Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
12 Février 2026
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Avant longtemps, l'incident se transformera en une grande réjouissance, et ceci, Sarvabhauma le sait par les rapports que ses semblables lui ont déjà faits à maintes reprises — réjouissances par ailleurs qualifiées par la censure de bamboula et autres désignations peu flatteuses.
« Il va me falloir toucher un mot à ce faiseur de troubles, pense-t-il. Je ne donne pas raison à ce brahmana, mais, tout de même, on ne peut pas agir simplement à sa guise ; il y a les Écritures à respecter, les us et coutumes, et puis les castes qui ont toujours existé et dont on ne peut faire fi par sentimentalité. Je vais lui parler sérieusement, car, en bien des façons, sa conduite laisse à désirer. Non pas qu'il soit irrégulier, infatué ou déplaisant — il n'y a rien à redire de ce côté. Ou plutôt, si, se rattrape-t-il ! Il est trop frivole ; toutes ces danses, ces chants, ces distractions... Chaitanya n'a jamais reçu une bonne éducation spirituelle, et ne suis-je pas, moi, l'un des plus grands maîtres de Bharata ! Ce jeune sannyasi doit être sevré de toutes ces gratifications qui perdent leur homme ; il a besoin qu'on lui inculque les vraies notions de la vie spirituelle. Il possède sans aucun doute de grands avantages, mais il faudrait le prendre en main. Ce soir, lorsque mon beau-frère rentrera, je lui parlerai. »
Gopinath n'avait déjà guère apprécié la discussion précédente avec Sarvabhauma au sujet du caractère de Chaitanya. Plusieurs fois, il avait essayé de lui faire comprendre qu'il n'était pas simplement un sannyasi aux qualités remarquables, mais aussi une manifestation de Dieu. Sarvabhauma était trop infatué de son érudition pour accepter que son beau-frère lui dessille les yeux. Par ailleurs, Gopinath n'aimait pas l'entendre critiquer la conduite de celui qu'il considérait non seulement comme son directeur spirituel, mais aussi, et avant tout, comme Krishna lui-même.
Lorsqu'il aperçoit son parent venir à lui, accompagné d'un disciple, il murmure de connivence avec Mukunda Datta, son ami :
« Cette fois-ci, je n'écouterai pas ses blasphèmes, et je vais me soulager le cœur en lui lançant à la figure ses quatre vérités. »
« Gopinath ! » le hèla Sarvabhauma tout en continuant à discuter avec son disciple.
Arrivé à sa hauteur, il lui dit :
« J'aimerais avoir un entretien sérieux avec Chaitanya. Tout va de guingois en ville à cause de lui. J'aurais dû commencer par là dès le début. Il est encore trop jeune, tu comprends. Et il ne possède aucune expérience. Je vais l'instruire sur les Védas. S'il est assez prudent et ne veut pas s'écarter de la voie spirituelle, il a tout intérêt à abandonner cette conduite indigne d'un sannyasi et à se consacrer à l'étude. »
Gopinath, qui contient sa colère, lui répond :
« Cher Bhattacharya, avec tout le respect que je vous porte, permettez-moi d'être franc avec vous et de vous dire que vous ne comprenez rien à l'identité de Krishna-Chaitanya. Pourtant, vous-même m'avez dit — vous m'aviez confié, lors de son évanouissement dans le temple — avoir observé des symptômes d'extase exceptionnels. Je le répète : Chaitanya n'est pas un sannyasi ordinaire. Plusieurs indices prouvent même qu'il est Dieu, l'Être suprême en personne, et ses compagnons, tous dignes de respect, ainsi que tous ceux qui ont vécu un tant soit peu en sa compagnie, l'adorent comme tel. »
Le disciple de Sarvabhauma prend alors la parole sur un ton où perce l'ironie : « Quelles sont encore ces évidences sur lesquelles vous vous appuyez pour affirmer telles assertions ? »
Exaspéré par son affectation, Gopinath répond sèchement : « La parole des maîtres authentiques en est la preuve. »
Le disciple regarde à la dérobée son guru, esquissant un sourire contraint. Et, sur un ton provocateur, il répond : « Ça, c'est une chose, mais il faudra des arguments plus substantiels si tu veux nous convaincre que cet homme est Dieu.
