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Le blog de Maroudiji

Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.

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Que tel est pris, qui croyait prendre # 32

32

Tous les disciples de l’exégèse, ainsi que les personnes influentes de la ville, sont venus profiter du discours. En revanche, les associés de Chaitanya sont frustrés : le séminaire est une contrainte imposée à leur maître.

Pendant les longs exposés, Chaitanya ne montre aucun signe de lassitude. Il est toujours ponctuel tôt le matin et n’est jamais pressé de se retirer le soir venu. Assis en tailleur, le port droit, il est tout yeux, tout oreilles aux enseignements du livre sacré.

Cependant, au bout de sept jours consécutifs, Sarvabhauma ne peut plus rester indifférent au mutisme de son étudiant. Il croit déceler, dans le flegme affiché, un désintérêt pour son enseignement. Ou serait-ce une incapacité de l’esprit… Quoi qu’il en soit, il interrompt son discours et demande : « Dis-moi, tu es là depuis plusieurs jours à écouter mon interprétation du Védanta sans avoir jamais posé une seule question. Je continuerai avec plaisir à te l’enseigner, mais comme tu ne te prononces pas, je ne peux pas savoir si tu comprends ou non. J’ai abordé des sujets complexes qui sont la cause de tant de joutes parmi les philosophes et, toi, tu restes là, silencieux, sans m’indiquer si tu assimiles mes propos.

— Je suis un imbécile, c’est pourquoi, d’ailleurs, je n’étudie pas les Védas. Je m’y applique en cette occasion parce que vous me l’avez ordonné. Vous avez insisté sur le fait qu’il est du devoir d’un sannyasi de s’asseoir et d’écouter les Écritures. Cependant, je dois l’avouer, ajoute-t-il en hésitant, euh… pour être franc, je n’ai rien compris à votre présentation. Désolé. »

Sarvabhauma secoue la tête en signe de désapprobation. Il ferme les yeux, aspire une longue bouffée d’air et l’expire lentement. Puis il dit d’un ton dépité : « Écoute, sans vouloir t’offenser, j’estime que tu devrais être plus sagace. Cela fait une semaine entière que je disserte, et c’est seulement maintenant que tu confesses ne rien comprendre ?! »

C’est avec peine qu’il endigue sa colère. Dans l’assistance, des personnes sont scandalisées par l’attitude de ce sannyasi profane, qui a motivé ce rassemblement et n’est même pas digne de saisir les enseignements de ce maître prestigieux.

« Outre ta difficulté à assimiler mes explications, ce qui est pardonnable vu la complexité du sujet, tu annonces avec désinvolture que tu n’as rien compris ! Explique-toi, je t’en prie, car tu es sans aucun doute capable de raisonner. À maintes reprises, j’ai reçu des plaintes des autorités de la ville concernant ta manière de concevoir la société, une soi-disant philosophie qui… Mais enfin, parle, explique-toi !

— En fait, Maître, je comprends très bien la signification de ces versets : ils sont explicites en eux-mêmes. »

Chaitanya est devenu plus grave ; sa voix s’est dépouillée du ton modeste qu’il adopte devant ses supérieurs. Respectueux, toutefois, il dévoile le fond de sa pensée : « C’est votre paraphrase… Veuillez me pardonner si je m’exprime ainsi : elle opacifie, comme un nuage d’obscurantisme, les Écritures. Le Vedānta-sūtra est le résumé des Upanishads ; on peut donc y trouver toutes les explications nécessaires sans avoir recours à une interprétation indirecte et imaginaire.

Bien qu’il existe d’autres sources de savoir pour étayer nos allégations, telles que l’hypothèse, l’histoire, la perception directe ou l’expérience, toutes ces voies sont néanmoins douteuses, car elles peuvent être altérées par les imperfections innées de l’homme : ses sens imparfaits, sa tendance à l’illusion, à commettre des erreurs et à tromper autrui.

À cause de ces quatre imperfections, on doit se méfier des affirmations qu’avance un philosophe, même si, à première vue, elles semblent fondées. Une interprétation ne peut être considérée comme une évidence, mais plutôt comme une confirmation de cette évidence.

