Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
5 Février 2026
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Le lendemain, son oncle Chandrashekar, Nityananda Prabhu, Mukunda Datta et Jagadananda Pandit arrivent successivement. Mis dans la confidence des projets de Nimaï, ils s'unissent pour finaliser les préparatifs de l'initiation, prévue pour le début de l'après-midi.
Le barbier se présente, d'abord honoré d'avoir été choisi pour une telle cérémonie. Cependant, face à la beauté radieuse de Nimaï, il s'immobilise, saisi d'effroi. Reculant de quelques pas, il lève les mains en signe de protestation : « Non ! Pas moi. Jamais ! Jamais je ne pourrais couper une telle chevelure... Ô mon Dieu, qu’exigez-vous de moi ? Suis-je devenu si cruel à vos yeux pour accomplir un tel acte ? »
Il se tourne vers la foule pétrifiée. Une femme s'écrie alors, la voix brisée par l'indignation : « N’avez-vous donc pas honte de ce que vous allez accomplir ? Qui a inventé ce sannyasa ? Qui possède un cœur assez dur pour instaurer un ashram exigeant l'abandon de ses êtres les plus chers, les plongeant ainsi dans le désespoir pour la seule fin de mendier de porte en porte ? Quelle est cette voie où le bon sens est bafoué et la justice ignorée ? N’y a-t-il pas déjà assez de misère sans y ajouter de telles horreurs ? »
Un homme intervient à son tour, s'adressant aux compagnons de Nimaï : « Allons, Messieurs ! Reprenez vos esprits. Si vous êtes ses proches, ses véritables bienfaiteurs, raisonnez-le et ramenez-le parmi les siens ! »
Puis, une autre voix s'élève, plus véhémente encore : « Arrière, ces yeux médiocres qui ne savent rien voir, qui décolorent et rabaissent tout ce qu'ils touchent ! Ils refusent de reconnaître, sous les apparences du jour, les types éternels des charlatans déguisés d'un habit religieux¹, la tête rasée et des perles au cou. Songez-y : vous vous comportez avec Mahaprabhu comme s'il était votre semblable ! Par votre funeste entreprise, vous êtes en train de réduire la durée de votre vie ! »
Nimaï observe la scène, un sourire amusé aux lèvres. Ses compagnons, imperturbables, ordonnent au barbier de se mettre à l'œuvre. Mais à peine celui-ci effleure-t-il la tête de Nimaï qu'il se jette en arrière, comme si sa propre vie était en péril : « Vous ne me ferez pas faire cela ! Je refuse de couper ces cheveux. C'est un péché, un piège de Maya ! Laissez-moi partir ! » lâche-t-il en rangeant précipitamment ses ustensiles, furieux de se retrouver malgré lui dans une telle impasse.
Pourtant, Nityananda et les autres insistent : il doit accomplir son devoir. Le barbier n'a plus le choix.
Autour d'eux, la foule sature l'air de menaces, de gémissements et de supplications. Certains, hébétés de douleur, s'effondrent ou s'évanouissent. D'autres, plus impétueux, voudraient passer à l'action, mais la carrure imposante de Chandrashekar — puissant comme un taureau — et les larges épaules de Nityananda contiennent leur colère.
C'est dans cette atmosphère à la fois délirante et surnaturelle que le barbier, les yeux noyés de larmes, commence à couper les cheveux. À peine quelques mèches sont-elles tombées que Nimaï, saisi d'une extase soudaine, bondit de joie. Il se met à chanter les Saints Noms, tirant instantanément la foule de son marasme. « Hari, Hari ! » s'échappe désormais de toutes les lèvres. On danse, on tournoie, on gesticule et l'on rit.
Quelques instants plus tard, Nimaï rend hommage à Keshava Bharati avant de revenir s'asseoir pour achever le rasage.
Une fois sa tâche terminée, le barbier laisse tomber ses instruments au sol et déclare solennellement : « Jamais plus je ne toucherai de ciseaux de ma vie. J'en ai fini avec cette profession. À ce travail ingrat, je préfère mille fois la vie de mendiant. »
Pour consoler ses dévots affligés, Nimaï leur parle avec une immense douceur. Il les rassure, les enchante et les exhorte à adorer Krishna : « Qu'est-ce que cette existence comparée à l'éternité ? Tout comme des brindilles portées par le Gange s'assemblent, forment un amas éphémère puis se dispersent, ainsi vont les êtres dans le courant du samsara — ce cycle incessant des morts et des renaissances. Nous recevons tel père, telle mère, tel partenaire ou telle progéniture, mais la mort ne nous permet jamais de conserver ces unions temporaires ; elle finit toujours par nous en séparer. Combien de fois sommes-nous venus au monde, et combien de fois avons-nous dit "ma mère, mon père" ? Des millions de fois ! Il y a mieux, mes amis : il existe un monde spirituel où demeure notre famille éternelle. Je vous propose de le découvrir ensemble en chantant : Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare, Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare. »
Captivée par ce merveilleux orateur, l'audience lui répond en chœur, transportée.
