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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

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Le vieux vendeur de feuilles de bananier # 13

13

Revenant du Gange, où il s'était amusé à importuner les sérieux brahmanes occupés à leurs ablutions et à leurs rituels quotidiens, Nimaï décide, avant de rentrer chez lui, de faire un dernier tour en ville pour taquiner quelques citadins. Il pense notamment à Kolavecha Sridhara.

L'homme est démuni. Il vit principalement de la vente de feuilles de bananier que l'on achète, en guise d'assiettes, fraîches ou séchées, sous forme de récipients. C'est un produit bon marché, pratique, naturel — les vaches les mangent après usage — propre et esthétique. Tout le monde s'en sert.

Sridhara est toujours très heureux de voir le jeune Nimaï, bien que celui-ci le pousse souvent à bout. Mais Sridhara est un homme sage, un dévot de Vishnu, et sa colère ne dure que le temps de remettre son turban en place. Il apprécie particulièrement les moments où Nimaï s'assoit près de lui pour discuter ou rire... et accepte même ses insultes comme le prix à payer pour sa compagnie.

Ce sera le cas aujourd'hui : Nimaï cherche à se défouler. Sridhara sera sa première victime ; il va le faire sortir de ses gonds. Une scène typique s'apprête à se dérouler.

« Encore en train d'égrener ton chapelet ? lance Nimaï d'un ton ironique. Pourquoi as-tu besoin de chanter tout le temps ? Ne sers-tu pas l'époux de la déesse de la fortune, Lakshmi ? Pourquoi es-tu donc toujours dans l'indigence ?

— Il ne me manque rien, comme tu peux le constater », répond Sridhara avec flegme, soucieux de garder son calme devant cette attitude belliqueuse qui présage un débat houleux. « Je mange à ma faim et j'ai des vêtements pour me couvrir. Peut-être ne sont-ils pas à ton goût, car ils ne sont ni neufs ni à ma taille, mais j'en suis entièrement satisfait.

— Voyons Sridhara, il n'y a que toi pour appeler cela des vêtements ! Ce sont des guenilles que tu portes là ! Avoue-le, je sais très bien que tu n'as rien à manger chez toi. Regarde tes murs ! » (La veille, il lui avait montré du doigt le torchis boursouflé, ce mélange de bouse de vache et de boue dont on enduit les murs des chaumières). « Réveille-toi et fais comme tout le monde : adore la déesse Durga et elle comblera rapidement tes besoins. Observe tes semblables : ils mangent des mets succulents achetés au marché et l'apparence de leurs enfants témoigne de leur opulence. Mais regarde-toi, tu as l'air d'un mendiant !

— C'est vrai, je reconnais qu'il y a là une différence, mais tu sais, à bien y réfléchir, nous sommes tous pareils. Le roi vit dans un palais, entouré de sa cour ; il mange et s'amuse sans compter, tandis que les oiseaux construisent leur nid dans les arbres ou sur le toit des temples avec les brindilles qu'ils trouvent ici et là, picorant humblement ce que leur offre la nature. Pourtant, au fond, la vie est la même pour tous. Le Seigneur a prévu pour chacun un mode de vie et nous agissons en conséquence. Personnellement, je préfère l'existence humble que je mène. C'est une question de choix. »

« Taratata ! Arrête de parler comme ça ! Je suis sûr qu’en secret, tu jouis des plaisirs de ce monde comme tous les autres. Tu n'es qu'un avare ! Je vais te dénoncer à tout le monde : je leur dirai que tu caches un trésor chez toi et que tu manges comme un glouton !

— Mais qu’est-ce que tu racontes là ! » s’indigne Sridhara, sorti de ses gonds et incapable de percer le jeu de l’enfant. « Si tu veux, mon cher brahmane, tu peux venir avec moi à l’instant, je te montrerai que je ne cache rien. Ne m’exaspère pas avec tes histoires sans queue ni tête ! Tout le monde sait très bien que la moitié de mes profits sert à l’adoration du Gange et que je vis tant bien que mal de l’autre moitié. Personne ne te croira. Cesse donc de me harceler de cette façon blessante. N’as-tu aucune compassion pour le vieillard que je suis ?

— Non, non et non ! Tu ne t’en tireras pas à si bon compte, tu verras ! Mais trêve de bavardages, ce n’est pas le tout de rigoler : que vas-tu me donner à manger aujourd'hui ? Les arguties n’ont jamais nourri personne.

— Je ne suis qu’un pauvre vendeur de feuilles de bananier, que veux-tu que je t’offre avec un si maigre revenu ?

