grand bonheur en ce bas monde que de jouir de la présence de ses petits-enfants-; il avait beau s'être perdu dans la contemplation et trouver sa joie dans le silence de la retraite, il ne s'attendait pas à l'intrusion d'un animal dans sa vie d'anachorète.
La première des pensées qu'il avait en se levant à l'aube était pour le faon, car celui-ci dépendait entièrement de sa protection. Durant ses exercices de yoga, il gardait toujours un œil sur lui. Pendant des années, du matin au soir, ils étaient ensemble et quand l'animal s'éloignait trop longtemps dans la forêt, il s'en s'inquiétait.

Mine de rien, en quelques années de ce compagnonnage singulier, Bharata développa un tel attachement pour la bête qu'il le détourna de son but : la focalisation des ses sens et de son mental sur Dieu. Le yoga et la rréalisation spirituelle furent relégués au second plan. Plus il avançait en âge, moins il ne s'en préoccupait. Si bien que, arrivé au moment de rendre son dernier souffle, au lieu de penser à Vishnou comme il se doit,* sa conscience était toute accaparée par l'animal qui partageait l'inquiétude de son maître et ressentait son départ imminent.
________________
* Krishna dira plus tard, beaucoup plus tard, dans la Bhagavad-gita :
"Pour qui n'a pas maîtrisé son mental, l’œuvre de la réalisation spirituelle sera difficile. Mais pour qui le domine et guide ses efforts par les moyens appropriés, la réussite est sûre. Telle est ma pensée." 6.37
Dû à l'attachement inconsidéré pour un cervidé, Bharata fut condamné à renaître dans leur espèce, mais il garda le souvenir de sa vie précédente. Ce déterminisme est fort inhabituel chez les animaux, même dans la pensée hindoue durant la préhistorique où nous sommes habitués à lire (la réincarnation en l'occurrence) des choses hors du commun, pour nous, particulièrement, Occidentaux férus de rationalité.

Parce qu'il avait été un yogi sur le point de parachever sa réalisation spirituelle et, de ce fait, échapper définitivement au cycle des morts et des renaissances, il put bénéficier malgré tout d'un avantage mnémonique exceptionnel pendant toute sa vie de cerf. En effet, Krishna rappellera dans la Bhagavad-gita cette loi karmique indépassable :
"Car, certes, ô Arjuna, ce sont les pensées, les souvenirs de l'être à l'instant de quitter le corps qui déterminent sa condition future." 8.6
"Qui, à l’instant de la mort, fixe entre les sourcils son air vital et, avec la dévotion la plus profonde, s’absorbe dans les souvenirs du Seigneur Suprême, ira certes à Lui." 8.10
Ce ne sera donc pas le cas du roi Bharata. Son erreur de parcours ayant été flagrante et regrettable, mais non fatale, il lui faudra prendre son mal en patience, tout simplement.
Néanmoins, il n'est pas possible de pratiquer la religion ou de participer aux rites sacrés lorsque l'âme revêt un corps animal. Le cerf s'arrangera donc simplement pour que ses jours et ses nuits soient saturés de vibrations spirituelles favorables à son projet de libération des griffes de la matière.
En âge de s'émanciper, il quitta la famille et se rendit dans une vallée des Himalayas habitée par les anachorètes. Il y finira sa vie dans la proximité des ermitages avec un air de déjà vu. Une meilleure opportunité lui sera offerte à sa prochaine incarnation, si Dieu le veut, car un animal ne peut clore sa condition matérielle, la purification et la libération étant des privilèges humains. Même les dieux ne bénéficient pas de cette situation tellement leur bonheur personnel est grand et captivant. Ils en éprouvent ni l'urgence ni la nécessité et pourtant ils sont concients que la vie sur terre offre une rare opportunité d'en finir avec la condition matérielle.

Pour cette raison aussi les écritures considèrent la terre comme le centre du cosmos, spirituellement et matériellement.
« À qui marche sur cette voie, explique Krishna dans la Bhagavad-gita, aucun effort n’est vain, nul bienfait acquis n’est jamais perdu ; le moindre pas nous y libère de la plus redoutable crainte." 2.41
Celle-ci consiste à revenir en ce monde sous la forme d’un animal, signe d'une perpétuelle errance dans le cycle des morts et des renaissances.
Le Seigneur Bienheureux, Krishna dit : 0 Arjuna, pour le spiritualiste aux actes heureux, il n'est de destruction ni dans cette vie, en ce monde, ni dans l'autre ; jamais, Mon ami, le mal, ou l'infortune, ne s'empare de lui.
Après des années sans nombre de délice sur les planètes où vivent ceux qui ont pratiqué le bien, celui qu'a vu faillir la voie du yoga renaît au sein d'une famille riche et noble, ou vertueuse. Il peut aussi renaître dans une famille de sages spiritualistes. En vérité, il est rare, ici-bas, d'obtenir une telle naissance.
Là, ô Arjuna, il recouvre la conscience divine acquise dans sa vie passée, et reprend sa marche vers la perfection. (Ch. 6. 40, 41,42, 43)
Le brahmana Angira avait deux femmes. De la première il eut neuf fils et de la seconde des jumeaux dizygotes. Il appela le garçon Bharata. (Pour rappel, cet enfant au parcours singulier fut un des plus importants rois de l'Inde qui était connu avant lui par le nom de "Arya-varta" ce qui veut dire le pays des Aryens. La fameuse épopée qui portait originellement le nom de Jaya, a été renommée Maha-Bharata en son honneur.)
Tout comme pour sa précédente vie, il jouit de la mémoire de ce qui lui était arrivé dans ses deux dernières existences. Cette fois, il jura qu'on ne le reprendrait plus à pécher aussi naïvement. Il mit toutes les chances de son côté en décidant de se faire passer pour un débile mental irrécupérable et d'éviter toute compagnie, quelle qu'elle soit. Encore moins celle d'un animal, on s'en doute.
Angira aimait son fils comme la prunelle de ses yeux. Bien qu'il s'aperçût que son comportement n'était pas celui d'un enfant de son âge, il éluda ce retard intellectuel en le mettant sur le compte d'une réalité métaphysique transcendantale. Par le travers de cette illusion, il se persuada que Bharata était un être exceptionnel, avec un cœur en or. Pourtant il ne réussit pas à obtenir de lui qu'il se plia, comme la tradition l'exige, à la moindre règle d'initiation durant toute son enfance.

