Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
2 Février 2026
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Nimai, vers trois heures du matin, a traversé à la nage le Gange qui coule près de chez lui. Sans même changer ses vêtements mouillés qui lui collent à la peau, il a marché tout droit jusqu'à Katwa, une distance d'environ trente-cinq kilomètres, et est arrivé vers neuf heures. Là-bas, il s'est rendu directement à l'ashram de Keshava Bharati Maharaj.
Celui-ci, assis sous le porche de sa hutte en train de réciter des versets du Vedanta, voit arriver à lui une personne resplendissante comme le soleil. Captivé par cette aura, il se lève. « Incroyable... » ne peut-il que murmurer, les yeux plissés et le visage contracté par l'effort pour essayer de distinguer ces traits fantastiques. Au fur et à mesure que la forme se rapproche, elle se démystifie. Il prend alors conscience de sa nature humaine et reconnaît Nimai, le fameux érudit. Il est heureux de le voir. Mais après que Nimai lui a offert ses respects et révélé ses intentions, il est pris au dépourvu. Il balbutie : « Le... le sannyasa ? Tu viens me voir... pour que... je te donne le sannyasa ? » Les mots se bousculent sur sa langue et l'obligent à se taire.
Indécis, il le dévisage quelques instants, silencieux. Dans les yeux de Nimai ne brillent que la détermination, la volonté et une énigmatique assurance, comme si rien en ce monde ne pouvait l'affecter. Désorienté, il lui tourne le dos et fait quelques pas ; puis, d'un jugement qu'il veut irrévocable, il laisse échapper : « Écoute Nimai, je t'aime beaucoup, tu as de nombreuses qualités mais tu es encore trop jeune, tu as à peine vingt-quatre ans. Et ta mère, que dira-t-elle de tout cela ? Et ta femme, tes tuteurs ? Tu crois vraiment que tu peux débarquer chez moi, un beau matin, et me demander de t'accorder le... ? Eh bien, non ! Je ne le ferai pas. »
Il termine sa phrase, péremptoire, en le fixant dans les yeux. Mais déjà, il se sent faiblir. Il a peur. Au vrai, depuis la seconde où Nimai lui a fait part de sa demande incongrue, il a commencé à avoir peur. Peur de ne pas pouvoir résister, peur de dire « oui » malgré lui ; si bien que, lorsqu'un attroupement se forme autour d'eux, il sent l'étau se desserrer, car il est certain d'avoir l'appui de la population.
Comme c'est un jour religieux particulier de l'année, une foule considérable provenant des villages aux alentours est allée se baigner dans le Gange, et la nouvelle — que Nimai a quitté son foyer pour embrasser l'ordre du renoncement — s'est répandue comme une traînée de poudre. Les villageois accourent sur les lieux, chahutant.
En signe de protestation, quelqu'un s'exclame : « Keshava Bharati ! On ne te permettra jamais de passer à l'action. Ne vois-tu donc pas le sacrilège que tu t'apprêtes à commettre ? Comment peux-tu donner le sannyasa à ce jeune homme de vingt-quatre ans qui a encore sa mère et une femme merveilleuse ? Regarde-le comme il est beau, et toi tu voudrais priver le monde de cette splendeur ! Si tu fais cela, on détruit ton ashram sur-le-champ ; jamais, comprends-tu ! Jamais on ne consentira à cette infamie. »
Mais Nimai insiste toujours, poussant Keshava Bharati à considérer sa requête. Celui-ci cherche en vain le moyen de se défiler. Il sait pourtant qu'il n'échappera pas à cette volonté de fer. Il tente tout de même sa chance : « D'accord, je te donnerai le sannyasa, mais à la condition que tu obtiennes d'abord la permission de ta famille. »
À peine termine-t-il sa phrase que Nimai s'élance déjà en direction de Nadia.
Keshava Bharati se ravise aussitôt : « Attends ! » s'écrie-t-il, vaincu. Il sait que son pouvoir de persuasion est tel qu'il ferait manger de la terre à l'homme le plus sensé. Il marmonne : « Cela ne sert à rien, demain on procédera à la cérémonie... »
Un tollé s'élève de la foule qui s'agite et s'apprête à mettre ses avertissements à exécution. Mais Nimai, heureux d'avoir été accepté, commence à chanter et danser, entraînant tout le monde dans une frénésie des saints Noms qui se prolongera toute la journée et une grande partie de la nuit.
Prochain chapitre : La cérémonie de renoncement #26
Chapitre précédent : Le renoncement de Nimaï : une décision cruciale # 24