— D’accord ! concède Nimaï alors qu'ils arrivent devant la demeure du vieil homme. Je ne puiserai pas dans tes réserves cachées pour l'instant. Mais si tu me donnes une fleur de bananier et un régime de bananes, je laisse tomber cette discussion improductive. »

Sridhara n’en est pas à sa première confrontation avec Nimaï. En silence, il pèse la proposition : « Ce brahmane agressif veut tirer profit de tout ; un jour, il finira par me battre ! Et s’il ose passer à l’action, que pourrais-je faire ? Rien. Pourtant, je n’ai pas les moyens de lui donner gratuitement mes produits jour après jour. » Pensif, il jette un coup d’œil à ce "diablotin" fantastique.

Nimaï se tient debout, une main sur la hanche, souriant et enchanteur, conscient du trouble qu’il provoque chez son ami, le pieux marchand. Le voir ainsi, avec ses longs cheveux noirs et son écharpe jaune nouée à la taille, remplit Sridhara de bonheur : « Ce corps resplendissant est d'une nature divine. Ce Nimaï n'est pas un être humain... Et puis tant pis ! Qu’il fasse ce qu’il lui plaît. D’une façon ou d’une autre, il arrivera à ses fins. Je devrais m’estimer heureux d’avoir affaire à un être si spécial. Bien que je sois pauvre, je lui donnerai tout ce qu’il veut. »

Avec résignation, mais singulièrement heureux, il lui dit : « Vas-y, mon cher brahmane, sers-toi ! C’est mon jour de charité, et je le fais de bon cœur. Tiens, voilà des bananes, des légumes et des récipients en feuilles. Mon seul souhait, c’est que tu ne fasses plus d’histoires.

— Enfin, tu deviens raisonnable ! répond Nimaï. Moi non plus, je n’aime pas me disputer, alors arrange-toi à l’avenir pour que cette situation ne se reproduise plus. »

Satisfait d’avoir gagné la partie aussi facilement, Nimaï s’assoit et commande ostensiblement : « Sers-moi donc des bananes de première qualité ; et je veux aussi un peu de ce ragoût de radis blancs, tu sais, celui que tu gardes pour tes bons clients... »

À peu de chose près, cette scène se répète chaque jour. Nimaï adore manger chez Sridhara dans ses récipients de feuilles de bananier, et Sridhara le comble de son affection. Ainsi, un jour qu'une courge avait poussé sur son toit, il l’avait soigneusement préparée avec du lait, du riz, du sucre et des épices, attendant avec impatience que Nimaï lui rende visite pour la lui offrir. Il avait beau se faire ridiculiser à chaque rencontre, il n'en appréciait pas moins sa compagnie.

Après s’être repu des préparations de son hôte, Nimaï entame de nouveau la conversation : « J'aimerais bien que tu me dises ce que tu penses de moi. Après cela, je te promets de te laisser tranquille et de m’en aller. »

Chaque fois, Sridhara tombe dans le piège. Le gamin est un fin chicanier et, de surcroît, il est intraitable. Il formule donc une réponse complaisante pour ne pas l’irriter : « Tu es une parcelle infime et éternelle du Seigneur Vishnu.

— Oh, arrête là ! Je vois que tu n'y es pas du tout. J'appartiens à la communauté des pâtres. Je ne suis pas ce que tu crois, c'est-à-dire un brahmane. Je suis un enfant de la ferme. J’aime m’occuper des vaches, les mener aux champs et les faire boire à la rivière. J’aime leur lait, le beurre et le yaourt — tout comme Krishna à Vrindavana. »

La remarque fait sourire Sridhara, qui se contente désormais d'écouter, incapable de saisir la portée de ces paroles. Constatant sa perplexité, Nimaï prend encore plus de plaisir à enfoncer le clou : « Aujourd’hui, je vais te faire une révélation mystérieuse. Sais-tu que le Gange, que tu adores chaque jour, prend sa source en moi ?

— Oh, Nimaï ! N’as-tu pas honte de parler ainsi ? » s’exclame Sridhara, abasourdi par tant d’audace et d’impudence. « En grandissant, on devient sobre et sérieux, mais toi, c’est le contraire : tu deviens de plus en plus frivole ! Il est temps que tu voies la vie d'un œil plus raisonnable.

— Ha, ha, ha ! » s’esclaffe Nimaï en repoussant son assiette, prêt à partir. « Tu verras, un jour je te le prouverai, et alors tu réaliseras qui je suis ! Ha, ha, ha ! »

Fréquemment, il lui joue de tels tours, laissant Kolavecha Sridhara pensif et intrigué, tant par sa beauté que par son caractère extraordinaire. Son affection pour Nimaï, bien qu'il se montre impertinent, offensant et parfois brutal, n'en est jamais diminuée pour autant. Au contraire, sans pouvoir l'expliquer, Sridhara s'interroge, passif et subjugué, sur la fascination qu'exerce chaque fois sur lui la vue de cet enfant espiègle et mystérieux.

Chapitre précédent : L'appel du sannyasa # 12
Prochain chapitre : Keshava Kashmir # 14

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