Overblog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

Publicité

Le renoncement de Nimaï : une décision cruciale # 24

24

Les sannyasis représentent les mentors de la société et leur statut impose le respect. En Inde, tous honorent un sannyasi (cette attitude conférant des bienfaits spirituels), car les vœux austères que cet ordre exige commandent que l'on sacrifie tout à Dieu, qu'on laisse derrière soi famille, propriété, argent, prestige et renommée pour se consacrer à une vie de renonciation, de prière et de prédication.

Ayant pesé le pour et le contre, Nimaï opte pour cette solution, mais il redoute l'obstacle majeur que représentent son épouse et sa mère. Elles s'opposeront de toutes leurs forces à sa rigoureuse décision, et personne ne pourra les blâmer, car il représente pour elles non seulement ce qu'elles ont de plus cher au monde, mais encore l'objet ultime de leur adoration. Elles n'ont plus besoin qu'on leur rappelle les caractéristiques divines de cet être à l'aspect humain. Elles ont souvent été les témoins de ses élans mystiques et de ses extraordinaires prouesses. Tout cela, ajouté aux dires d'une foule de gens qui ne cessent de déclarer sa grandeur et ses prodiges (sans parler de ces Écritures qui corroborent sa naissance et ses activités), les a amenées à un attachement démesuré. Bien que ce lien soit de nature spirituelle, le rompre ou le modifier, ne serait-ce que superficiellement, causerait des dégâts psychologiques considérables. Il en a conscience et réfléchit au moyen d'apaiser cette tempête de sentiments coupables, d'obligations et de principes qui déferle sur lui. Il finit par prendre la décision qui s'impose : il embrassera l'ordre du sannyasa dans les jours qui suivent.

Cette résolution le stimule de plus belle, comme si, toute sa vie, il n'avait attendu que cela.
Sachidevi et sa belle-fille s'étonnent de la transformation de leur bien-aimé après ces jours d'anxiété et d'isolement : paisible et disponible, il les invite à partager ces doux moments. Elles s'empressent de profiter de cette disposition providentielle, car ces derniers temps, il leur avait accordé si peu de cette intime compagnie. Chaque fois qu'il rentrait, en effet, il y avait un monde fou qu'il fallait contenir à l'entrée de la cour. Ils voulaient tous son avis, ses conseils, ses instructions sur des milliers de sujets. Naturellement, cette foule de curieux, de pèlerins et de dévots était filtrée. Bon nombre d'entre eux, alors que le motif l'exigeait, repartaient après plusieurs jours sans l'avoir rencontré. Sa mère et sa femme faisaient partie de ces infortunées — plus chanceuses cependant, car elles pouvaient se glisser dans sa chambre pour lui servir des rafraîchissements ou s'affairer à quelque tâche dont ses serviteurs auraient omis de s'acquitter.

Ces dernières années, de pareilles occasions furent rares. Dorénavant, il est seul et l'exige. Il leur permet toutefois, à elles, de l'approcher pour le simple plaisir d'être ensemble. Les malheureuses ne se doutent pas qu'il s'agit là du calme avant la tempête. Leur bonheur est à son paroxysme et elles souhaiteraient qu'il dure éternellement. Mais la réalité est toute autre, car Nimaï a décidé de les quitter cette nuit même...

La veille, de nombreux dévots étaient venus le retrouver. Ce n'était pas un simple hasard puisqu'en ce jour, au Bengale, on célébrait en grande pompe la fête de la déesse Lakshmi. Et pour la circonstance, pour faire ses adieux en quelque sorte, Nimaï s'était arrangé pour que tous ses proches se rassemblent à sa résidence et s'abîment dans un kirtana endiablé. Seuls quelques intimes, comme Nityananda Prabhu, Gadadhara Pandit ou Mukunda Datta, sont dans le secret. Tous avaient apporté avec eux une guirlande de fleurs et d'autres cadeaux pour les lui offrir. Il acceptait les guirlandes une à une, puis les plaçait au cou de celui qui la lui avait donnée. Sachant qu'il les quittait, il leur recommanda : « Chantez constamment les noms de Krishna. Sous aucune condition il ne faut abandonner cette méditation. Pendant que vous vous lavez, pendant que vous mangez, pendant que vous travaillez, que ce soit le jour ou la nuit, peu importe la situation dans laquelle vous vous trouvez, ayez toujours le saint nom sur les lèvres ; rêvez-en si possible ! Si vous avez quelque amour pour moi, ne parlez que de Krishna (et de rien d'autre), c'est ce qui me ferait plaisir. »

Au fur et à mesure que les dévots l'approchaient pour lui offrir des présents, il les leur rendait en les embrassant de ses longs bras bénisseurs. Posant sa tête sur leurs épaules, les yeux mouillés, tantôt s'adressant à l'un d'eux en particulier, tantôt à l'assemblée, il les exhortait ainsi : « Krishna est notre origine à tous, il est notre père. Le fils qui ne montre aucune gratitude envers ses parents est sûr d'aller en enfer vie après vie. Chantez toujours ces saints noms : Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare / Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare. Ce n'est pas un mantra ordinaire, mais le "grand" mantra, le plus puissant d'entre eux, leur essence. Aucun autre principe religieux n'est requis pour celui qui le chante constamment. Tous les principes et les règles des Écritures sont subordonnés à cette pratique ; ne vous inquiétez donc pas si vous ne remplissez pas les devoirs circonstanciels qu'impose la religion. »

Sachidevi est partie se coucher, laissant Vishnu Priya profiter de ces rares moments de tête-à-tête avec son mari. Fatigués, eux aussi sombrent dans le sommeil. Nimaï s'endort le premier, alors que sa femme lui masse les mollets. Elle a placé une guirlande de jasmin odorant autour de ses pieds, et c'est dans ce tendre et affectueux service qu'elle perd conscience et glisse dans les bras de la nuit.
Lorsque Nimaï se retire doucement de son lit, la nuit est avancée. Mais les signes de l'aube ne sont pas encore perceptibles. Même les oiseaux dorment encore. La guirlande de ses pieds est restée accrochée dans les bras de Vishnu Priya qui dort à poings fermés. Il quitte la maison familiale, sans rien prendre avec lui. Il la quitte à jamais. 