C’est pourquoi l’homme doit reconnaître comme irrécusable la version des Écritures, même si elle échappe quelquefois à notre entendement. Par exemple, les excréments et les os sont des substances incontestablement impures, mais les Védas stipulent que la conque, bien qu’il s’agisse du squelette d’un animal, ainsi que la bouse de vache, sont pures. Quoi que ces Écritures déclarent, elles doivent être acceptées telles quelles.

En revanche, si l’on remet en question leur autorité en livrant leur portée à notre imagination, on risque de tout perdre. »

Sarvabhauma se contient mal. Il est sur le point d’éclater et de vilipender ce blasphémateur, mais un sentiment indéfinissable l’oblige à prêter l’oreille. Il connaît ces arguments, mais il est troublé par la façon dont Chaitanya s’y est pris pour lui avouer son désaccord : « Pendant sept jours, pense-t-il, il m’a laissé parler, feignant l’étudiant ! Voilà qu’il s’est découvert… Voyons jusqu’où il poussera l’audace et ce qu’il a dans le crâne en matière de connaissance. J’ai en face de moi une tout autre personne que l’humble sannyasi rencontré dans le temple. Je dois reconnaître cependant que son comportement a été irréprochable. Si maintenant il me provoque, il doit avoir quelques raisons pour cela. »

Chaitanya poursuit : « Les Écrits compilés par Vyasa sont aussi brillants que le soleil, et celui qui les interprète les couvre de ses sombres spéculations. Les Védas exposent deux aspects de la Vérité absolue : tantôt ils la décrivent comme impersonnelle, tantôt comme personnelle. Ce n’est qu’en considérant ces deux aspects qu’il est possible de la comprendre.

Mais vous, dans votre élaboration, vous n’avez décrit que son visage impersonnel, ce qui rebuterait n’importe quel pur théiste. Celui qui n’accepte pas la forme spirituelle du Seigneur est un agnostique ; il faut éviter sa compagnie. Les bouddhistes, qui ne reconnaissent pas l’autorité des Védas, sont des agnostiques.

Quant à ceux qui font allégeance aux Écritures védiques mais prêchent l’empirisme selon la philosophie māyāvāda, ils sont plus dangereux encore que les bouddhistes. Vyasadeva a compilé les Écritures pour le compte des âmes conditionnées. Pourtant, à écouter vos commentaires sur le sujet, fondés sur les enseignements de Adi Shankara, toute chance de réaliser notre identité véritable est détruite. »

Chaitanya fonde ses propos sur des Écrits tels que les Upanishads, les Puranas et le Mahabharata, particulièrement le chapitre de la Bhagavad-gita. Il insiste sur le fait qu’ils tendent tous à prouver que Dieu possède une forme et des attributs illimités, et que la seule façon d’accéder à la compréhension entière de cette Vérité absolue est de s’engager dans un service pratique d’amour, non pas en se livrant à des austérités, par empirisme, ou dans la connaissance pour la connaissance.

Sarvabhauma tente bien sûr de s’opposer au raisonnement de Chaitanya, mais il ne fait que se heurter à sa logique implacable. S’éclaircissant la gorge, il dit : « En critiquant mon enseignement, tu médis celui de l’illustre Adi Shankara, puisque je ne fais que m’appuyer sur sa doctrine. Tu ne devrais le stigmatiser de la sorte que si tu peux le surpasser, et je ne…

— Oh non ! coupa Chaitanya, vous vous méprenez sur mon compte. Au contraire, je respecte Sankara Acharya en tant que dévot du Seigneur par excellence. On ne peut pas le blâmer, car il n’a fait que suivre l’ordre de Dieu, qui lui a demandé d’élucubrer une version athée des Écritures tout en les imprégnant de leur essence. Il y a un verset dans le Padma Purana dans lequel la Personne suprême s’adresse à Shiva : « S’il te plaît, monte la population contre moi par ton interprétation des Védas et fais en sorte qu’elle s’intéresse davantage au progrès matériel qu’à la recherche de son identité. Dans cette même section, Shiva déclare à sa femme Durga qu’il viendra dans l’âge de Kali sous l’apparence d’un brahmana et donnera aux Écritures une explication athée, similaire à la philosophie bouddhiste, à ne pas trop y regarder. Ce même Shiva n’est nul autre que Sankara lui-même… »

