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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

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L'invitation # 35

35

À Bénarès, comme partout ailleurs, les habitants tombent dans le piège transcendant tendu par Chaitanya. Son filet magique de l'amour de Dieu enveloppe les âmes qui, prisonnières de ce suprême stratège, deviennent aussitôt des esclaves affranchis du joug de ce monde infernal. Son message se répand comme une traînée de poudre : « Chantez les saints Noms, chantez les saints Noms, et votre vie deviendra sublime. » Certains se convertissent grâce aux vibrations spirituelles de ces hymnes envoûtants, d'autres, tout bonnement, en le voyant danser, les bras tendus au ciel, frappés par la beauté de son corps. D'autres encore sont touchés par son regard ou ses paroles. Ainsi, la ville entière ne fait qu'un avec lui.

Seuls lui échappent les mayavadis, les impersonnalistes. Et Chaitanya demeure impuissant devant leur obstination. C'est à cause d'eux, en partie, qu'il a accepté l'ordre du sannyasa, pour éviter le feu roulant de leurs critiques. En public, il aime passer pour un homme ordinaire ; ce faisant, son dessein est un succès. Mais à cause de cela aussi, il ne peut convaincre ces âmes opiniâtres que sont les mayavadis, à l'exception, on va le voir, du groupe mené par la figure de proue qu'est Prakasananda Sarasvati Maharaj.

Selon les principes de cette classe de spiritualistes, un sannyasi doit s'engager dans l'étude assidue des Védas : chant, danse et musique étant des hérésies, des activités pécheresses pour un renonçant. Dès lors, l'occupation de Chaitanya, d'apparence mondaine, manque de sérieux. Plus grave encore, le personnage induit ses admirateurs en erreur. Pourtant, une question les tracasse : comment se fait-il que Kesava Bharati Maharaj, ce maître spirituel notoire, lui ait accordé l'initiation, et cela malgré une conduite qui laisse à désirer ? Et, puisqu'il est initié dans leur secte, pourquoi continue-t-il à transgresser les règles ? Bien que ces interrogations demeurent sans réponse, les ragots vont bon train. Chaitanya passe pour quelqu'un qui n'a pas la maîtrise de ses émotions, qui ne connaît pas suffisamment les Écritures, et qui chambarde les traditions, en l'occurrence le système des castes. À ces critiques, il ne fait que sourire.

Un jour, il se rend chez Chandrasekhar, un de ses dévoués admirateurs, qui l'accueille pendant quelque temps. Ils avaient loué amitié à Gaya lors du précédent voyage de Chaitanya. La situation n'est pas pour plaire aux orthodoxes. Son hôte fait partie de la classe inférieure de la société : c'est un shudra, et un sannyasi ne doit pas accepter l'hospitalité d'un citoyen autre qu'un brahmana. Va pour un kshatriya ou, à la limite, un vaishya — jamais un shudra.

Mais Chaitanya fait fi de ces règles imposées, entérinées et cimentées en d'autres temps par des brahmanas imbus de leur supériorité. Ceux-là énoncèrent des lois déclarant que ceux qui ne sont pas nés d'une famille de brahmana ne peuvent en aucun cas le devenir, et se trouvent donc, malgré leurs vertus, privés de tous les privilèges dont jouissent les tenants de ce statut.

Chaitanya, dont la mission est de distribuer équitablement l'amour de Dieu, outrepasse toutes les barrières sociales et rétablit les vrais droits de l'homme. Selon sa doctrine, le titre de brahmana doit être accordé à un individu en raison de ses qualifications et non plus sur le simple mérite de la naissance. Tout comme le fils d'un juge ne le devient pas nécessairement grâce à son père qui l'est. Si celui-ci ne témoigne pas d'une intelligence supérieure dans ce domaine, il devra se trouver un autre travail, peut-être moins prestigieux mais convenant mieux à ses aptitudes.

Voilà ce que veut démontrer Chaitanya en se rendant chez Chandrashekar. Fini le népotisme. Il va même encore plus loin ! Pour lui, l'amour de Dieu est la vertu la plus élevée et celui qui la possède, peu importe son rang, occupe par là même le plus haut niveau de la pyramide sociale. Par contre, même un véritable brahmana, flanqué de tous ses attributs, s'il n'est pas un dévot de Krishna, un serviteur de Dieu, l'Être suprême, doit être considéré comme le plus bas des hommes.