Maintenant qu'il est fraîchement rasé, sa carnation évoque l'éclat du soleil levant. Ses yeux magnifiques, en forme de lotus, paraissent plus vastes encore. « Quoi de plus beau que ce corps superbe ? » murmure-t-on dans la foule. Pour ceux qui ne l'avaient jamais vu auparavant, il est alors difficile d'imaginer une perfection plus grande.
L'après-midi venu, une fois les préparatifs achevés, Chandrashekar assume le rôle de prêtre et ouvre la cérémonie. Le feu sacré est allumé et les hymnes védiques s'élèvent. Au moment où Keshava Bharati s'apprête à lui conférer le mantra, Nimaï se penche vers son oreille et lui chuchote : « J'ai rêvé, la nuit dernière, que vous me donniez un mantra... Est-ce bien celui-ci ?
— Oui, acquiesce le maître en hochant doucement la tête. »
Il prononce alors le nouveau nom de sannyasi par lequel Nimaï sera désormais connu à travers le monde entier : « Ton nom sera Krishna-Chaitanya. »
Le silence s'installe, tant la surprise est grande. Keshava Bharati demeure un personnage nimbé de mystère. Si ses vêtements le classent parmi les impersonnalistes, son comportement et sa relation avec les Vaishnavas — particulièrement avec Nimaï — suggèrent tout le contraire. À cette époque, l'impersonnalisme domine toute l'Inde ; pour être reconnu comme sannyasi, il est presque indispensable d'adopter leurs codes et leurs habits. C'est sans doute ce qui explique le choix de Keshava Bharati, et celui de Nimaï à sa suite.
Ce nom, Krishna-Chaitanya, ne figure pas parmi les dix noms traditionnellement conférés aux sannyasis, mais cela ne semble inquiéter personne. Bien au contraire : une fois la stupeur passée, des cris de joie fusent de toutes parts. Comme grisée, la foule répète inlassablement : « Krishna-Chaitanya, Krishna-Chaitanya ! ».
Un exemple frappant du pouvoir de fascination qu'il exerce sur le public est le père du fameux Srinivas Acharya2. Ayant appris, alors qu'il passait par là, que son camarade d'école, Nimaï, était sur le point d'être sacré sannyasi, il se dépêche sur les lieux et assiste à la cérémonie. Le résultat est bouleversant : il en devient comme égaré, l’esprit à demi chaviré. C'est avec une peine infinie qu'il supporte de voir le travail du coiffeur. Lorsqu'il entend le nouveau nom de son condisciple, les seuls mots qui franchissent ses lèvres sont : « Chaitanya, Chaitanya ». Si quelqu'un lui adresse la parole, il répond invariablement : « Chaitanya ». C'est pour cette raison qu'il sera désormais connu sous le nom de Chaitanya Das3.
Après son allocution sur la nature de l'ordre du sannyasa, Keshava Bharati donne la définition du nouveau nom : « Sri Krishna-Chaitanya4 désigne celui qui descend en ce monde pour sauver toutes les âmes égarées en leur délivrant l'amour de Dieu. Par conséquent, il ne peut y avoir de nom plus approprié. »
À partir de ce moment, et jusqu'à la fin de son séjour sur terre, Nimaï gardera ce nom. Il ne portera plus pour vêtement qu'un tissu safran lui arrivant aux genoux qui constitue, avec un châle de même couleur, ses seuls effets. Il acquiert également un pot de terre pour son eau et un long bâton -le danda- à hauteur d'homme, couvert d'une étoffe assortie à ses habits, symbole sacré de son ordre.
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1 Maurice Barrès, La Colline inspirée.
2 Ce dernier, qui était encore enfant à ce moment-là, deviendra célèbre à travers le monde pour sa sainteté et son apostolat.
3 Les noms reçus durant une initiation vaishnava sont toujours suivis de Das, ce qui signifie « serviteur ».
4 Chaitanya signifie littéralement « la force vivante ».
Prochain chapitre : Jagannath, le Seigneur de l'univers # 27
Chapitre précédent : Keshava Bharati # 25