Sarvabhauma est surpris d’entendre tout cela. Il en demeure bouche bée. Le voyant dans cet état, Chaitanya l’apaise : « Je vous en prie, il n’y a pas de quoi s’en faire, car le service de dévotion est l’activité la plus sublime que l’on puisse rendre au Seigneur ; il représente la perfection de la vie humaine. Ceci est corroboré par un fameux verset du Srimad Bhagavatam : “Les grandes âmes qui trouvent leur satisfaction dans la contemplation, et en particulier celles qui sont tout à fait réalisées, bien qu’au-delà des dualités et de la sujétion à la matière, éprouvent une joie infinie à servir avec dévotion la Personne suprême. Ceci parce que la beauté du Seigneur, son opulence, sa puissance, son savoir, son renoncement et sa renommée captivent les êtres de tous les milieux et de tous les niveaux, même libérés.” »

Sarvabhauma, qui connaît bien ce verset pour l’avoir commenté à maintes reprises, prie alors Chaitanya d’en donner sa version.

« Je vais lui clouer le bec », pense-t-il.

Le sanskrit est une langue compliquée. Seuls les plus déterminés et les plus qualifiés passent l’épreuve d’une instruction qui dure une bonne douzaine d’années. Ceux-là seront peut-être aptes à en maîtriser l’incroyable complexité grammaticale, mais il relève d’une autre performance d’en percer les arcanes, car dans cette langue ancestrale, langue divine, langue des dieux, un mot peut prendre plusieurs significations selon sa déclinaison, son contexte ou sa position dans la phrase.

En l’occurrence, dans ce verset, le mot ātma, l’âme, peut désigner aussi bien la Vérité absolue, le corps, le mental, l’endurance, l’intelligence ou la nature intrinsèque de l’être, qui est de servir. Munayaḥ peut, quant à lui, désigner les penseurs, les hommes graves ou silencieux, les ascètes, les persévérants, les mendiants, les sages, ou encore l’homme en général. En somme, ce verset de onze vocables, au potentiel combinatoire complexe, adopte une teneur particulière à chaque analyse.

Par humilité, Chaitanya demande à Sarvabhauma de donner ses interprétations en premier, eu égard à sa position d’aîné. Pour lui faucher l’herbe sous le pied, le maître émérite s’exécute avec un grand talent : il connaît neuf versions. Il serait trop long de reproduire ici l’intégralité de sa thèse, mais, vu sa renommée dans le milieu de la dialectique et sa position de prêtre en chef du temple de Jagannath Temple, on peut croire que son exégèse est lourde de signification.

Pourtant, Chaitanya ne s’est pas laissé impressionner pour autant, et le semblant de sourire qu’il laisse paraître à la fin de l’imposant exposé fait frémir le pandit. À partir de ce moment, il réalise qu’il ne doit plus le prendre pour un niais. Il comprend ce que cela signifie, et son cœur bat la chamade d’effroi. Bien qu’il ait toujours été sûr de lui-même, des impressions paradoxales, où se mêlent l’incertitude, la provocation, la peur et la curiosité, le troublent à présent.

Seuls Chaitanya et ses amis devinent son anxiété, alors que, dans l’assistance, on met son blêmissement sur le compte de sa tolérance exacerbée et de son ahurissement devant l’audace de son interlocuteur qui, non content de troubler l’ordre public, s’est mis en tête de défier le plus grand professeur de grammaire et de logique.

Après avoir écouté avec patience, Chaitanya le remercie : « Il n’y a pas de doute, vous êtes l’émule de Brihaspati, le prêtre des planètes édéniques. Personne en ce monde ne peut discourir sur les Écritures avec autant d’aisance. Vous jouissez certainement des bénédictions de la déesse du savoir pour pouvoir présenter autant de versions philosophiques et de combinaisons grammaticales.

Je voudrais néanmoins, avec votre autorisation, ajouter d’autres interprétations. Mais je ne toucherai pas aux vôtres », précise-t-il.

Cela dit, Chaitanya décortique chaque vocable en relation avec le mot principal du verset selon dix-huit modalités différentes, et conclut qu’il n’y a pas de fin à ces élucidations, puisque les qualités et les attributs du Seigneur sont illimités.

Précédent chapitre : Sarvabhauma se fera-t-il rabrouer ? # 31

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