Les grands enjeux de société et les idées qui en font la trame, avec humour, passion et gravité.
27 Janvier 2026
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« Comment ça, vous n'êtes pas au courant ? » interroge, incrédule, un homme dans la foule. Autour de lui, un attroupement se forme, pressé d'en savoir plus.
« Oui, messieurs-dames, je l'ai entendu de source sûre : le roi nous envoie deux bateaux bourrés de soldats pour remettre de l'ordre dans cette ville. Et savez-vous qui est responsable de cette malédiction ? Srivas et ses frères qui chantent toute la nuit et font du tapage au nom de la religion. Ce faisant, ils invitent les autres à les imiter sans vergogne. Bon sang, dans quel pétrin nous ont-ils fourrés !? Cela fait longtemps que je m'évertue à vous prévenir contre l'hérésie de ces fous de Dieu. Krishna, Krishna, Krishna ! mime-t-il en levant les bras et en esquissant un pas de danse. Comment les soldats vont-ils nous distinguer de ces fanatiques ? Ils vont nous battre en représailles, saccager nos magasins et nous emprisonner. Je vous le dis : pendant qu'il est encore temps, allons mettre le feu à leurs maisons et livrons-les au roi. En prenant les devants, on obtiendra peut-être sa clémence. »
Les vaishnavas ont aussi eu vent de la nouvelle et s'en sont remis entre les mains de Dieu. Srivas, qui est une âme sensible, se ronge les sangs pour la sécurité de ses coreligionnaires. Il s'est mis à prier le Seigneur Nrishimha, l'Avatar mi-homme mi-lion, pour les protéger. Devinant ses sentiments, Nimaï accourt chez lui et frappe à sa porte : « Ouvre, Srivas ! s'écrie-t-il. Ouvre ! Je suis celui que tu es en train d'adorer en ce moment même. »
Médusé par ce qu'il entend, Srivas le fait entrer et le jauge à la lumière de cette étrange déclaration. La confusion règne dans son esprit et le moment n’est pas propice à la réflexion. Il avait déjà entendu Nilambar Chakravarti, Advaita Acharya ou Nityananda faire de telles affirmations, mais elles n'avaient jamais vraiment retenu son attention. Il mettait leurs propos sur le compte de leur affection pour Nimaï. Dans ce pays, quand quelqu'un possède des qualités exceptionnelles, on y voit souvent une manifestation divine. Si l'on veut féliciter un couple pour sa beauté, on dira : « Vous êtes comme Lakshmi et Narayana. » Mais en ce moment, Srivas est sous le choc d'une étrange prémonition. Jamais Nimaï ne lui avait parlé de cette façon. Pour empêcher ses mains de trembler, il les plaque contre ses cuisses.
« Oui, mon cher Srivas, tu ne rêves pas, je suis bien le Maître du monde spirituel. Comme je le fais d'âge en âge, j'ai quitté mon royaume pour venir en ce monde corriger la mentalité démoniaque des humains et, surtout, faire plaisir à mes dévots. C'est parce que des gens comme toi chantent mes noms avec amour, et qu'Advaita m'a prié avec tant de ferveur sur les bords du Gange, que je suis ici. Il m'a forcé, pour ainsi dire. »
Srivas pleure. Une joie sans précédent dilate son cœur. Debout, les mains jointes, il offre les mêmes prières que Brahma dédia jadis à Krishna : « Ô Seigneur, il n'est d'autre Maître suprême digne d'adoration que toi. Je t'offre mon hommage le plus humble. Ton corps a le teint d'un nuage de pluie. Une radiance argentée émane de ta vêture jaune. Hommage au fils de Nanda Maharaj, qui se tient devant moi avec une conque, des pendentifs aux oreilles et une plume de paon sur la tête. Ton visage resplendit de beauté. Avec ta canne et ta flûte, tu te tiens sur tes pieds pareils au lotus. Ô Seigneur, bien que l'on me dise maître du savoir védique, j'ai été incapable de comprendre ta Personne, alors même que tu te présentes à moi tel un enfant. »