Un peu plus tard, Vishnu Priya, réveillée par un pressentiment, constate l'absence de son mari. Une prémonition, née du souvenir de ces derniers jours enchanteurs, éclaire instantanément son intelligence, et, comme frappée par le plus cruel des sorts, sur son visage se dessine l'horrible intuition. Elle se rappelle très bien maintenant le jour où Nimaï est rentré à la maison en compagnie d'un vénérable sannyasi du nom de Keshava Bharati ; il l'avait rencontré dans la rue et invité à manger. Rien alors ne laissait transparaître les intentions qui avaient germé dans l'esprit de son mari, aucun signe ne l'avait frappée ; mais à présent, en l'espace de quelques secondes, tant de choses devenues évidentes, comme un kaléidoscope, se succèdent dans son esprit. Elle se souvient de la gaieté qui l'avait envahie, du bonheur ressenti de voir son mari heureux, de son enthousiasme à elle et aussi, ô malheur ! de son insouciance, de sa naïveté qu'elle allait payer si cher. Elle se rappelle les gestes et les bribes de conversation anodine qui l'ont conduite à ce drame. Alors, les paroles de son mari ressemblaient à de simples formules de politesse : « S'il vous plaît, accordez-moi votre miséricorde et délivrez-moi de l'enchevêtrement dans lequel je vis... », mais à cet instant elles se révèlent être, en fait, des paroles sincères en vue d'adopter un degré plus élevé de la vie religieuse. Cette phrase, d'une intonation grave et d'une supplication persistante, rebondit et fait écho dans sa tête comme une mélodie diabolique. Plus perspicace, pense-t-elle, elle eût pu encore, à ce moment-là, en discuter avec sa belle-mère et leurs amis, et ensemble ils l'auraient dissuadé, mais dorénavant il est trop tard, son mari doit être en route pour Katwa, afin de rencontrer Keshava Bharati Maharaj. Dieu seul pourrait l'arrêter, comble du sort...

La nuit persiste de concert (pourrait-on croire) quand Vishnu Priya frappe à la porte de sa belle-mère. Surprise d'abord par la véhémence des coups et l'agitation que manifeste sa belle-fille d'ordinaire si douce et sereine, et à cette heure indue, elle se réveille tout à fait lorsqu'elle entrevoit dans la lueur de la lune le désespoir et la souffrance qui défigurent les traits de son visage angélique. Quand Sachidevi prend conscience de cette impitoyable réalité, elle s'élance dans la campagne suivie de Vishnu Priya, comme deux folles, à la recherche de Nimaï. À l'instar de vaches auxquelles on aurait enlevé leurs veaux, on les trouvera le matin, inconsolables, abattues par la destinée inexorable. C'est leur serviteur qui les apercevra le premier, assises sur le porche de la maison, sanglotantes et anéanties par la souffrance. Quand les dévots arrivent, comme chaque matin, pour rencontrer Nimaï, ils sont stupéfaits devant la scène anormale qui présage la malédiction. À leurs questions pressantes et angoissées, Sachidevi réussit à répondre en hoquetant : « Il est parti... Il est parti, définitivement. »

Puis, les regardant de ses yeux larmoyants et le visage convulsé, elle s'écrie de toutes ses forces : « Il est parti se faire ordonner sannyasi ! » et s'affaisse, la tête entre les genoux, pleurant de plus belle.
Le silence, entrecoupé des lamentations étouffées de cette femme brisée par la douleur, se fait pesant. Les dévots ont reçu la nouvelle comme une gifle.

« Je n'ai plus rien, j'ai tout perdu, continue-t-elle. Il ne reviendra plus, tout comme son frère ; prenez tout ce que vous trouverez dans la maison, je ne peux plus y entrer, je m'en vais vivre ailleurs... » À bout de souffle, un sanglot lui coupe la parole et la jette dans les bras de sa belle-fille.

Sachidevi est aussi leur mère à tous, ils la consolent : « Mais si tu t'en vas, qui prendra soin de sa jeune femme ? Elle n'a que quatorze ans et elle ne peut pas être laissée à elle-même. Courage, nous allons tous t'aider, tu verras, cela ira, il faut continuer. »

Cependant, lorsque les dévots se retrouvent seuls, ils prennent conscience du poids de la tragédie. Une chape sinistre descend sur eux. La perspective de l'avenir sans Nimaï leur semble insupportable. Certains pleurent et se lamentent, d'autres errent, ici et là, sans but particulier, et tombent dans des états de prostration pitoyables. D'autres encore, à moitié délirants, conçoivent un plan pour le ramener, ou sinon le revoir une dernière fois avant la cérémonie ; car après celle-ci, jamais plus il ne leur apparaîtra décoré de ses longs et beaux cheveux bouclés, avec sa taille drapée dans des vêtements de soie jaune et son cou paré d'un collier de perles fines ; jamais plus ils ne sentiront sur lui les parfums dont les effluves étourdissants délivrent sur-le-champ des angoisses ; et jamais plus ils n'entendront le doux tintement des clochettes à ses chevilles. L'univers entier leur paraîtra vide sans sa présence quotidienne, avec ses yeux noirs pareils au lotus. Qu'allaient-ils devenir ?

Chapitre précédent : Le but de la mission de Chaitanya en ce monde # 23

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article