Quand il réalisa qu'il ne pourrait pas le marier, il essaya cahin-caha d'en faire un brahmana puisqu'ils appartenaient à cette caste. Il passa de longs mois à lui apprendre la remémoration du mantra de la gayatri en le chantant avec un fil de coton enroulé autour de son pouce, mais sans succès, à son grand désappointement.
Des sacrifices humains.
Quand, quelques années plus tard, sous l'influence du temps inexorable, les parents décédèrent, ses frères, suivant l'ordre du père, s'occupèrent de lui, mais ils n'avaient ni la patience ni l'amour de ce dernier alors même qu'ils avaient été instruits dans la connaissance des Védas, le Rig-Véda, le Sama-Véda et l'Ayur-Véda. Par conséquent, ils utilisèrent Jada* Bharata comme épouvantail dans les champs de culture pour effrayer animaux et oiseaux. Ils avaient aussi construit une plateforme en hauteur afin que sa présence soit plus efficace. Il leur arrivait de l'oublier cependant et il passait la nuit dehors, laissé à lui-même.
Indifférent à sa situation, il ne se plaignait pas. Gardant constamment en tête sa condition antérieure, il ne cessait de penser à Vishnou pour exorciser un éventuel esprit malfaisant, fut-il le sien ou une larve quelconque.
* Jada signifie bête ou idiot.
Partis durant la nuit à la recherche d’une victime humaine à offrir en sacrifice à la déesse Bhadra Kali, les hommes avisèrent la silhouette de Jada Bharata. Ces chasseurs d’homme appartenaient à la classe des shudras et provenaient d’une des tribus qui avaient champignonné dans la jungle primordiale couvrant la péninsule. Les sacrifices humains étaient interdits depuis fort longtemps déjà mais ces irréductibles hors-la-loi n’entendaient pas se faire imposer de nouvelles règles en vogue ; depuis des temps immémoriaux leurs ancêtres avaient pratiqué des sacrifices humains conformément à leurs traditions religieuses. Ainsi croyaient-ils. La seule condition à laquelle les adeptes devaient se plier, c’est que le candidat fût aliéné et qu’il ressemblât à une bête sauvage plutôt qu’à un homme civilisé. (Ces bandits pratiquaient la Sélection naturelle avant l'heure, devrais-je noter en bas de page, par sarcasme.)
Mais le chef aux commandes de cette macabre expédition avait l’esprit trop perturbé lui-aussi pour s’arrêter à cette considération morale : ils en étaient à leur deuxième tentative ; la première victime ayant réussi à leur échapper, il fallait trouver un remplaçant. Bharata fera donc l'affaire on ne peut mieux, tel un cadeau tombé du ciel.
Arrivé à destination, ils lui donnèrent un bain et le parfumèrent avec une facilité qui les étonna et les réjouit tout à la fois. Ils prenaient sa désinvolture pour un signe de bon augure. Plaçant une guirlande de fleurs fraîches autour du cou avec componction et sincérité, ils le ligotèrent avant de le coucher sur l'autel pour le décapiter, cela toujours sans la moindre résistance de sa part, affublé d'un sourire qui ne le quittait pas. À l'instar des "avaddhuta", ces fous de Dieu ambulants,* il sait ne pas être ce corps mais une âme, spirituelle et éternelle, qui, sur le plan absolu, n'a rien à voir avec son identité charnelle apparente.
* Un avaddhuta est un mystique indifférent aux conventions sociales de tout ordre. Jada Bharata en représente le prototype. Sur une image publiée plus haut dans ce récit, nous en avons un autre exemple notoire, Shuka, le fils de Vyasa, qui est tout nu et ne s'en soucie guère. Au contraire, il y trouve sa liberté... Cette peinture décrit son arrivée auprès des sages dans la forêt en train de soutenir moralement Maharaj Parikshit. Ce dernier est sur le point de subir sa malédiction et de passer dans l’autre monde, avec sérénité.
A suivre...