Srivas a prononcé ces paroles sans difficulté, dans une transe spirituelle. Enthousiaste, il continue : « Vous êtes Vishnou, la Personne suprême. Vous êtes Krishna, vous êtes Yajna, le Seigneur de tous les sacrifices. La source du plus sacré des fleuves, le Gange, jaillit de vos pieds pareils au lotus. Vous êtes Ramachandra, le fils chéri du roi Dasharatha, et vous êtes Nrishimhadeva. Shiva et Brahma sont comme des abeilles en quête du miel de vos pieds saints. Vous êtes celui qui connaît les Védas, puisque vous en êtes l'auteur. Vous êtes le Seigneur suprême, Narayana. Vous êtes le Seigneur Vamanadeva qui a berné Bali Maharaj en lui extorquant son royaume. Vous êtes Jagannath, la lune de Puri, et vous êtes la Cause de toutes les causes. Y a-t-il quelqu'un qui ne soit subordonné à vos insurmontables énergies, qu'elles soient inférieures ou supérieures ? Même Lakshmi Devi est inconsciente de cette réalité, bien qu'elle soit votre parèdre éternelle. »
Srivas, après ces prières tirées du Srimad-Bhagavatam et récitées de mémoire, conclut sur son humble condition : « En me plaçant dans cette situation familiale, qui est comme un puits profond d'obscurantisme, j'ai gâché les avantages que confère cette rare naissance humaine. Que je n'aie pas été en mesure de vous reconnaître pendant toutes ces années en est la triste preuve. Il faut admettre que vous n'avez rien fait pour nous aider à vous identifier à votre juste valeur, au contraire. Mais maintenant, ô Maître de mon cœur, une nouvelle vie débute pour moi ! Toutes mes angoisses, mes souffrances et mes doutes se sont envolés. Je n'ai plus peur. Mes espoirs les plus impensables sont maintenant comblés. Attendez, mon Seigneur, dit-il tout excité à Nimaï qui l'observait avec un sourire au coin des lèvres, un instant, je vais rassembler toute ma famille, je veux qu'elle vous voie tel quel. »
Quand ils sont tous prêts, il collecte les fleurs qui se trouvent sur l'autel de Vishnou et en décore les pieds de sa nouvelle Déité. Au même instant, Nimaï en profite pour lui placer ses deux pieds sur la tête, gratifiant son dévot de sa miséricorde inconcevable. Il lui dit alors, d'une voix grave et résonnante : « Pourquoi as-tu si peur ? Cette adoration de Nrishimhadeva... Moi aussi, j'ai entendu parler de cette expédition punitive, qu'on allait t'emprisonner. Rassure-toi, je suis l'Âme suprême, sise dans le cœur de chaque être, et je contrôle leurs actes selon mon bon vouloir. Le roi ne peut désirer te capturer qu'à la seule condition que moi, qui suis situé dans son cœur, je l'induise à donner cet ordre. Mais supposons que le roi ait malgré tout ordonné à ses soldats de venir te chercher : eh bien, je te promets que je me livrerai immédiatement à eux, embarquant sur leur bateau pour qu'ils me conduisent devant lui. Qu'est-ce que tu crois qu'il fera en me voyant ? Qu'il restera indifférent sur son trône ? Non ! Parce que je le fascinerai ! Je l'hypnotiserai ! Et s'il ne répond pas à cette influence, je le défierai de façon si intrigante qu'il ne pourra résister. Je lui dirai : "Votre Majesté, votre cour est composée de membres érudits ; demandez à vos prêtres de lire les Écritures et d'inspirer l'audience au point de la faire pleurer d'émotions spirituelles." S'ils n'y parviennent pas, sais-tu ce que je ferai ? Je lui révélerai ma vraie identité ! Je lui dirai : "Votre Majesté, vous avez envoyé vos soldats interrompre le chant des saints Noms, maintenant vous allez assister au pouvoir de mes explications. Je vais parler de l'amour de Dieu selon les Puranas, et je vous promets que non seulement vous pleurerez, mais aussi vos ministres, vos éléphants, vos chiens et vos oiseaux !" »
Nimaï s'arrête, figé dans son élan. Il observe la famille de Srivas qui tombe des nues. « Vous ne me croyez pas, hein ! Cela vous dépasse. Eh bien, je vais vous faire une démonstration. »
Srivas a une fille de quatre ans nommée Narayani. « Narayani ! l'interpelle Nimaï, chante le Nom de Krishna et laisse-toi emporter par sa force spirituelle. Chante ! »
La petite fille commence à s'agiter. Elle se lève, désorientée, et frissonne. Subitement, elle prononce : « Krishna ! Krishna ! Krishna ! » sans arrêt. Elle plisse ses yeux embués de larmes, tremble, rit, tombe et roule sur le sol. La vue de ce phénomène remplit de joie la famille. Un énorme poids semble s'être dissipé. « Vous me croyez maintenant ? » lance Nimaï en souriant.
Dès ce jour, une autre réalité est partagée parmi les vaishnavas de Nadia : Dieu est présent dans leur ville sous la forme de Nimaï.
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