Alors que Chaitanya, profitant de l'hospitalité de son hôte, est en train de se détendre, ce dernier, ainsi que son ami Tapan Mishra, qui partage les mêmes sentiments pour leur invité, entament leur plan. Ils ont cédé à la pression qu'exercent sur eux les rumeurs injurieuses colportées à travers la ville. N'en pouvant plus, ils approchent Chaitanya :

« Seigneur, il ne nous est plus possible de supporter plus longtemps ce persiflage sans vergogne à votre endroit. Il est temps maintenant de faire taire tous ces racontars. Nous les avons négligés selon votre volonté, mais il nous faudrait aussi devenir aveugles, car nous avons beau nous boucher les oreilles, nos yeux lisent leurs regards et leurs lèvres. »

Tapan Mishra s'interrompt. Trouve-t-il sa propre attitude déplacée ou est-il simplement ému ? Il va continuer, mais Chandrashekar en profite pour prendre le relais. D'une voix suppléante, il dit : « Vous ne voulez pas que l'on fasse allusion à votre identité transcendantale, et dans la rue, vous vous plaisez à agir comme un sannyasi aux allures excentriques, bien que cela attise le mépris des contempteurs. Ces mayavadis vous critiquent injustement et lorsque nous protestons, ils ne daignent même pas nous écouter, ou ils nous entraînent dans de filandreuses interprétations des Écritures aboutissant immanquablement à des conclusions stériles. »

Sa complainte prend maintenant une intonation pathétique. Accoutumé à ses démonstrations, Chaitanya se lève et commence à arpenter la pièce. Il ne dit mot, mais un rictus tord la commissure de sa bouche, tout en hochant la tête en signe d'insatisfaction. Et comme d'habitude, après une telle discussion, il sourit et prononce quelques paroles. Puis il entre dans une méditation, négligeant la présence de ses compagnons. Par respect, ils le laissent seul.

C'est pendant l'une de ces soirées qu'un respectueux brahmana vint frapper à la porte, par hasard. Il demande : « Je voudrais parler à ce sannyasi qui réside chez vous. » Pour une raison ou une autre, Chandrashekar ne lui refuse pas ce service. Sans même s'enquérir des raisons de sa visite, il préfère laisser Chaitanya décider s'il doit ou non le recevoir.

Celui-ci s'empresse de l'accueillir, bien qu'il ne le connaisse pas. Et après l'échange des politesses d'usage, il l'interroge sur ses intentions. Le brahmana hésite. Il ne sait comment formuler sa requête.

« Votre Grâce… Avant de commencer, je vous demanderais de bien vouloir m'écouter jusqu'à la fin. Demain, j'organise chez moi une réunion de tous les sannyasis de la ville. Je sais très bien que vous ne vous mêlez pas aux mayavadis ; je sais aussi que jamais, dans le passé, vous n'avez accepté ce genre d'invitation. Vous ne fréquentez que certaines personnes, certains endroits, et n'acceptez que la nourriture bénite cuisinée par un vaishnava. Je sais encore que, malgré les insinuations que l'on entend ici et là, vous êtes extrêmement strict dans vos principes. Je suis conscient de tout cela, conscient de votre degré de réalisation spirituelle, et je suis particulièrement impressionné, comme à cet instant même, par la splendeur qui émane de votre magnifique personne. C'est pourquoi, votre Grâce, je considère que cette rencontre entre sannyasis serait un échec si vous ne veniez pas. Je vous implore donc : acceptez mon invitation et bénissez ma maison de votre présence. »

Ayant dit cela, il se prosterne et s'allonge de tout son long sur le ventre, saisissant de ses deux mains les pieds de Chaitanya. Celui-ci le prend par les épaules et l'oblige à se relever. Il observe cet homme qu'il devine pieux et sage ; ses rides reflètent une existence pacifique et vouée à la recherche de la connaissance. Épris de compassion, Chaitanya sourit et dit : « Ton invitation tombe à point. Je cherche justement à résoudre un problème qui tient à cœur à beaucoup de mes amis. Je viendrai par conséquent au repas. »

Le brahmana n'en croit pas ses oreilles, lui qui était venu quêter une faveur sans grande conviction. Son enthousiasme est aussitôt partagé par Chandrashekar et Tapan Mishra. Tous trois sont pris d'une excitation qui incite Chaitanya à se retirer.

Chapitre précédent : La transformation spirituelle # 34

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