— On ne peut réaliser Dieu par la logique ou la raison, riposte Gopinath. Toutes vos devinettes et vos hypothèses ne vous mèneront nulle part. Par contre, si vous captez ne serait-ce qu'une infime attention du Seigneur, alors seulement pourrez-vous comprendre sa gloire. Mais vous devriez savoir tout cela puisque le Bhagavata Purana le spécifie en ces termes : "Ô mon Dieu, si quelqu'un reçoit la bénédiction de vos pieds pareils au lotus, il obtiendra sans plus attendre la vision de votre Majesté ; mais ceux qui spéculent pour arriver à vous demeureront à jamais aveugles, même s'ils se penchent sur les Écritures pendant des milliers d’années à les décortiquer." »
Se détournant de l'étudiant, Gopinath s'adresse à Sarvabhauma : « Vous êtes un exégète notoire, un maître entouré de nombreux disciples, et vous êtes pour ainsi dire hors pair ; pourtant, parce que vous êtes dépourvu de la miséricorde de Chaitanya Mahaprabhu, vous êtes incapable de le percevoir au-delà des apparences, et cela bien qu'il soit votre hôte. »
Piqué par ces propos, Sarvabhauma rétorque : « Fais attention à ce que tu dis, ton zèle ne fait pas bonne figure en la circonstance. Comment peux-tu me parler sur ce ton et me traiter de niais ! »
Mais Gopinath est déterminé à débiter tout son chapelet : « Si quelqu'un est capable de saisir la nature de la Vérité absolue, c'est que Dieu lui a ouvert les yeux. Au demeurant, vous avez constaté les symptômes surnaturels sur le corps de Chaitanya, qui prouvent sa vraie identité, mais vous avez délibérément ignoré les faits, vous n'avez pas acté la relation : c'est ce que l'on appelle maya, l'illusion. »
Sarvabhauma sait qu'il faut rompre les chiens, ou, tout au moins, s'y prendre d'une autre façon pour calmer son beau-frère et le convaincre : « Mais Gopinath, ne te mets pas dans tous ces états, nous ne faisons que discuter entre amis de sujets controversés des Écritures, dont je connais bien les arcanes. Je n'invente rien, Gopinath. Franchement, je ne vois pas pourquoi tu t'offusques de la sorte ! Krishna-Chaitanya est certes une personnalité exceptionnelle, mais on ne peut pas clamer pour autant qu'il est l'Être suprême, pour la bonne raison qu'il n'y a pas d'incarnation de Dieu dans l'âge de Kali. Justement, un autre nom du Suprême est Triyuga. Cela signifie que Dieu n'apparaît que dans trois âges, et ce nom justifie bien à propos ce que je dis. Ce sont les Écritures qui l'affirment, pas moi, je ne fais que répéter. »
Ce sophisme irrite davantage Gopinath, qui lui dit : « Vous prétendez connaître à fond les textes védiques, et pourtant vous faites fi du Bhagavatam et du Mahabharata. À eux deux, ils représentent les écrits védiques par excellence. Si l'on appelle Dieu Triyuga, c'est bien parce qu'il n'apparaît pas dans cet âge en tant que lila-avatar,* mais sous une forme déguisée.
Votre cœur s'est endurci par la logique et l'argumentation, au point de ne plus pouvoir constater les évidences décrites dans le Bhagavatam. Pourtant, quand Gargamuni fit le thème astral de Krishna lorsqu'il était bébé, il en expliqua le contenu à son père par ces mots :
"Dans le passé, ton fils a eu, selon les époques, un corps successivement blanc, rouge et jaune ; dans cet âge, il porte cette couleur sombre." »
D'une haleine, il lui cite d'autres passages :
« "Dans l'âge de Kali, les gens d'intelligence s'adonneront aux chants collectifs des saints noms de Dieu, glorifiant ainsi la Personne suprême. Apparaissant dans cet âge, il passera son temps à décrire les gloires de Krishna. Cette incarnation de complexion dorée, sous couvert d'un dévot, sera toujours présente en compagnie de ses émanations plénières, qu'il s'agisse d'amis ou de parents."
Dans le Mahabharata également, continue-t-il, Chaitanya est signalé :
"Le Seigneur aura un teint doré, de beaux traits, et sur son corps des signes marqués de pâte de bois de santal le décorent. Il embrassera l'ordre du sannyasa et sera maître de ses sens. On le distinguera des renonciateurs impersonnalistes, en ce sens qu'il s'absorbera dans le service dévotionnel et que sa préoccupation majeure sera de répandre le mouvement du sankirtana." »
Gopinath a déjà eu plus d'une fois des discussions philosophiques avec son beau-frère ; il sait par conséquent que ses arguments, aussi perspicaces soient-ils, se heurteront toujours à un mur d'incompréhension. C'est pourquoi il conclut, désabusé :
« Cela ne sert à rien de vous citer tous ces versets, car vous êtes un invétéré spéculateur au cœur desséché. On ne plante pas de graines dans un désert ! Quand le Seigneur sera content de votre attitude, vous comprendrez alors la signification des Écritures ; sinon, il n'y a rien à faire. »
Sarvabhauma n'est pas homme à se vexer facilement, et il a l'habitude d'être malmené par son beau-frère, mais il ne le prend pas au sérieux. Il répond donc à son sarcasme avec condescendance :
« D'accord, pandit. Maintenant, va chercher Chaitanya et ses amis, passez prendre de la nourriture sacrée (prasadam) au temple de Jagannath et revenez ici ; puis tu continueras à m'enseigner, j'en ai bien besoin... »
La moutarde monte au nez de Gopinath. Il s'en va, les mâchoires serrées, retrouver Chaitanya et lui exposer ses griefs. Ses plaintes entendues, celui-ci sourit et dit :
« Tu te fais trop de mauvais sang et tu ne devrais pas parler ainsi. Sarvabhauma a beaucoup d'affection pour moi. Miséricordieux, il me considère comme son fils et cherche à me protéger. Il veille à ce que je suive comme il faut les principes du sannyasa. Il n'y a rien de mal à ça. »
Le lendemain, Chaitanya rencontre Sarvabhauma au temple. Ce dernier en profite pour mettre son plan à exécution et lui fait la morale. Chaitanya reçoit les remontrances en toute humilité et se plie à sa demande d'écouter le récit du Vedanta pendant sept jours consécutifs, une pratique ancestrale fort prisée.
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* Une incarnation qui se manifeste dans le but spécifique d'accomplir des divertissements pour le profit des résidents.
Chapitre précédent : Rétrospective sur les classes sociales # 30